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Le commencement, car il en faut bien un

Anna Cherchelune
Anna Cherchelune
Matelot 1ere Classe


Feuille de personnage
Dorikis: 450
Popularité: 0
Intégrité: 0

Sam 6 Juil 2019 - 12:30

Il ouvrit les yeux, qui contemplèrent l’obscurité. Depuis combien de temps était-il réveillé ? Deux minutes ? Cinq heures ? Avait-il seulement dormi ? Sans doute que oui, mais pas longtemps. Tant pis, c’était déjà ça. Il se redressa sans bruit sur son coude, jetant un coup d’œil dans la direction de la fenêtre. Sa forme fantomatique apparaissant furtivement, flottant dans les ténèbres environnantes. Il releva son oreiller et s’assit sur son lit, fixant le volet qu’il devinait dans l’encadrure. Il la regarda se détacher petit à petit, sortir de la grisaille du monde. Lentement, sans qu’on ne puisse vraiment dire quand cela commença, un mince rai de lumière vient éclairer la pierre du dortoir, mettant à jour les imperfections de la pierre. Ici, l’on voyait une teinte plus sombre, là un tailleur trop zélé avait créé un léger trou, ailleurs un éclat de mica scintillait vainement. Quand le petit éclat de pierre fut tout à fait dévoilé, le rayon s’avança pas à pas, presque timidement. On aurait presque dit qu’il avançait juste trop lentement pour que l’œil ne puisse le saisir. Et lui le regardait d’un regard aigu, comme s’il tentait de percer les mystères de cette lumière impromptue. Et la lumière continuait d’avancer de ses pas discrets. Au bout d’une éternité surprenamment courte, il avait conquis toute la distance jusqu’à la rainure du premier carreau et s’attaqua alors à franchir le second, d’une propreté presque aussi inhumaine que le premier. Quelque part au milieu de la poursuite du troisième, le silence explosa.
Le son cuivré des trompettes, ce son savamment strident, se répercuta à travers les couloirs déchirant le voile du rêve des dormeurs. Ce son trop familier semblait annoncer avec ironie l’arrivée de cette lumière grise, camer avec dédain la venue de son glorieux empire. Sans y avoir réfléchi, mué par l’ancienne mécanique de ses habitudes, il s’était levé au milieu des autres soldats et dirigé vers son placard pour enfiler son uniforme, cet uniforme rêche qui était sa vraie peau. Il n’aurait plus été capable de dire comment il faisait pour l’enfiler : il le mettait, c’est tout. Il se levait de son sa couche, enfilait son uniforme puis, tel un automate, prenait le chemin du terrain d’entrainement, puis courrait. Il courrait à en perdre le souffle, il courait comme s’il voulait distancer son ombre. Puis, au bout de la course, dix kilomètres plus loin, il s’arrêtait, toujours aussi vide. Ce vide béant et insatiable que même l’épuisement ne parvenait pas à combler. Ensuite venait la revue. Il parcourait ces couloirs, qu’il ne connaissait que trop pour surveiller le travail de ces hommes, qu’il ne connaissait pas. Il marchait, une ombre qui en surveillait d’autres, vérifiant les aptitudes de son peloton de femmes de ménages.
Ce que ni les cuivres ni la fatigue n’avait su faire fut finalement accompli par la consistance molle et le goût étrange mais bien connu du petit-déjeuner. Tandis que le brouhaha ambiant pénétrait peu à peu le brouillard qui verrouillait ses oreilles, il relevait lentement les yeux de cette bouillie que les cantiniers appelaient « nourriture ». Son regard traversa lentement la table, pour venir se fixer sur la chaise libre en face de lui. Il s’en détacha au bout de quelques secondes pour balayer des yeux la salle bien organisée. Elle était bien entretenue et régulièrement rénové, mais elle n’avait pas changé depuis toute ces années. La salle était resté la même, mais les occupants avaient changés. Il ne connaissait plus le quart des soldats présent et tous les anciens s’en étaient allés. Maintenant, c’était lui qui était un ancien et, bientôt, ce serait son tour de s’en aller.


Les recrues se regroupaient dans la cour, sentant sur eux le poids des regards de tous les officiers et sous-officier qui allaient encadrer leur instruction. Au-dessus d’eux, le ciel grisâtre semblait hésiter entre laisser éclater une lourde pluie ou se dissiper en léger nuages. A croire que le ciel lui-même avait le sens des traditions. Ou bien peut-être lui faisait-il ses adieux de manière indirecte. Ce jour-là, quand tout avais commencé, c’était à leur place et sous ce même ciel qu’il s’était présenté. Une vie était passée et rien n’avait changé… Enfin… Il allait falloir remplir son devoir, une dernière fois, avant que tout s’arrête. Il était là, dans ses vêtements trop grands, hésitant entre la peur de l’inconnu (s’il savait…) et la joie d’avoir échappé à la vie de pauvreté qui l’attendait (s’il avait sût…), tentant difficilement de faire montre d’un maintien militaire. Il était fier, alors, fier de sa force, fier de servir… Il n’avait aucune raison d’avoir cette fierté. Mais il se tenait là, confiant en l’avenir, effrayé par ces hommes aux visages fermés, le temps lui-même était à la jonction, le feu et l’eau se disputant son espace. Il avait cru au symbole d’un changement de l’ombre vers la lumière, là où il ne fallait voir que les influences de ces vents qui allaient ponctuer ses nuits les plus sombres. Il se revoyait droit, les mains dans le dos, peinant à rester tranquille, le discours du colonel sur l’honneur, le devoir et le sens de la vie de militaire. A l’époque, il l’avait trouvé très inspirant, porté par des idéaux, porté par ses idéaux.
Puis il avait rencontré son sergent instructeur comme eux le faisaient désormais et, malgré tous les efforts de ce dernier, il ne l’avait pas haït. Il avait compris le sens de ces cris, de cette autorité débordante, de ses injustices. Il l’avait même admiré pour la manière dont il tenait son rôle. Le vieil homme avait feint de ne pas remarquer cette admiration et ne lui avait jamais offert que des regards vides, dépourvu de la moindre étincelle d’intérêt, le même regard que devait subir de plein fouet cette fille au premier rang.
Anna Cherchelune
Anna Cherchelune
Matelot 1ere Classe


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Sam 6 Juil 2019 - 12:31

Un cri retentit à l’avant du navire et tous cessèrent soudain leurs occupation, ou plutôt leur manière de tuer le temps, pour se précipiter vers la proue du navire. La cohue était telle qu’Anna ne pouvait trouver la moindre place pour y voir. Après un instant de recherche, elle se saisit de l’un des boutes d’amarrages et, le tenant, se jeta par-dessus le bastingage. Le chanvre lui mordit les mains avec plus de violence qu’elle ne s’y attendait, mais ses pieds rejoignirent fermement le côté de la coque, lui offrant un point de vue intéressant bien qu’exotique. Elle chercha une irrégularité au milieu des vagues, sans succès. Les murmures qu’elle entendait sur le pont semblaient lui indiquer qu’elle n’était pas la seule, jusqu’à ce qu’un second cri se fasse entendre.

Elle ramena son regard sur les creux mouvants qui délimitaient son horizon, cherchant le moindre signe de ce qui serait sa maison pour le prochain mois. Elle l’aperçu d’abord fugitivement, un point sombre qu’elle n’était pas certaine d’avoir vraiment vu, puis suffisamment pour savoir qu’elle ne l’avait pas rêvé. Petit à petit, la base se dévoila à ses yeux : d’abord, sortant seul des eaux, un tour blanche à l’allure presque luxueuse et agréable. Presque. Elle semblait posséder une aura d’ordre martial et d’inflexibilité, mais rien de tangible ne venait renforcer cette impression en perturbant la pureté de nacre de nacre de la flèche.
Doucement, d’autres tour, à l’aspect moins prétentieux mais bien plus menaçant apparurent. Le marbre avait été délaissé pour le granit et l’acier, les baies vitrées pour des meurtrières : leur but premier était la guerre et elles le clamaient au monde. Petit à petit, les murailles de la forteresse proprement dite apparurent, bloc gris aux arrêtes saillantes et nettes, qui s’élevait par les tours et qui se prolongeait par une ville fortifiée, d’à peu près la moitié de la taille de la forteresse.
Anna avait beaucoup voyagé et beaucoup entendu. Elle connaissait la plupart des légendes d’East Blue. Certaines tenaient plus de la vaste farce ou de la théorie du complot. Certaines, bien que vraisemblablement fausses, lui semblaient contenir un fond de vérité. Celle qui concernait la ville était de celles-là : si, partout ailleurs, la marine avait pour mission de protéger la population, ici, en cas de besoin, c’est la ville elle-même qui devrait servir de défense à la forteresse.

Il leur fallut encore près d’une heure avant d’arriver, heure durant laquelle les détails de la base se dévoilèrent peu à peu à eux, mais ils n’eurent pas réellement l’occasion d’admirer le paysage à cause des nombreuses activités proposées par l’équipage : tout d’abord, l’enguirlandage en règle d’une marine un peu trop téméraire qui s’était à moitié jetée par-dessus bord (« oui mademoiselle, vous savez peut-être pertinemment le faire, mais le fais est que J’EN AI RIEN A FOUTRE ! ») , puis en leur faisant récurer le navire et surtout le dortoir avec un soin méticuleux, avant de finir par un jeu des plus simple : le cache-cache.
« On va commencer les manœuvres, donc c’est bien simple : j’en vois un seul avant qu’on ait terminé, je m’assure qu’il ne voit pas le soleil avant une semaine, c’est clair ? »
Le groupe de bleus se réunit donc dans la cale en attendant le signal, tentant de comprendre à l’oreille le déroulement de la manœuvre. Les grincements du navire étant peu parlant, ils orientèrent plutôt leur attention en direction des directives lancés par les marins dans leur jargon mais, trop inexpérimentés, abandonnèrent pour la plupart.

Anna suivit le moindre de leur déplacement, compris le chant du navire. Elle était plus à l’aise en mer que sur terre et savait sans doute mieux diriger le voilier familial que marcher sur un sol immobile. Malgré son appréhension, elle admirait la maestria de ces hommes, leur coordination, leur froide maitrise de la mer. Il n’y avait pas véritablement d’amour pour le navire chez eux, mais on sentait nettement qu’il ne le négligerait en aucun cas pour autant. Petit à petit, le bruis des vagues qui se brisaient contre les murailles se faisait deviner que l’arrivé se rapprochait.
Le vacarme assourdissant des lourdes portes de métal coupa court à ses réflexions, tandis que les vagues s’agitaient soudainement, faisant danser la coque pour le plus grand déplaisir de certains de ses camarades. Les portes s’immobilisèrent enfin dans un claquement de chaines auquel succéda un silence qui résonna dans le vide laissé. Puis les conversations reprirent de plus belle, alimentées par le stress et la peur de l’inconnu. De son côté, le navire bougea, tangua, ralentis, puis s’arrêta finalement. Au bout de longues minutes qui parurent des siècles, la trappe s’ouvrit et la lumière se déversa à nouveau dans la cale.

Les nouvelles recrues sortirent au soleil de façon désordonné et plus ou moins assuré, voir verts, pour arriver au cœur du port militaire. Tout autour d’eux, amarrés à de lourds pontons de pierres, se dressait de puissants galions et d’impressionnantes frégates tandis que l’on devinait plus loin quelques caravelles et des bateaux pilotes, minuscules au côté de ces géants des mers. Une fois encore, l’admiration de la jeune fille fut stoppée par un puissant bruit, qui prit la forme d’ordres lancés par l’officier venu les accueillir. Sous ses directives, elle tenta maladroitement de se mettre en ordre pour former, avec ses camarades, un tout cohérent. Le résultat maladroit était sans doute loin d’être convaincant, mais leur responsable s’en satisfait.
Il les guida alors à travers les cours et les allées de la forteresse, jusqu’à rejoindre l’immense place centrale, le cœur militaire d’East Blue. Devant eux se tenait, dans un ordre millimétré, un groupe d’officier dont il ne parvenait pas à identifier les gallons. Ils se tinrent absolument immobile tandis que les aspirants prenaient place. Quand la formation fut complète, celui qui semblait le plus gradé fit un pas en avant et pris la parole pour un long discours. Il y était question d’un honneur protéiforme, de la joie de suivre les ordres et du fait de faire ses devoirs avant d’aller se coucher, en grossissant un peu le trait. Anna devait bien admettre ne pas être des plus réceptives au discours, seul le paragraphe sur la justice trouvant des échos chez elle. Autour, si certains semblaient de fait transporté par les mots, la plupart varier d’un accord tiède à un franc désintérêt pour les valeurs de l’armée.
Le soleil pointa un instant son nez un vers la fin de la palabre mais avait disparu quand ils passèrent à l’étape suivante : la division arbitraire du contingent en groupe de formation, chacun dirigé par un sergent instructeur.

La section d’Anna comprenait une dizaine de personnes aux profils très divers, mais tous avait un point commun : elle ne les connaissait pas. Sans avoir pu échanger un mot, le groupe d’inconnu suivi celui qui était désormais leur supérieur en direction de leurs quartiers, le tout au pas de course. Ils traversèrent une enfilade de couloirs et d’escalier en tous sens pour arriver finalement dans le bâtiment qui leur était dédié : des douches, des sanitaires et deux dortoirs, un pour les hommes, l’autres pour les femmes, le tout relié par un couloir.
A peine cette courte visite fut-elle terminé que le sergent les renvoya courir dans le labyrinthe des murs pour récupérer leur uniformes et uniformes de rechanges, leurs uniformes de cérémonies. Bon, et aussi quelques affaires de toilettes. Ils reprirent alors le même chemin en sens inverse, suivant le sergent dont il n’avait encore pratiquement que vue le dos. Une fois de retour, ils découvrirent un nouvel élément sympathique de la vie de militaire : l’organisation. La serviette devait être plié selon un certains schéma de façon millimétré, les uniformes mis dans l’armoire selon une certaines organisation qui était la même pour tout le monde, tous dans un sens, le lit être fait de différentes façon selon le moment… Les explications durèrent véritablement des heures entières. Même en partant en mer pour des mois entiers, l’organisation n’était jamais aussi draconienne.
Quand fut enfin finie l’improbable tâche d’aligner les piles de chaussettes, ils eurent enfin l’occasion de faire connaissance durant la pause repas d’une heure qui leur était accordé. Trouver un sujet pour lancer la conversation peut être une tâche compliqué lors de telles situation, mais la marine leur en avait élégamment fourni un en la personne d’un repas qui semblait être composé de rat mal cuit et de farine humide. Même Anna, qui avait eu à manger des rations de survie en mer, même ceux qui n’avait pu prendre un repas cuisiné de leur vie l’admire : quoi que ce soit, c’était immonde. Très nourrissant, sans doute, mais ça ramenait le fait de manger au rang de la commission : le seul plaisir qu’on en retirait, c’était d’avoir terminé.
Ce genre de conversation n’apportait pas grand-chose et n’aidait pas à connaitre les autres, mais elles brisent la glace et permettent de souder un groupe, ce qui a toujours été le seul but de l’armée. Faire un plat si mauvais ne s’improvise pas et demande de bonnes doses d’efforts et d’ingéniosité. Surtout qu’il hors de question de rendre les hommes malades. Les bases de formations se devaient donc de posséder des élevages de rat dont on surveillait la santé de très près, il avait aussi fallu mettre au point une technique de cuisson particulière pour stériliser la viande. Quant à la pâte, trouver une recette adapté avait été une énigme sur laquelle s’étaient acharné certains des plus grands cuisiniers : elle devait apporter un apport équilibré des oligo-éléments, vitamines et autres sucres tout en ayant strictement aucun gout. L’aboutissement de ce repas était déjà en soit une preuve de la puissance de la Marine.

La pause fut courte, trop courte à leur goût, comme le sont toujours les pauses. Ils s’enfoncèrent à nouveau dans le dédale de pierre taillé et de métal pour atteindre enfin l’armurerie. Chacun reçus alors un fusil sans aucune balle et on leur expliqua que ce fusil était désormais le leur, qu’ils en étaient responsable et que ça sous-entendait un nombre certains d’ennuis s’ils n’y faisaient pas attention. L’après-midi fut ensuite dédié à apprendre l’entretiens de leur arme sous les conseils des armuriers et le regard du sergent.
Anna, placée au premier rang, subissait de plein fouet le regard de son supérieur. Un regard vide, un regard mort. Concentration ! On met cette pièce par ici, on tourne vers… la droite ? Son regard remonta, comme aimanté, vers l’homme. Il lui rendit son regard avec un désintérêt profond, mais soutenu, impossible d’y échapper. Il était… dérangeant. Elle ramena son regard sur l’arme en pièces, tentant de se souvenir des conseils qu’on leur avait donné. Elle maintient son attention dessus jusqu’à avoir fini. Le résultat, manifestement, ne ferait même pas une arme contendante correcte. Elle sentit encore une fois ce regard sur elle, comme une brulure à mesure que sa concentration fondait comme neige au soleil. Il ne lui en voulait pas, ne s’énervait pas. En fait, il ne semblait même pas y faire attention, bien qu’il n’y ai pas moyen qu’il n’ait pas vu son cuisant échec. Et il continuait à la regarder, fixement. Ou plutôt, non, il ne la regardait pas, il regardait dans sa direction, sans la voir.
« Recommence. »
Elle sursauta, ramenée à la réalité de sa tâche par la voix rauque du sergent. Son regard, bien que toujours indifférent était cette fois clairement braqué sur elle. Elle reprit depuis le début, s’appliquant sur les schémas, assemblant difficilement l’ensemble. Petit à petit, à mesure que les autres finissaient et attendaient, elle pouvait sentir les regards s’alourdirent sur elle, ce qui n’aidait pas vraiment à se concentrer. Elle dût s’y reprendre à trois reprises avant de terminer correctement et tous avaient terminé depuis longtemps.
« Mademoiselle Cherchelune, vous me faites trente pompes pour avoir retardé tout le groupe. »
Sans discuter, elle s’exécuta. Elle s’était déjà bien assez fait remarquée. Ses muscles se tendirent dans un silence total tandis qu’elle commençait. Elle était forte et endurante, les 10 premières furent simples. A la fin de la deuxième décade, son souffle était court. Ses muscles criaient pitié pour la trentième. Ses lèvres restèrent serrées, mais, une fois fini, elle s’effondra.
« Et c’est précisément pour cette raison que vous devez avoir un entrainement ».
La phrase n’était pas agressive, elle tenait simplement de la constatation.
Anna Cherchelune
Anna Cherchelune
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Sam 6 Juil 2019 - 12:31

Le contingent de nouveau était réuni. Des uniformes identiques, répété à travers la cour en une marée pointilliste, coulant maladroitement vers la porte, se heurtant sans cesse aux ordres des sergents qui les reprenaient et les dirigeaient. Petit à petit, les mouvements étaient plus fluide, la mer moins chaotique, les vagues plus unies.
L’un était en avance. L’ordre de départ claqua dans le vent, la main se leva, plus vite que les autres. Le pouce était rentré à l’intérieur, dans le creux de la main, les autres doigts légèrement repliés autour de lui, cherchant à le protéger. Le coude commença à se déplier, faisant danser les muscles sous sa peau, tandis qu’autour les mains finissaient de se lever. Ses ongles étaient court, à peine visibles, ce qui n’empêchait pas un peu de terre de se cacher sous leur surface, qui contrastait fortement avec sa peau pâle. A mesure que l’on remontait son bras, suivant le tracé des veines que l’on devinaient sous sa peau, la transpiration coulait doucement, collant ses poils contre sa peau. Le bras balançait à nouveau vers l’avant, toujours un temps trop tôt. Au moment de passer son corps, ses doigts se referment furtivement en poing, l’espace d’un battement de cil.

Une goutte de pluie. Elle était la première de l’armée qui allait suivre, mais elle avait touché juste, frappant sa pommette dans une petite tâche de fraicheur. Ce serait loin d’une tempête digne de ce nom, mais les jeunes allaient finir bien trempé. L’exercice allait être un peu plus intéressant que prévu. Ils commençaient à apprendre à marcher en rythme, à réagir en groupe, mais il y avait encore du boulot, notamment en ce qui concernait l’abnégation. On ne s’y attaquait en général pas si tôt, mais le ciel avait visiblement préparé une interrogation surprise.
La marche s’interrompait de moins en moins souvent et la bruine qui les entourait était un agréable rafraichissement. Là où il avait fallu près d’une heure pour le premier kilomètre, le trajet en direction de la porte ne prit qu’une dizaine de minute. Les premiers éclairs zébrèrent le ciel quand l’ordre d’ouverture de la porte fut donné. Une première vague de nervosité parcouru les rangs. Aucun ordre n’était encore nécessaire.
Ils franchirent les portes tandis que la bruine diffuse se transformait lentement en averse. On devinait encore, loi à l’horizon, que le ciel bleu existait toujours. Mais la forteresse et la ville étaient maintenant recouvertes d’une lourde cape sombre, précipitants le début d’après-midi dans un doux crépuscule. Le menton levé, la jambe haute et l’œil vif, ils étaient fiers.

Une vielle tradition voulait que les bleus passent par toutes les rues de la ville pour leur première marche. Un ancien commandant avait calculé le chemin le plus long à emprunter pour y parvenir. Les pavés s’enchainaient sous les chaussures, tandis que les pieds les plus faibles étaient partagés entre le froid et les élancements, tandis que la poussière se soulevait sous les coups répétés et coordonnés. On approchait de la fin de la première traversé des grandes avenues.
La pluie se faisait plus dense, mitraillant les jeunes d’une infinité de petites pointes de froid, comment autant de balles de tissues humides. Une ne faisait rien, on ne faisait pas attention à la dixième, la millième menaçait directement les nerfs. Les têtes se recroquevillaient, cherchant un futile abri derrière les épaules et l’arrondi du dos. Certains tournaient la tête, cherchant des yeux les toits qui bordaient la rue, caressants de leurs cils le doux espoir de ce maigre refuge.
L’adjudant qui guidait la marche le haussa le ton que pour être entendu de tous au-dessus du martèlement de la pluie. Sa voix était détachée, complètement indifférente, parfaite :
« Vous pouvez allez vous abriter si vous voulez. Mais n’espérez pas revenir après. »
Tout était dans l’indifférence. Les gens veulent qu’on les aime, qu’on les respecte ou, à défaut, qu’on les déteste. L’indifférence attire l’attention, elle appelle à une réaction. Bien sûr, elle ne suffirait pas, pas longtemps. Mais elle était la première étape.

La marche continuait. Toujours le même rythme, toujours la même cadence, mais l’énergie n’y était plus. Les violentes rafales couplées à la fatigue faisaient trébucher les marcheurs dans les rues désertées. Sur les pavés, la poussière et la terre s’étaient transformé en boue, de cette boue collante et élastique où il fallait forcer pour en libérer son pieds et l’assurer en le posant pour éviter qu’il ne s’enfuit, emmenant le reste du corps avec lui. Les jambes étaient lourdes de se lever, les yeux fatigué de percer le rideau de pluie. Mais devant et sur les côtés, les officier étaient là, marchant du même pas égale et cadencé, guidant le troupeau, et personne ne voulait être le premier à s’arrêter : la marche continuait.
Dans le groupe qui précédait le sien, un gamin finit par tomber. Ceux qui le suivait, aveuglés par la pluie et rompu de fatigue ne réagirent pas à temps et trébuchèrent sur lui. La colonne toute entière, dérouté, s’arrêta. Tous se relevèrent rapidement, puis quelques secondes de désorganisation. Enfin, une voix se leva, perdue au milieu de la foule :
« Y en a marre, j’ai pas signé pour ça. Moi j’voulais attraper des pirates, pas faire des randonnées et prendre des douches !
-Et d’après toi, si tu tombes sur un pirate maintenant, tu l’attrape ou il t’étripe ? Vous n’êtes pas prêts, trop faibles, trop fragiles. Si vous êtes là, c’est pour vous endurcir ! Pour apprendre à vous battre ! Et vous avez signé pour mourir pour le GM. Mais votre mort ne l’intéresse pas. Il veut que soyez prêt à mourir pour lui, mais que vous viviez pour le servir, et c’est pour le servir que vous marchez, pour apprendre et vous renforcer, pour ne pas mourir à l’heure des combats ! Et si tu n’as pas signé pour ça, alors va-t’en. Quelqu’un d’incapable de supporter la pluie pour la marine ne pourra jamais mourir pour le GM »
Un long silence suivi le discours. Certains hésitaient à partir, d’autre sur la conduite à tenir. Les derniers réfléchissaient au sens de ce qui venait d’être dit. Puit les officier reprirent la marche, ne laissant plus de place à l’hésitation. L’un après l’autre, tous suivirent. La marche reprenait. Fatiguée, trempée, perdue, mais désormais déterminée à en finir.

La pluie, un moment plus tard, se calma en une simple averse pour ne devenir, alors qu’il traversait les derniers petits chemins de boue, de simples gouttes éparses. Tandis qu’ils revenaient enfin vers les lourdes portes de la citadelle, le ciel retrouva des teintes de bleu, rendant doucement le jour qu’il avait volé. Un jour usé, dont les lumières commençaient à tirer sur le rouge, mais un jour tout de même.
Ils avaient réussi, et ils en étaient fiers. Leur bras tiraient, leur jambes mal entrainées ne demander qu’à s’effondrer, les ventres criaient famines, mais ils avaient tenus jusqu’au bout. Il les regardait avec fierté : ils progressaient, l’entraînement se passait bien. Il s’assit, un sourire éclosant tranquillement sur ses lèvres, tandis que les hommes, épuisés, se dirigeaient d’un pas titubant vers l’ordinaire pour calmer au moins l’un de leurs maux. Ils allaient devenir de vrai soldat.
Le sourire se flétri doucement sur son visage tandis que les pétales de sa bonne humeur se dispersaient au vent. Le mot qu’il n’avait pas prononcé lui restait dans la bouche, distillant un gout amer : « soldat »…
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