AccueilAccueil  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  OPR AnnexeOPR Annexe  ConnexionConnexion  


 Sous le soleil des Tropiques
avatar
Rik Achilia
The Gambler

♦ Équipage : Ghost Dogs

Feuille de personnage
Dorikis: 4400
Popularité: +278
Intégrité: 176

Dim 10 Aoû 2014 - 21:59

Hm, qu'il est doux de sortir de ses songes sous l'astre déjà haut dans le ciel, lové dans un hamac en bord de plage. Avec juste ce qu'il faut de résidus de rhum de la veille dans le sang pour ne pas que le réveil soit trop abrupt, ni trop difficile. Les mouettes - pas les uniformes, les oiseaux - se font déjà bavardes sur la crique entière. On peut les deviner voler bien haut, former de grands cercles dans le ciel d'un azur immaculé pour mieux descendre en piqué et venir chercher leur pitance dans l'eau pure et claire, incroyablement claire. La mer, parée de sa robe lapis-lazuli, laisse admirer les algues enchevêtrées, la barrière de corail qui cintre l'île et la faune aquatique multicolore qui la compose. Jeu de couleurs dansantes et virevoltantes; vision paradisiaque.

La vie sur la terre ferme n'a rien à lui envier. Le soleil flatte la peau de ses caresses chaudes, mais l'ombre des cocotiers géants assure un parfait coin d'ombrage pour la tête. L'idéal. La brise marine délicate et grisante tire le corps de son sommeil sans hâte ni brusquerie. Elle rappelle que rien ne presse jamais ici, mais que ce serait gaspiller une nouvelle journée au pays des merveilles que de rester endormi plus longtemps. Quand on abandonne enfin Morphée, on plonge ses pieds dans un sable chaud, blanc et fin. Il est velouté, presque moelleux. Sensation de confort qui se poursuit pas après pas, dont on souhaite ne jamais se séparer. Et on remonte ainsi le rivage, seulement porté par les encouragements chantants de la nature. Le murmure du vent, la mélodie des vagues. Quand on ouvre enfin les yeux, on tombe sur le village.

Fortin amélioré, comptoir de commerce sans grande envergure, unique bastion de civilisation à des centaines de miles nautiques à la ronde; ce qui fait sans doute son charme. Ici ne vivent que des êtres libres, détachés du monde, venus cueillir le jour et boire la nuit, venus se gaver de couchers de soleil saisissants et de fruits frais, ou se perdre loin de ce qu'ils ont pu être et dans les yeux enchanteurs d'une créature au teint mat, au baiser enflammé et aux cheveux noirs bouclés. La journée entière est vouée au plaisir; profiter au maximum de ce cadre idyllique, d'une vie sans contraintes, sans obligations. On y côtoie de vieux boucaniers aux mille et unes histoires et autant de cicatrices, on y flirte avec de voluptueuses danseuses aux paréos chatoyants, enfants de la Terre et du Feu, qui ont accompagné ici un jour un marin intrépide, pour ne plus jamais repartir. On fume du tabac de contrebande, que l'un ou l'autre des rares équipages à fréquenter le comptoir a laissé ici en échange d'un cachet qui leur offrira de pouvoir vendre le reste de leurs marchandises sur un marché respectable. On boit du rhum arrangé, à la mangue, au litchi, ou au gingembre en travaillant les lopins de terre cultivables. On joue aux cartes le soir et chante autour d'un grand feu. Un cycle parfait.

Combien de temps ? Depuis de temps suis-je ici ? Je serais incapable de faire une estimation. La vie est tellement différente, plus facile, plus douce et généreuse qu'à l'extérieur, dans le grand monde, qu'on abandonne tout repère temporel. On ne veut pas partir d'ici. On ne veut pas savoir ce qu'il se passe ailleurs. La plupart des habitants de ce bout de terre perdu au milieu de l'océan avaient quelque chose à oublier, en arrivant ici. À fuir, parfois. Alors, on se contente de profiter. On se rassasie de ce nouveau destin sucré et chaud sans arrière-pensée. Ou du moins, on les chasse si elles viennent obscurcir notre esprit un moment, nous dérober à notre domaine enchanté, pour mieux replonger dans notre quotidien merveilleux.

Il n'y a qu'une règle à respecter pour rester ici. Ne pas prendre les armes contre un autre membre de la communauté. Parfois, des incidents émaillent le programme journalier. Une rixe d'alcooliques, généralement. Et il n'est pas forcément bien tard quand elle éclate. On boit autant de rhum que d'eau ici, si ce n'est plus. Pendant une explication, personne n'intervient pour séparer les belligérants. Ils connaissent le règlement, et puis c'est festif, ça fait une distraction. S'ils s'affrontent à mains nus, les gaillards en riront dès le lendemain autour d'un godet. S'ils dépassent la limite, ils repartiront sur le prochain navire à mouiller ici. Pour ne jamais revenir. Je n'ai jamais été pris dans un véritable accrochage depuis mon arrivée. Bien sûr, au début, chacun cherche à savoir de quel bois est fait le nouveau venu, mais ça relève plus du rituel de passage que de la véritable querelle. On pose des questions, on marque son territoire, rien de plus. Moi, j'ai atterri ici un peu par hasard; je cherchais simplement un coin perdu loin de tout où me faire oublier quelques semaines, quelques mois ou plus si affinités. Le temps pour l'organigramme de la marine et ses manèges administratifs de m'oublier. Le temps de me faire porter pour mort auprès de quelques anciennes relations peu fréquentables dans des domaines d'action eux-même déconseillés au tout-venant. J'ai pas mis longtemps à me faire à ma nouvelle vie, couler une retraire paisible sur une île pareille, ça avait tout du bon plan. On a appris à me fréquenter, j'suis devenu un élément du paysage, parmi d'autres. Je reste à ma place, peinard, sans faire de zèle. J'aide quand il le faut, je passe mes journées à fumer sur mon coin de plage favori quand je le peux. On peut le dire, j'ai plutôt l'étiquette du mec cool.

Y'a que Chenzo qui m'a dans le nez. Chenzo, c'est un mec castard comme pas permis, le regard méchant sous des cheveux crasseux, longs et désordonnés. Et manque de bol pour moi, c'est globalement le mâle alpha, ici. C'est lui qui jouit des faveurs de ses dames, lui qui accueille les nouveaux navires qui accostent, lui qui décide globalement de comment tourne la boutique. J'ai eu le malheur de le plumer au poker une ou deux fois, et ça remettait en question son statut à son goût. Il a pris ça comme un affront. Bonne nouvelle, ce règlement de non-violence, il s'applique à tout le monde, on a réussi à éviter l'accrochage, mais tout d'même. En plus de ça, y'a aussi que certains verraient d'un bon œil que je reprenne les choses en main sur l'île. Trop rustre, trop implacable le bonhomme, y'en a qui ont du mal avec sa politique. Et, léger détail mais pas le moindre, il me semble bien que hier soir, j'ai été un peu trop entreprenant avec la régulière de mon bon ami Chenzo. Indissa, qu'elle s'appelle. De grands yeux verts avec des étoiles dedans, une peau dorée et parfumée, des jambes fines qui n'en finissent pas. Une sirène égarée sur la terre ferme, quoi. C'est pas vraiment pêcher quand on tombe sur une créature pareille, il me semble, mais si je vais expliquer ça à son Jules, ça m'étonnerait qu'il l'entende de cette oreille.

J'arrive au troquet principal de l'île. Un cabanon quelconque, situé en plein centre, sans murs, juste des poutres pour soutenir le toit, que squatte déjà Esteban, l'ancien. Ici, tout le monde respecte son avis, c'est un peu le droit d'aînesse. Et puis, faut admettre, il est plutôt de bon conseil. Il a plus masse de chicos dans l'clapier, ni de cheveux sous son bandana. En fait, si on considère aussi qu'il a laissé deux doigts de sa main droite dans un duel qu'a mal tourné et qu'il a perdu le pied gauche en se frottant de trop près à un monstre marin, on peut dire que le Esteban a plus grand chose tout court. À part sa jugeote et son coffre de pirate. Coffre dont je ne saurai sans doute jamais le véritable contenu, le vieux loup-de-mer change de version chaque fois qu'il raconte ses folles aventures passées. Quand il me voit me poser à un coin du bar, commander un verre en me roulant une tige, il vient tout naturellement se caler à côté de moi. J'tire une grimace qui a valeur de bonjour, en allumant ma clope.


T'as vu Chenzo, ce matin, l'Dom Juan ?
'ff... pas encore. J'me suis dit, un verre - ou deux ou trois - avant d'aller voir le molosse, ça s'ra pas de trop.
Tchéhé... Pour se donner du courage ?
Hm, plutôt pour l'effet anesthésiant...'ff...

Esteban fronce un sourcil. J'explique.

J'sentirai pas les beignes qui vont pleuvoir sur ma caboche, comme ça.
Ooh. Je vois. Dommage... il rajoute le vioque sans en dire plus, juste pour que je me sente obligé de le relancer. Ce que je fais.

Dommage comment ?
Ça aurait pu être l'occasion...  Tchéhéhé
L'occasion ? C'est à dire ?
Fais pas çui qui comprend pas, p'tite tête. L'occasion de changer de "capitaine".
Oh, ça... 'ff... Vaut mieux oublier. Comment je pourrais prendre le commandement à Chenzo ? T'as vu le morceau de viande que c'est, le type ? Sans armes, j'ai pas une chance.
Justement, justement... il recommence, sans rien dire de plus. Du classique chez lui.
Justement quoi ? Arrête de faire le mystérieux, crache le morceau.
Hé bien, on dit sur l'île qu'il y en a un paquet qui seraient pas contre un bon vieux duel dans les règles, pour décider de qui doit être notre commandant.
Ah, on dit ça ?
Aussi vrai que j'suis pirate.
Hm... 'ff... C'est bien beau ça, mais je suppose que c'est à moi de défier Chenzo. Merci mais non merci. J'crois que j'vais passer mon tour.

L'ancien repart dans son petit rire, je plonge dans mon verre en haussant les épaules. Dans notre dos, j'entends qu'on approche en cavalant et en respirant bien fort. Je connais ce souffle, je l'ai entendu pas plus tard qu'hier soir. C'est Indissa. Je me retourne pour l'accueillir dignement, mais au lieu de jouer les jolis cœurs et de glisser une remarque charmeuse, je fronce les sourcils en effleurant son visage d'une main. Un filet de sang coule le long de sa joue, depuis son arcade. Je pose la question, même si je connais déjà la réponse :

Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
C'est... Chenzo. Il est vraiment fâché. Il vient pour te t...
Santa ! Sors de là, Santa !

Ça, c'était la grosse voix de Chenzo. Qui va très bien avec ses gros biscotos. Il a l'air fâché. Vraiment fâché. Et Santa, c'est moi, ici. J'me suis dit, quitte à se faire oublier, autant changer de blaze. Mais là, ça va pas me sauver. Je tire une grimace, finis mon verre et sors en trainant un peu les pieds. Je le vois lui, rouge comme pas possible, qui souffle par ses deux gros naseaux et serre très fort ses poings pour pas me sauter dessus directement.

Comment t'as osé ? il commence.

J'réponds pas. Quoi que je dise, ça va le mettre encore plus en rogne. Et j'ai pas spécialement envie de m'excuser non plus, donc bon... Autour de nous, du monde se rameute. Faut dire, il fait rien pour être discret. Il lève un gros index, me pointe et dit encore :

T'es allé trop loin. Tu as enfreint nos règles. Tu vas payer.

Là, quand il le dit, ça donne envie de le croire. Il a l'art d'être persuasif. J'ai pas trop envie qu'il me balance une réplique genre "j'vais t'arracher les boyaux". Moi, pas contrariant, je hoche la tête l'air de dire, jl'ai bien mérité. Il me colle une paire de beignes, on en parle plus et basta. Mais, tout le monde n'est pas de cet avis; une petite voix s'élève, de derrière moi.

En vérité, Santa n'a commis aucun acte condamnable.
Qui a parlé ? Qui est le misérable qui ...
Notre règlement est simple. Ne prends pas les armes contre un autre habitant de l'île.

Esteban, petit furet. Ferme-là, tu vas encore plus le fâcher. On voit que c'est pas toi qui vas t'expliquer avec lui après. J'fais les gros yeux au vieil infirme, qui rigole doucement derrière sa barbe fournie, j'suis sûr. Et au lieu de la boucler comme je le lui demande, il relance. Il s'avance entre nous deux, au milieu du cercle qui s'est formé, et enchaine :

Derrière ce conflit pour une femme, n'y a t-il vraiment rien d'autre ? Santa conteste ta suprématie, Chenzo. C'est normal. Dans une communauté, les personnalités s'opposent. Nous avons des règles, mais nous sommes avant tout des pirates. Dans un équipage, comment ce différend se règlerait-il ? Comment désignerait-on notre capitaine ?

Il détourne sournoisement le sujet, l'animal, pour en arriver exactement là où il veut. J'suis forcé de reconnaitre la prouesse. Et bien évidemment, il faut pas longtemps pour que ça parle de duel autour de nous. Et que ça évoque l'idée avec de plus en plus d'ardeur. De vieilles sensations oubliées se réveillent, on se prend à vibrer pour un défi dans les règles de l'art, les vraies. Mais de toute façon, il me suffit de refuser le combat et l'affaire sera tassée. J'ai aucune envie de perdre ce que j'ai ici, ni d'atterrir à un poste à responsabilités. J'ai pas quitté la marine pour finir Capitaine d'anciennes gloire de la piraterie. Dommage, Esteban, tous ces beaux efforts pour rien.

Tout le monde semble d'accord. Chenzo, Santa, qu'en dites-vous ?
Objection, moi j...
Si c'est un duel, je pourrai le tuer ?
Absolument. Seule la mort vous départagera, et désignera notre futur capitaine.
Alors d'accord.
Ah non mais moi comme j'disais...
C'est entendu. Le duel aura lieu cet après-midi, sur la plage.

Ah bah, elle est plutôt salée celle-là. Mon avis, on s'en cogne. Bien. Une clameur envahit l'île entière. Elle n'avait plus été à pareille fête depuis des années. Esteban se félicite, la foule est en liesse, Chenzo crie déjà victoire, le rhum coule à flots entiers. Tout le monde part fêter l'évènement avant même l'évènement. En somme, tout le monde est content. Tout le monde sauf moi, quoi.

J'me retrouve tout seul au milieu de l'allée déjà déserte. Plus loin, les célébrations. Aucune envie d'y participer. Aucune envie de combattre. Je regrette déjà ma retraite paisible à rien faire. Je lâche un gros soupir. Une main se pose sur mon épaule. Je me retourne.


Indissa...
Tu vas le faire, elle dit en souriant.

Je tire une moue. Je souris à moitié. Bon. Je vais le faire, alors.


Dernière édition par Rik Achilia le Mar 3 Mar 2015 - 20:28, édité 1 fois
avatar
Rik Achilia
The Gambler

♦ Équipage : Ghost Dogs

Feuille de personnage
Dorikis: 4400
Popularité: +278
Intégrité: 176

Lun 11 Aoû 2014 - 16:55

L'heure est proche. Tout le monde se réjouit déjà du spectacle à venir et de renouer avec son ancienne vie. Moi, je déambule sans direction précise, en quête d'un coin que l'agitation n'aura pas envahi, mais c'est pas évident à trouver. Au bar, on parle fort et sort les bouteilles de prestige pour marquer le coup; sur la plage, on danse au rythme des percussions et des maracas; au centre du hameau, on célèbre Chenzo qui s'autorise à un bain de foule et une demi-murge en fanfaronnant, sûr de sa force. Mais je n'ai envie de rien de tout ça, juste de calme, certainement pas de partager cette étrange euphorie. Je trouve finalement refuge sur le bout de crique le plus avancé, assis  devant la mer qui vient lécher mes orteils à chaque vague un peu plus audacieuse que la moyenne. Le vent, plus violent qu'en matinée, vient s'engouffrer dans ma chemise à moitié déboutonnée et fouetter mon visage sans délicatesse. C'est agréable. Je vais regretter ces instants de paix.

J'ai beau retourner la situation dans tous les sens, je ne vois pas comment échapper à ce qui va suivre. Pourtant, question esquive, je m'y connais mais là, c'est plutôt compromis. Se cacher, sur ce lopin de terre dont on fait le tour en trois heures de marche sans se presser, c'est peine perdue. Il y a aussi la possibilité de refuser le combat. D'affronter le courroux de ces boucaniers d'une autre époque qui semblaient n'attendre que cet évènement pour revivre leur gloire passée, pour sentir leurs lointaines épopées battre une fois de plus leur sang, ne serait-ce que pour un instant. Je pourrais y songer. Vivre en supportant des regards déçus ou rancuniers pour le restant de mon séjour ici ne m'effraie pas vraiment; mais il resterait le problème Chenzo. Lui semble déterminé à aller jusqu'au bout. Et ce petit cafard d'Esteban qui a cru bon de préciser qu'on se battrait à mort... Je comprends mieux qu'il ait orchestré pas moins de sept mutineries, selon ses dires, tout le long de sa vie de forban. Bah, j'peux pas en vouloir au vieux schnock, c'est dans sa nature. Et c'est un joyeux compagnon de picole. Mais moi, j'ai aucune envie de le dézinguer, le Chenzo. D'accord, c'est un vrai barbare, sans une once de délicatesse et de savoir-vivre. D'accord, son côté mastodonte m'as-tu-vu qui montre qu'il est en charge de tout m'emmerde un peu parfois. Mais il est un bon chef pour ces gens, qui avaient besoin d'un leader naturel. Il fait respecter un règlement simple par les habitants, et s'assure que les navires de passage en fassent de même. En plus, je lui ai piqué sa gonzesse. J'vais pas le dessouder, en prime, ça ferait mauvais genre. Non, ce qu'il faudrait, c'est disparaitre. Comme ça, simplement. Dresser un monstre des airs, un de ceux qui font vingt mètres d'envergure et possèdent une meule à te gober un dauphin d'un seul croc, en faire ma monture, et filer au loin derrières les nuages. Ça, ce serait pratique ouais. Mais, faut pas trop miser là-dessus. Non, vraiment, j'suis coincé.

Une bourrasque plus forte que les autres fait s'envoler la tige que je me roulais par automatisme et sans grande attention. Je suis du regard le tabac qui vole un peu, mal, et va finir dans le sable un peu plus loin. Je sors ma blague pour y piocher une autre ration. Elle est vide.


Hé merde.
Tiens, tu veux une chique ? fait une voix joyeuse dans mon dos.

Je me retourne. C'est Walton, surnom Wally. Un gars de vingt ou vingt-cinq piges, bien bâti et pas con avec ça, tout le temps occupé à sourire. Il était sans doute blanc de peau à une époque mais il a passé tellement d'années torse-nu sur les ponts et les plages du monde entier, sous un soleil puissant qu'elle a complètement bruni. C'est à tel point qu'on ne le dissocie pas des habitants des îles. Il n'y a que ses cheveux blond paille pour trahir ses origines nordiques. Mais North Blue, le ciel gris et ses dix mois par an sous la neige, ce n'était pas fait pour lui. Il a pris le large le jour de ses douze piges, sur la première caravelle marchande qui voulait bien l'embaucher comme mousse. Un sacré baroudeur. Il répète, en me tendant toujours une portion de tabac :

Alors, tu veux une chique ?
Pourquoi pas.

C'est pas dans mes habitudes, mais aujourd'hui, j'vais faire une exception, circonstances un peu particulières obligent.

Prêt pour le duel ?
Comme pour une exécution.
T'es pas prêt ?
Oh si, si... c'est pas comme si je pouvais tout annuler, de toute façon.
Toi, tu t'es laissé entrainer dans une affaire qui te dépasse.
Y'a un peu de ça ouais. Tu ferais quoi à ma place ?
Moi, je serais pas allé tourner autour de la maitresse de Chenzo, pour commencer.
Hm, oui, d'accord... Mais en admettant que ça, tu peux plus rien y changer, tu ferais quoi ?
Ça dépend.
Ah oui ? Et de quoi ?
Ben, si je fais tout ça pour une femme et que je l'aime, je me bats pour conquérir son cœur, qu'il fait en serrant le poing, le jeune. C'est beau, ça donne presque envie d'y croire. La chevalerie, l'honneur, toutes ces notions là. Mais ça m'arrange pas des masses quand même.

Hm. Ouais. Et sinon ?
Oh bah sinon, je fous le camp sur le premier navire venu...
Bien c'qu'il m'semblait, j'suis foutu.
...comme celui qui approche là.
Hein ? Quoi ? Comment ?

Son index désigne l'horizon. Je scrute dans la direction qu'il pointe. Y'a une petite tâche noire à la jonction entre le bleu du ciel et celui de la mer. Un bateau. Walton dit vrai. C'est un bateau. Coup de veine absolu. Il en passe un toutes les trois semaines à tout casser, et c'est aujourd'hui qu'il a choisi pour venir. J'aligne une claque pleine d'entrain sur l'épaule du jeune qui manque d'en avaler sa chique de travers. Il se retourne en fronçant les sourcils; je souris comme un gosse. Tout n'est p'tetre pas perdu. J'ai un plan.

Bon, voilà c'que tu vas faire Wally. À ce rythme, ils vont plus tarder à me chercher, ces autres barbares assoiffés de jeux cruels. Toi, tu leur diras que t'es déjà allé fouiller du côté de la bananeraie. C'est le coin à couvert le plus proche de l'embarcadère. Moi, je me planque là-bas le temps que la caravelle se pointe, je me faufile à bord discrètement en profitant de l'activité de l'équipage qui débarquera et je me barre avec eux ni vu ni connu dès qu'ils auront fini de décharger. Capisce ?
Ouais euh... t'es sûr de ton coup, là ?
Absolument pas. Mais j'vois rien d'autre.
Bon ben... ok ?
Parfait ! Très heureux d't'avoir connu, Wally. Allez, exécut...
Il est là ! Il est là !

Oops... Comment ça, il est là ? J'me retourne. C'est bien c'que je craignais. Y'a trois pégus surexcités un peu plus haut sur la plage qui rameutent tout le monde. J'vois déjà la galache de Esteban accompagné comme un sultan d'une foule joyeuse découper le sommet de la butte. Sans être complètement pessimiste, il me semble que mon plan de fortune tombe complètement à l'eau.

Bon là, du coup euh ... c'est loupé, c'est ça ?
C'est ça Wally, c'est ça, j'fais en hochant tristement la tête. Hé, encore que...
Hm ?
Avec un peu d'chance, ce sont de misérables pillards des mers qui vont accoster. Et ils sont là pour tous nous découper en rondelles.
Ah... ? Et en quoi c'est une bonne nouvelle ça déjà ?
Beh, réfléchis, au lieu d'affronter Chenzo, on affrontera vingt gaillards sanguinaires armés jusqu'aux dents.
...
Hm. Ouais. Non, en fait, dit comme ça, à haute voix, ça sonne moins bien, c'est vrai. Bon, ben, en avant pour le grand duel, je suppose alors.
Ça m'en a tout l'air. Bonne chance, Santa.
Ouais, merci. J'vais en avoir besoin.

On s'oriente vers l'attroupement qui attendait un peu plus loin avec une certaine réserve que nous ayons fini de discuter. Les derniers mots du guerrier et de son protégé, dans leur esprit, ou quelque chose du genre. Quand on rejoint la foule, une clameur s'élève. Ici, ce sont tous mes plus fervents supporters, m'explique Indissa. Bon à savoir. Wally me glisse un sabre dans une main, on me gratifie de quelques tapes dans le dos pour m'encourager. Et on traverse, comme ça, troupe joyeuse et confiante, un bout de plage pour arriver en vue de l'autre groupe, celui des partisans de Chenzo. Il est là, au milieu de ses fidèles, à dépasser d'une bonne tête de la masse. Quand il me voit, il mime un égorgement. Ah, oui, cette fois-ci, on se rapproche du "j'vais t'arracher les boyaux" que je redoutais un peu.

Un coup d'œil à l'horizon. La tâche a grossi. Un peu. Pas assez à mon goût. Tout va beaucoup trop vite, ici. Qu'est-ce que j'fais ? J'tente de rallier le bâtiment à la nage ? Hm, non, avec un fruit du démon, j'suis à peu près sûr qu'il faut pas se risquer à ces conneries. Tant pis. J'glisse un mot à l'oreille de Walton tandis que les deux groupes fusionnent pour former un cercle qui délimitera la zone de combat.


Trouve une diversion, c'que tu veux, jm'en fous. Faut gagner du temps.

Esteban approche, clopin-clopant, au milieu de la foule. Un parchemin roulé dans une main, un fond de rhum dans l'autre. Il arrache le bouchon avec les dents, le crache au loin comme tout bon pirate et prend une bonne rasade dont la moitié vient se perdre dans sa barbe avant de me tendre la bouteille. Puis il lève une main fripée en l'air pour réclamer le silence, qui ne vient pas totalement, mais le raffut général baisse d'un ton, ce dont il se contente. Il est animé d'une sacrée énergie, il revit sa plus belle époque le bonhomme. Sa voix s'élève au dessus de toutes les autres, il crache son discours. En fait, le parchemin est juste là pour le style, parce qu'à aucun moment il s'en sert, le bougre.

Mes amis, frères et sœurs de notre île, voici devant vous les deux prétendants au trône ! À ma droite, Chenzo, notre actuel capitaine, à ma gauche, son opposant, Santa. C'est un duel à mort dans le plus grand respect des ancestrales règles de la piraterie qui nous révèlera le nom de notre prochain Capitaine. Et maintenant, que le combat comm...
S'il vous plait ? S'il vous plait, j'aurais une question !

La foule entière pivote vers celui dont l'immixtion retarde le coup d'envoi. Wally. Merci mon pote, c'était moins une. Je profite de son intervention pour lancer un regard à la dérobée par dessus la rangée de poivrots, côté mer. Loin du rivage, le navire approche paresseux. C'est trop lent, beaucoup trop lent, magne-toi bordel. On va vraiment finir par se battre ici, sinon. Esteban affiche une moue contrariée, agacée même, et presse le jeune de s'expliquer.

Hé bien... nous sommes tous d'accord pour dire que nous sommes venus assister à un duel... n'est-ce pas ?
Hm, moui, poursuivez...
Et il me semble vous avoir entendu parler de règles à respecter, dans le cadre de... ce duel, j'ai juste ?
Venez-en au but, jeune homme !
Oui, tout de suite... voilà : il me semblerait judicieux, par... souci de transparence, comprenez-moi bien... de... comment dire... rappeler les dites règles ?

Héhé, c'est qu'il est balèze ce petit. Ça se voit qu'il a du sang bourgeois quelque part au fond de ses veines, il a la verve et les jolis mots de ceux qui sont allés à l'école. Malheureusement, parfois, ça ne suffit pas. Surtout quand on s'adresse à une foule d'illettrés notoires. Un grand gaillard qu'a un œil qui dit merde à l'autre gueule déjà " Les règles, c'est qu'y a pas d'règles !" rapidement relayé par d'autres éminents confrères intellectuels qui renvoient le pauvre Wally à ses bouquins. Esteban conclut d'un petit :

Vous les avez entendus ? Tchéhéhé ! Alors, messieurs, buvez du rhum, sortez vos sabres et battez-v...
Un instant !
Quoi encore ? Qui est le fils de putois qui...
Ton futur capitaine, Esteban. Ça te parle ? Alors, on fait silence.
Ooh, pardon, monseigneur.

Le vieux grigou avale sa langue même si ça l'emmerde pas mal, comme la plupart des gens amassés autour de nous. Les uns sont venus voir le sang couler, les autres voir un rustre chuter. Tout le monde a ses raisons, et tout le monde, il s'impatiente pas mal. Mais je fais fi des rouspétances, m'arme de mon plus beau sourire et de mon élocution la plus lente pour jouer mon va-tout. Sans perdre de vue trop longtemps le navire, là-bas.

Mes amis, avant de combattre, de défier mon adversaire... j'aimerais... vous rappeler la joie de vous avoir tous ici, réunis, aujourd'hui, en ce jour, en ce lieu, en cet endroit. Grâce à vos efforts combinés, nous avons fait de cet île, un abri, un refuge, un havre de paix...

Hm, pour le moment, ça prend pas des masses. Je tâche de plonger mon regard dans chacun des leurs successivement; faut les convaincre individuellement pour avoir une chance de décrocher les applaudissement d'une foule entière.

...nous avons surtout fait de cette île notre maison. Notre nouvelle patrie !

J'fais signe à Walton de m'applaudir. Il a un peu honte, mais il obéit. Un premier croûton rôti au whisky depuis onze heures ce matin l'imite. Brave homme.

Nous vivons ici... en harmonie... nous avons laissé notre lointain passé derrière nous pour construire quelque chose de nouveau ! De Grand !
Le bar, c'est ça ? lance un autre scientifique de la bouteille.
Le Bar ? Oui, exactement, entre autre, je reconnais là... l'esprit vif du marin aguerri. Ensemble, nous avons avancé, rencontré de nouveaux amis, une... nouvelle famille. Et je suis fier de pouvoir appeler chacun d'entre vous ma famille. Je suis fier de faire partie de notre grande famille, sachez-le !

Ce coup-ci, on applaudit avec plus de conviction. Petit coup d'œil derrière, en douce. Le navire approche. Je tiens le bon bout.

Et aujourd'hui, nous voici réunis pour voir... deux membres de cette même famille... se combattre ?! Est-ce là ce que vous voulez vraiment ? Non, bien entendu. Souhaitez-vous... assister à la chute de notre si parfait équilibre ? Non, je le sais. Chenzo... on a nos petits différends, c'est vrai... Chenzo est mon frère ! Et je vous le dis, je TE le dis, Chenzo ! Mon frère, je t'aime ! Cette lutte fratricide n'a pas lieu d'être.

Je fixe le colosse de ce regard allumé d'un amour filial que jamais je ne ressentirai pour lui mais si merveilleusement feint. Il en est tout troublé. L'audience est chamboulée. Esteban lui-même ne peut décemment nous exhorter à combattre dans ces conditions. C'est le moment de conclure, après ce silence contrit, d'une note plus joyeuse :

Alors tous au bar et on va s'murger la gueule comme des pros ! Pas vrai les gars ?

Clameur générale, la foule m'applaudit, on tire des coups de feu dans les airs, on se jette une lampée de rhum, on se congratule. Même Chenzo a l'air d'accord. Quelques gaillards me soulèvent pour me porter en prince des îles jusqu'au rade où d'un commun accord, on va se coller la plus sévère cuite de notre vie. Je me laisse trimballer, tête presque à l'envers, je profite de ma nouvelle célébrité. J'aperçois Indissa, elle aussi totalement conquise par mes talents d'orateurs. Elle fend la foule, prend mon visage entre ses deux mains douces et chaudes et ...me roule une mémorable pelle. Oh, oh, bêtise.

AAAAH !! Santaaa !! Faux-frère !!

Et là, c'est drôle, j'entends au loin dans mon esprit le bruit d'un miroir qui se brise dans un grand fracas. Mes yeux se déplacent tout doucement vers la gauche, pour voir Chenzo charger en bousculant qui se trouve sur son chemin vers moi et mes porteurs. Ah, non, je veux pas. C'est vraiment trop bête. Un si beau discours.

Non, non... elle voulait pas... elle a pas fait exprès... elle nous a confond....

Vlan. Le gaillard nous percute, nous renverse tous et nous éparpille aux quatre coins de la plage. Et puis d'un coup, il empoigne de nouveau son sabre immense et se rue sur moi en hurlant à la mort. Tout le monde se met aux abris, c'est à dire, recule juste ce qu'il faut pour pas s'en ramasser plein la poire mais pas trop loin quand même pour admirer la suite. Ils étaient tous venus pour ça quand même, à la base. Bon bah, tant pis. On va vraiment se battre.

Rha, c'est passé à ça.


Dernière édition par Rik Achilia le Mar 3 Mar 2015 - 20:37, édité 1 fois
avatar
Rik Achilia
The Gambler

♦ Équipage : Ghost Dogs

Feuille de personnage
Dorikis: 4400
Popularité: +278
Intégrité: 176

Mar 12 Aoû 2014 - 17:55

Aah...aah'... C'est ridicule Chenzo, on va pas... s'entretuer quand mêm...
Urruuuarrh !!

On dirait bien que si. Ça fait deux bonnes minutes que je joue à la sauterelle, pour aller rouler à chaque fois vers un autre coin de sable en tâchant de soigneusement éviter le combat. J'essaye de raisonner Chenzo, mais il a l'air relativement fermé à la discussion. Ou en tout cas, à ce type de discussion-là. Parce qu'avec son sabre, il en dit des belles choses. Des un peu trop belles même. Il cavale à ma poursuite en soulevant des bourrasques sur son passage, et explose des pans de plage entiers à chaque coup. Devant l'accumulation des charges, rudimentaires mais sacrément impressionnantes, la marge se réduit toujours un peu plus entre moi et la lame que j'esquive. À tel point que ce coup-ci, il a même réussi à m'effleurer au niveau de la joue droite. C'était vif, bref, on aurait dit une simple piqûre, mais elle aurait bien pu m'être fatale. Je porte un doigt au niveau de la plaie pour en juger la gravité. C'est trois fois rien, c'est à peine si ma peau s'est teintée de rouge. Une simple petite goutte de sang solitaire qui perle le long de son arme pour venir se vautrer dans le sable. Un unique petit point rouge, certes, mais il en dit pourtant long. Je ne peux plus nier l'évidence. C'est peine perdue que de s'entêter à refuser le duel.

Chenzo fond une nouvelle fois sur moi en levant son hachoir bien haut dans les airs. Il pourrait presque déchirer les nuages. D'une roulade sur ma gauche, je récupère mon sabre, que j'avais laissé m'échapper un peu plus tôt, persuadé que nous n'aurions finalement pas à en découdre. La nouvelle est bien accueillie, autour de nous d'une petite clameur rugissante. La physionomie du combat va changer et ce n'est pour déplaire à personne. Certains commençaient à s'impatienter, de me voir constamment fuir le duel. Y'en a même qui me traitaient de lâche. Franchement... Bon, comment on se sert de ce machin ? J'ai jamais particulièrement pris le temps de m'entrainer au maniement du coupe-choux, mais là, dans l'immédiat, on va se contenter de faire ce que le bon sens recommande. Parer. Une main sur la fusée, l'autre sur le plat de la lame, côté pointe, pour s'assurer d'amortir convenablement le coup qui s'abat déjà vers le dessus de mon crâne. Les lames se heurtent avec fracas. J'encaisse le choc en serrant les dents; ça secoue, j'en pose un genou au sol tellement c'est violent. Mais je tiens bon. Allez, faut organiser la réplique maintenant.

Je m'essaye à une attaque de taille qui, si elle n'a rien de beau esthétiquement parlant ou de maîtrisé, a au moins le mérite de faire reculer mon opposant. Je me relève et enchaine. Succession de mouvements désordonnés et pas vraiment efficaces qui trahissent mon inexpérience avec cet arme. Qu'importe, Chenzo recule, un peu; surpris de me voir enfin réagir, sans doute. Les débats s'équilibrent. Je reprends un peu mes distances avec le colosse, m'autorise à souffler une petite seconde. 'fiou. Ça faisait un bail que je m'étais plus battu, la reprise est un peu laborieuse. Mah, ça va aller mieux au fil du combat. Enfin, j'espère.

Un nouvel échange s'engage. Dès le premier contact, je manque de lâcher mon arme sous la violence de l'impact. Inutile de s'entêter dans un bête rapport de force, j'en sortirai pas gagnant. Au lieu de ça, je laisse volontiers l'ascendant physique à mon adversaire qui est pas loin de faire le triple de moi niveau gabarit tout de même, et me contente de laisser couler la lame, de garder une poigne souple et de danser autour de ses attaques pour ne pas me retrouver pris à défaut. Une parade fuyante pour annuler la puissance d'un coup, une esquive tout en agilité pour échapper à un autre. Et recommencer, aussi longtemps que nécessaire. Je m'applique, m'en tiens à ce simple programme, et commence peu à peu à lire la façon de combattre de Chenzo. Lui, il s'impatiente. Grogne. Il n'aime pas l'idée de ne pas me faire mordre la poussière. Le bonhomme se précipite, de plus en plus, chahuté par les forbans qui en viennent à se demander pourquoi il ne m'a pas encore cloué le bec, et en vient à laisser des ouvertures dans sa garde. Une première, je la vois trop tard. Une seconde, je suis un peu court. Une troisième. J'en profite.

Son épée va se planter dans un monticule de sable, sur ma droite. L'attaque était trop lourde, trop entière, il a engagé tout son corps dans ce mouvement et  met un tout petit peu trop de temps à se redresser. Je relève le poignet sèchement, la lame remonte, la gouttière vient cisailler le triceps de son bras droit. Giclée de sang, cri de douleur contenu derrière la hargne. Il balaye le sol d'un grand moulinet, j'ai le temps de parer, d'enjamber l'obstacle et de me retrouver sur sa gauche, découverte. Le pommeau vient s'écraser contre l'arcade, la lame se poser sur sa gorge.


C'est fini. Lâche ton arme.

Il rechigne. Son torse se soulève à chaque inspiration, je le sens piaffer de frustration. Il a une idée bête à l'esprit. Mon œil se charge d'une teinte plus noire, le froid du métal se fait plus insistant contre sa carotide. Ainsi, je peux presque sentir le sang battre dans son corps entier, tumultueux, furieux. Je répète :

Lâche ton arme. Dernier avertissement.

Échange de regards durs. Chenzo obtempère enfin. Son sabre s'enfonce dans le sable, il se rend. Je le garde en joue, mais m'autorise à me retourner vers tous ceux qui accueillent le dénouement, non sans une certaine surprise pour la plupart.

C'est terminé. Le combat n'ira pas plus loin. Je me moque de vos règles. Je suis le vainqueur, j'ai gagné le droit d'imposer ma façon de faire. Si quelqu'un a un problème avec ça, qu'il approche. Maintenant.

Ma voix est forte, puissante. Elle n'autorise aucune protestation. Il n'y en a pas. On est un peu surpris de me voir endosser ce nouveau rôle de leader avec autant d'aisance, on n'a pas vraiment envie de venir s'y frotter. Pour tuer dans l'œuf ce silence gênant, Wally lance un " Vive le Capitaine Santa ! " que reprennent en chœur tous les loups-de-mer amassés là. On lance des " Yeepeh ! " et des tricornes en l'air. La liesse se propage de nouveau comme une trainée de poudre, un ou deux anciens partisans de Chenzo viennent le chambrer et lui offrir un fond de rhum dans lequel noyer son air ronchon. Dans le flot de félicitations et autres démonstrations joyeuses, une voix féminine perce.

Bravo, vraiment ! Quel combat, caporal !

Elle est plus claire, plus joueuse que les autres. Elle vient de plus haut, de plus loin, mais on l'entend très distinctement. Les effusions de joie retombent peu à peu, surprises. On ne reconnait pas ce timbre de voix. Qui a bien pu parler ? Tout le monde cherche celle qui s'exprime. Esteban me fait signe de regarder au niveau de l'embarcadère. Je fronce un sourcil.

Je suis ici !

Quelqu'un agite une main, gaiement, sur le pont du navire qui vient d'accoster. Le navire, j'avais fini par l'oublier celui-là. J'observe attentivement, une main en visière. C'est une jeune femme. Tenue estivale familière, tatouages familiers. Deux katanas rangés dans leurs fourreaux, dans son dos. Pas de doute possible, c'est la messagère du groupe de ravisseurs de mon ex-capitaine, Hadoc. L'oiseau de mauvaise augure. Il serait étonnant qu'elle soit porteuse d'heureuses nouvelles aujourd'hui. Que vient-elle faire ici ? Mystère. Mais si elle a pris le soin de me retrouver sur cet îlot perdu, ça doit être important. Je me démarque du gros des hommes, approche jusqu'à quelques mètres de la rive, silencieux, en attente de ses explications. Si elle est ici, il y a une raison. Elle va me la donner. J'allume une tige, inhale quelques bouffées, mon sabre posé à plat sur une épaule; patient mais vigilant. Elle commence, fraîche et dynamique :

Alors Caporal, ta nouvelle vie te plait ?
Jusqu'à y'a trente secondes, oui...
Jouer au petit-chef chez des minables, ça te convient, vraiment ? Perdu loin de tout, loin de...
Tu veux quoi ?
T'offrir une chance d'achever ta mission, soldat.
Hin. Intéressant... Le truc, c'est que j'ai déserté, si t'étais pas au courant. Alors va t'adresser aux vrais marines, tu veux ?
Oh, oui, eux. En fait, je ne suis pas sûre qu'ils aient ce qu'il faut pour secourir le Commodore. Ce serait déjà fait sinon, tu n'crois pas ?
Et ça me concerne, parce que... ?
Tu n'irais pas sauver un homme de bien ? Le Commodore Gharr Hadoc.
Hadoc n'a pas besoin d'aide.
Au contraire, c'est lui qui m'envoie.
Mauvais bluff, ma jolie.
Tchi-hihi... tu as raison, c'est faux. Mais avoir déserté ne te libère pas du contrat passé par les Ghost Dogs avec Koüto. Koüto exige que chacun respecte ses engagements.
Qu'il vienne me le dire lui-même, dans c'cas.
Il exige que tu me suives.
Ça n'arrivera pas.
Tu en es bien sûr ?
Tout juste, merd...

La fluette créature bondit au sol avec la souplesse de l'escrimeuse aguerrie. Elle dégaine un premier katana, et arrive en quelques enjambées légères à mon niveau. Véritable panthère. Pas un mot, pas un bruit, juste une attaque. En estoc, qui vise le cœur. Ok, elle cherche plus à me convaincre, elle veut carrément me descendre. Je contre comme je peux, pare maladroitement sur ma gauche, mais déjà, les nouveaux coups affluent. C'est d'un tout autre niveau qu'avec Chenzo, pas de doute. Les deux estafilades qu'il m'en coûte pour ne pas me faire transpercer en attestent. La petite peste continue de tournoyer autour de moi, brouille les pistes, soulève un nuage de sable pour mieux masquer sa prochaine offensive. Qui surgit, de nulle part, et sans que je puisse y faire quoi que ce soit. La passe avant m'envoie sur le cul, mon arme partie s'écraser à perpette. Bah, de toute façon, j'ai jamais été un fan des armes blanches. Pourquoi j'ai pas mes pétoires sur moi, aussi...

Derrière, Wally fait mine de venir me prêter main-forte, je l'arrête. C'est entre elle et moi, cette histoire. De toute façon, je doute que quiconque ici soit vraiment en mesure de m'aider. La jeune, narquoise, se moque déjà :


Trop mou, Caporal, trop mou.
Tss, fais la maline. Tu verras quand t'auras la quarantaine.
Tchihi... De toute façon, tu n'aurais jamais été à la hauteur pour sauver Hadoc. Il est préférable que je t'achève ici.

C'est qu'elle fait plutôt froid dans le dos, pour une gosse. Elle bondit. Découpe le ciel bleu de sa silhouette. Pas le temps de bouger. Pas le temps d'attraper une arme. Schlak. Le katana vient se planter en plein dans les tripes. Je grimace. J'entends que ça crie d'effroi, à côté. Y'a de quoi, c'est pas beau à voir. La sauvageonne retire la lame, fait s'envoler le sang d'un coup sec et détourne déjà ses yeux de moi. Même pas elle m'achèverait. Ah bravo. Bon. Tu m'en voudras pas trop j'espère Esteban, mais là, c'est un cas de force majeure. Je marmonne un " Voodoo Child " qui va me sortir d'un sacré pétrin. Merci Calchas, ce fruit du démon me va comme un gant. L'attaque se déporte sur le vieux boucanier qui s'écroule inconscient, au cœur de l'attroupement, comme frappé d'une crise cardiaque. Nouvelle vague de stupeur parmi les insulaires. La jeune disciple de Koüto se retourne aussi, surprise. Dommage pour toi, ma jolie.

Voodoo Guy.

Je me relève, silencieux, profitant que tous les regards soient rivés sur le vieux forban pour une seconde. La transformation s'opère au fur et à mesure que je me rapproche de ma cible. Wally, le premier, tire une tronche de trois mètres de long en me voyant me changer en poupée vaudou géante, sombre. Image malsaine. Oui, je sais, ça a de quoi surprendre. La première fois que je me suis admiré sous ce jour-là, j'étais un peu perplexe. Je lui fais signe de rester muet mais la stupéfaction est trop grande. Le jeune essaye de bégayer quelque chose, la tueuse à gueule d'ange se rend compte de son erreur et se retourne vivement en portant la main à son deuxième katana. Trop tard. Je lance un premier bras clouté sur elle. Sous cette forme-là, je suis souple comme une liane. Précieux avantage. Je viens la fouetter au dessus des genoux, juste ce qu'il faut pour lui faire se dérober ses appuis. Elle s'envole un court instant pour retomber lourdement dans le sable. Ma deuxième paluche vient planter trois clous acérés dans son avant-bras droit avant qu'elle ait pu se remettre en garde. Elle lâche un cri, et son arme par la même occasion. Je porte mon visage à quelques centimètres à peine du sien, plonge mon regard insondable, sec, dans le sien, pris de panique.

Alors, gamine. Les rôles sont inversés, on dirait.
Libère-moi ! Libère-moi et je te mènerai à Hadoc.
Oh que non. T'aurais jamais dû venir me chercher jusqu'ici. Adieu.
Attends ! Hadoc t'a sauvé la vie, Caporal ! Il t'en a offert une nouvelle à bord du Passeur. Tu lui est redevable, et tu le sais !

Je suspends le geste qui allait lui ôter la vie et soupire un bon coup. Hadoc. Il m'a tiré d'un mauvais pas sur Loguetown. On a accompli quelques belles choses sur le Passeur, côte à côte. On a fait taire quelques équipages pirates, on a offert une nouvelle vie à des hommes-poissons maltraités par les hautes sphères. Il s'est toujours battu pour les faibles et son équipage. Oui, il est de ces derniers hommes vraiment bons. Ce qui lui arrive est regrettable. Mais pourquoi serait-ce là mon rôle, que de le secourir ? Alors que je viens de trouver en cette île une retraite où couler des jours paisibles. Je n'ai qu'à faire taire définitivement celle-là et je peux couper toute attache avec mon passé. L'occaze est tentante. Hm. D'un autre côté, c'est mieux de partir sur un ultime coup d'éclat. Le joueur de poker approuve. J'aurais bien tout l'temps que je voudrais pour lézarder ici après. Tch'... quel crève-cœur.

Je me retourne vers mon "équipage", cherche Chenzo du regard.


T'es en charge ici, le temps que je revienne. C'est p'tetre bientôt. C'est p'tetre jamais.

Il fait oui-oui de la tête, tout content de récupérer les rênes. Lentement, je reprends ma forme humaine. Je libère de mes griffes la gosse et lui montre une petite poupée de paille qui vient se nicher dans ma poitrine.

Ça, c'est toi. Tu déconnes, tu y passes. On s'est compris, toi et moi ?

Elle hoche la tête, encore un peu crispée. En vérité, ça marche pas exactement comme ça. Mais, elle vient d'avoir la trouille de sa vie, la jeunette. Et mon pouvoir reste assez mystérieux à ses yeux alors, j'peux bien lui faire croire ce que je veux. Ça, c'est un bon bluff.

Je finis de retrouver ma forme humaine. Je file un instant non loin de là, à mon coin attitré : mon hamac pendu entre deux cocotiers géant en bout de crique. J'vais quand même pas filer sans mes frusques. Je reprends du service, faut marquer le coup. Je reboutonne ma chemise, enfile mon blazer, ajuste mes pétoires à ma ceinture, cale mes lunettes de soleil devant mes loupiotes et m'en allume une autre pour fêter ça. Ça y est, j'suis prêt. Je retourne auprès des autres. Un baiser à Indissa, un "
Sois sage " à Walton et c'est tout. L'autre s'est relevée et a pris le soin de bander sa blessure.

Ça ira ? j'demande.
Comme si ça t'importait.

Elle me toise, je tire un rictus et reste muet derrière mes verres teintés. Elle va être sympa je sens, cette petite virée. J'ai connu des piranhas plus faciles à vivre qu'elle. Elle ronchonne.

Oui, oui, ça va aller.
Bien, alors on y va. Allons sauver Hadoc.
Contenu sponsorisé



Page 1 sur 1