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Le bleu.

L.
L.


Feuille de personnage
Dorikis: 600
Popularité: 0
Intégrité: 0

Dim 11 Sep 2016 - 11:23

Je me rappelle. Il avait une drôle de gueule, l'Alix. Une cicatrice lui mangeait le bas du nez pour donner à son pif un bec de lièvre. Quand il rigolait, ses narines se mettaient à danser en même temps que ses dents jaunies ; Si bien qu'à chacun de ses rires, c'était l'hilarité dans toute la chambre. Et elle était grande la chambre. 12 lits avec autant de bonhomme sur autant de matelas.

Je me rappelle. Je l'aimais bien, l'Alix. Ça datait du premier jour. On était arrivé chacun notre tour avec tout notre fatra. On avait balancé nos affaires sur le lit, commencé le pliage des draps et chacun se regardait un peu du coin de l’œil. Les moins peureux sussuraient un « Bonjour » à leur voisin. Faut dire aussi qu'il n'y avait que des gamins. Il n'y en avait pas un de plus de la moitié de mon âge. Et puis... Ils se ressemblaient tous, c'était affreux. Avec leurs crânes rasés, leurs mentons imberbes et leurs uniformes bleus, ils avaient la gueule du parfait petit soldat. Quand Alix est arrivé, il a fait tache, un peu, comme moi. Lui ce n'était pas la barbe ni les cheveux longs, c'était la cicatrice et la peau charbon. Ouai, il faisait tache mais ça ne l'a pas empêché de s'approcher de chacun d'entre nous et de nous gratifier les uns après les autres d'un de ses sourires et d'une poignée de main ferme.

Il a pris le lit à côté de moi sur lequel personne n'avait osé se mettre. Faut dire aussi qu'un vieux, ça fait peur.

La première semaine, le tocsin a sonné chaque foutu matin à six heure.
Le commandant était une belle enflure, un enfoiré qui prenait son pied à nous faire courir des heures sans eau et avec un cabas de vingt kilos sur les épaules. On a tous failli lâcher à un moment et les coups de mattraques dans les mollets pour les retardataires n'aidaient pas. Je ne sais pas pourquoi j'ai serré les dents sans rien dire. Peut être la peur, peut être aussi que la rue ne me tentait plus et qu'à bien y choisir je préferais les coups d'un commandant que les claques de l'hivers. M'enfin... Au bout d'une semaine on ne sentait qu'à peine nos jambes. Nos pieds étaient bouffés d'equimoses et nos mollets de bleus plus gros que le nez d'un clown. Le vendredi, il n'y en avait qu'un seul pour continuer à sourire, c'était Alix.

La deuxième semaine, le tocsin sonnait à cinq heure.
On commençait par une heure de course avant de passer nos journées un fusil à l'épaule et une cible à vingt mètres de nos globes. Ça paraît pas, mais un fusil, ça pèse. Surtout après une semaine à le maintenir sur l'épaule, une semaine à entendre exploser la poudre à quelques centimètres du tympan et à se prendre des coups dans la colonne vertébrale à chaque tir loupé. Le vendredi, Alix était encore le seul à avoir le cœur à rire.

La troisième semaine. Le tocsin sonnait à quatre heure.
La course du matin était devenu une habitude. On ne sentait plus nos jambes, les ampoules avaient explosé depuis longtemps, les bleus tournés à la couleur arc en ciel ne faisaient plus mal et de toute manière, on s'en faisait bien d'autres, de bleus. C'était la semaine du combat. Les corps se cognaient, frappaient les punching ball. Les mains apprenaient l'art de l'épée. Les paumes se recouvraient de cales, les corps gagnaient en muscle, les gueules se couvraient de couleurs drôlatiques. Le vendredi, il n'y avait encore qu'Alix pour rire. Ça énervait les autres. Ça me faisait rire.

Je me souviens. C'était ce troisième vendredi. Il était dix neuf heure et on venait de regagner nos lits. Il n'y avait pas un bruit, à peine le ronflement de deux ou trois qui s'étaient effondrés sur le lit, épuisés. On jouait aux cartse avec Alix et deux autres. Un tarot tout simple. On avait posé une valise entre deux lits et chacun jouait sans bruit. Les mises se faisaient par geste. Ce silence là, c'était la bénédiction du soir où l'on pensait les maux du jour. Cette bénédiction là s'est faite briser par le commandant claquant la porte en trombe pour y entrer accompagné d'un horrible sourire. Vous savez, le genre de sourire qui fait. Le genre de sourire qui ne rend pas heureux, non, le genre qui met mal à l'aise, qui sent le coup fourré, qui donnerait envie de fuir. Mais non, on a sourit aussi, de nos belles dents nettoyées et de nos belles gueules fatigués. « Ce soir c'est repos, bières et amusement, vous l'avez bien mérité. Rendez-vous dans la grande salle dans dix minutes ! » qu'il a braillé au milieu de ses postillons.

On ne s'est pas pressé. Non, vraiment. On est tous arrivés les yeux à moitié fermés devant le buffet. C'aurait donné envie pourtant. Il y avait de quoi nourrir trois éléphants en pleine famine. Il y avait de quoi faire saliver la meilleure toque des blues. Et il y avait même de l'alcool. Forcément les cubis ont fini par réchauffer les cœurs et ça se voyait que pour certains, c'était la première fois que leur palais gouttait à du raison si vieilli. Il y avait les joues qui rosissaient, les sourires qui grandissaient et la parole qui se faisait de plus en plus forte à mesure que l'heure passait. C'était un chouette moment où les maux s'oubliaient. Oh bien sûr moi je n'étais qu'à l'eau, mais c'était un chouette moment. Alix était ivre. Il avait caché une bouteille de vin sous sa chaise et n’arrêtait pas de me faire des grands gestes pour me la montrer en riant. On a beaucoup parlé ce soir là. Lui aussi avait eu une femme. Lui aussi l'avait perdu et plutôt que des cicatrices de la rue, c'était celle du canif de sa belle qu'il avait récupéré sur sa gueule. On a rit ce soir, jusqu'à pleurer de nos vies comme deux vieux amis qui se retrouvent. On a rit jusqu'à refaire le monde et les femmes.

Je l'aime bien, l'Alix.

Quand on s'est couché, nos paupières se sont fermées avant que l'on ne s'en rende compte, et même moi sobre, je n'ai rien vu de cette courte nuit.

Courte, oui. Parce qu'à vrai dire on aurait dû s'y attendre et que l'on s'est fait avoir comme des Bleus. Comme des Cons. A vrai dire je ne sais même pas s'il nous a laissé dormir plus de trois heures mais en tout cas quand sa grande gueule a percé les murs en même temps que les cloches du QG, on a cru à une blague. Non, ça n'en était pas une. Le grand con de Commandé est entré comme une furie. Il a cogné les lits de tous les gars de la chambrée en manquant d'en faire tomber plus d'un.
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