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De l'impossible retenue

Laïra Estum
Laïra Estum

♦ Localisation : North Blue
♦ Équipage : aucun

Feuille de personnage
Dorikis: 820
Popularité: 20
Intégrité: 0

Mer 16 Oct 2019 - 15:44

Il est des moments où certaines pensées, autrement considérées comme banales, revêtent un aspect plus incongru, presque grotesque. Chaque chose a sa place, dans le petit royaume interne du sens commun, et malheur à qui changera cet ordre mental. Dissonance difficile à expliquer, plus encore à extérioriser si le besoin se faisait sentir. Sous Laïra, le sol tiède et humide produisait un vague clapotis au rythme irrégulier de ses coups de talon. La jeune femme ne sentait plus l'odeur qui lui assaillait les narines, ni la faim qui lui tordait le ventre. Sans doute est-ce un des avantages de la privation, passé un certain stade, on ne se soucie plus trop des choses triviales. L'esprit s'émancipe alors que le corps se délite, lentement mais sûrement.

Il est des moments où certaines pensées paraissent étrangement déplacées, donc. En regardant le vide devant elle, inconsciente de la proximité du mur qu'elle ne pouvait voir dans l'absence totale de lumière de sa cellule, la petite cornue pensait à son père. Ç’aurait pu être une association d'idée très prosaïque, rapport à cette manie commune à se retrouver dans un cachot. Ç’aurait pu être une brusque éruption de ressentiment, dans ce contexte si propice aux ruminations. Ç’aurait même pu simplement être un élan sentimental et puéril, bien compréhensible de la part d'une gamine de seize ans.

Mais non, ce n'était rien de tout ça. Rien qu'une vague curiosité à son égard, comme on s'intéresse au dernier fait divers dans la colonne du canard local. Peut-être était-ce bien ironiquement à propos, dans la mesure où la plus grande empreinte qu'il avait laissé se trouvait justement là. *C'était quoi son nom déjà... ?* L'esprit fiévreux de la prisonnière n'arrivait plus à grand-chose. Même plus à se souvenir de comment s'appelait son paternel. C'était tout juste si elle était encore capable de retracer comment il avait disparu.

*crsshhscrhh*

Interrompue dans ses pensées à moitié délirantes, quelque chose vint chatouiller le bout des orteils de Laïra. *Fait chier...* Une petite secousse du pied fit reculer la bestiole, pour un temps du moins. C'est que la vermine s'enhardissait, dans des situations de ce genre... L'odeur du sang d'un rat un peu trop téméraire, encore présente et perceptible par ses congénères malgré les remugles infects qui emplissaient l'endroit, semblait cependant les inciter à un peu de mesure. Du moins, pour le moment. Dans la petite guerre d'usure qu'ils menaient, chaque jour, chaque heure, chaque minute les rapprochaient un peu plus de la victoire. Une victoire synonyme d'une abondance qui, leur mémoire de rongeur l'avait bien intégrée, ne durerait malheureusement qu'un temps, avant que la lumière et ceux qui l'apportaient ne viennent les chasser et leur confisquer leur festin.

La jeune fille avait sans doute plus intérêt à prendre conscience de cela, au moins cela, alors que le temps passé à croupir dans sa cellule grouillante et puante s'était fondu dans sa pénombre incessante. À se perdre en divagations stériles et légères, elle se rapprochait plus d'unz funeste acceptation, un amor fati, que de la hargne inconditionnelle qui l'avait pourtant guidée jusqu'ici. Qui l'avait fait atterrir dans ce trou fétide, accessoirement. Mais l'introspection et l'auto-critique n'étaient déjà pas les plus grands atouts de Laïra; ainsi affaiblie, la question ne se posait même plus.

Quelques jours plus tôt...


Devant ce visage puant l'après-rasage qui lui aboyait à la face et presque collé au sien, Laïra tremblait, pétrie de trop d'émotions contradictoires pour réussir à en tirer une quelconque réflexion. Derrière elle, son barda militaire gisait, éventré, affichant aux yeux de tous son ordre plus que relatif. Encore une fois. Cela faisait une bonne minute  qu'il brayait maintenant, mais son Sergent en remit encore une couche.

- ALORS ?! T'AS QUE'QU'CHOSE À DIRE SAC À MERDE, TU VAS CRACHER L'MORCEAU ?!

Dans la peur, la colère et le peu de raison qui lui restait, un impératif restait pour la jeune fille. Un seul, qu'elle se répétait en litanie désespérée. *Ferme-là, ferme-là, ferme-là, ferme-là ferme-là ferme-làferme-à...* Les secondes s'écoulaient comme un liquide visqueux, avec une lenteur insupportable. Le calvaire semblait ne jamais vouloir se terminer. Mais, alors que toute pensée cohérente semblait décidée à la quitter, prise d'une impulsion irrépressible elle recula, avec maladresse et gaucherie, tordit la bouche... et cracha sur l'homme devant elle.

-... T-t... Tu...

Un mélange de rage, d’une étrange angoisse, d'incrédulité et d'une viscérale incompréhension bouillait dans la dure caboche du Sergent, alors que le glaviot, coulant mollement de sa joue, atterrit finalement par terre. Au bruit mouillé, il explosa, emboutit le maigre ventre de la recrue devant lui d'un coup de botte meurtrier, rapidement suivi d'autres alors qu'elle tombait au sol. Vingt ans que Pekos était à ce poste, vingt ans à croupir dans une absence totale d'avancement hiérarchique, vingt ans passés en garnison, à évacuer sa frustration sur les conscrits de Luvneelgarm, à  à se la couler douce aussi, il fallait le reconnaître. Vingt ans, et pourtant cette foutue gamine était une première dans son genre.

S'il ne fallait retenir qu'une chose de ce que ce "service patriote" accomplissait, ce serait la discipline. D'aucuns soutiendraient même que c'était en réalité sa seule vraie fonction, dans le contexte géopolitique actuel. Pour Pekos en tout cas, ça ne faisait pas un pli. Ce qu'il fallait, c'était mater la jeunesse, faire rentrer dans le rang les petits merdeux se croyant plus malins que les autres, se sentant permis par une éducation manifestement défaillante d'être critique, défiant de l'ordre établi. Le patriotisme théâtral et forcé, la parodie d'entraînement physique lacunaire et dépouillé de moyens, tout ça n'était finalement que prétextes, que fioritures. On aurait pu les bazarder que resterait l'essentiel, le noyau dur, le cœur.
Et ce cœur, il se manifestait dans les hurlements constants des officiers, dans le quotidien des conscrits passé au crible d'une grille rigide, serrée, précise, où tout était contrôlé, mesuré, prévu, exigé, imposé. Du lit jusqu'aux latrines, tout avait sa place, tout avait sa fonction; et cette place n'aurait su souffrir du moindre petit écart, et cette fonction était unique et absolue.

Cracher avec une hargne démesurée sur un gamin qui avait mal aligné le pain de savon avec le carrelage du mur, puis lui faire récurer les fonds de chiotte pendant trois heures, pour trouver quelque chose à redire juste pour le faire suer une heure de plus... Voilà ce qui faisait vibrer le sergent. Et des distraits, Pekos en avait vu passer au fil des années, et il avait eu à cœur qu'ils se souviennent tous de lui. Mais ceux que le Sergent préférait, c'était les fortes têtes. Rien ne valait la satisfaction très primaire de plier ce qui résistait. Mais là...


Mais là... Après presque une minute passée à tabasser la gamine, le voile rouge se leva du regard du militaire. Là, quelque chose clochait. Euphémisme assez criant au vu de la situation. Quatre-vingt-dix neuf bleus blancs comme le carrelage sur lequel ils se tenaient, la centième tremblante au sol, tuméfiée, écorchée par les crampons ensanglantées de l'officier. Parfaitement distinct dans l'atmosphère immobile, le petit bruit gluant que fit la semelle de Pekos alors qu'il reculait d'un pas résonna entre les murs, soulignant un silence de mort qui lui tomba sur le crâne avec une force écrasante.
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