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Qu'est-ce que c'est que ce cirque ?

Elie Jorgensen
Elie Jorgensen

♦ Équipage : Chevaliers de Nowel

Feuille de personnage
Dorikis: 2445
Popularité: 94
Intégrité: 18

Jeu 23 Avr 2020 - 16:45

Ghislain Tarre arpentait les rues du Port de Norland. C’était un homme d’une bonne cinquantaine d’années, à l’embonpoint avancé, et qui traînait une patte gauche à son côté droit. Un déséquilibre causé plusieurs années auparavant dans un accident de canasson que la douleur persistante continuait sans cesse de lui rappeler. Il ne lui restait que quelques touffes de ses cheveux filasses et grisonnants qui rabattait sur le haut de son crâne pour en cacher la calvitie, du moins le croyait-il. Quant à se tenue, si elle avait pu être sophistiquée à une époque, l’usure et la poussière, ainsi que les divers raccommodages qui y avaient été effectués le présentaient au tout venant comme un vulgaire vagabond, un besogneux ; un de ces sales transporteurs de microbes dont on ne veut pas chez soi.

Ce n’était pas exactement ce qu’était Ghislain Tarre. Ah il n’était pas riche, ça non, et il n’avait certes pas de foyer – pas de foyer fixe en tout cas – mais il n’était ni besogneux, ni sans le sou ; c’était un artiste. L’heureux propriétaire du cirque Tarre – qui traversait les quatre mers pour amener joie et bonheur dans tous les cœurs – préférait investir dans la réussite de ses spectacles plutôt que dans sa propre apparence. S’il avait été vaniteux – comme tout artiste qui se respecte me direz-vous – cet homme simple ne vivait plus que pour l’amour de son art, qu’il pratiquait somme toute, fort correctement.

Quoi qu’il en soit Ghislain Tarre marchait – boitillait, nous l’avons dit – sur le port de Norland, à la recherche d’une vieille taverne dirigé par un homme tout aussi vieux et bedonnant que lui et qui était située, si ses souvenirs ne le trompaient pas, un peu plus loin sur la gauche. La bâtisse était branlante, mal indiquée et pas bien propre et n’accueillait encore des clients que parce qu’on y pratiquait des prix somme toute très abordables, et qu’il est bien connu qu’une bière, même très mauvaise, quand elle ne coûte quasiment rien, trouve toujours son public. Et comme un public ça se fidélise et que le vieux Tom, installé ici depuis longtemps, avait eu le temps de fidéliser…

« Dites moi pas qu’c’est pas vrai !
-T’en crois pas tes mirettes vieille branche, hein ?
-Combien de temps qu’on t’avions pas vu en ville ? Viens ici que je t’embrasse.
-Eh ben – smoutch – je dirais – smoutch – que ça doit faire…
-Chez nous c’est quatre
-Ah oui, c’est vrai… – smoutch – bien quatre ans – smoutch.
-Et bah mon gars, si qu’on m’avions dit qu’aujourd’hui… T’es venu r’planter ton chapiteau dans not’ contrée l’vieux Ghi’ ? Ell’nous manque ta bicoque gredin. Les circassiens de Taraluvneel sont trop loin pour nouz’autres, pis t’façon c’est pas pareil, y manque la patte Tarre, ce petit truc qui t’fait décoller t’ton siège.
-C’est gentil Tom, mais on devrait pas rester bien longtemps. On a des dates de prévues un peu partout sur les Blues, les gars ont accepté de faire un détour par ici parce que je leur ai demandé, mais j’peux pas abuser, faut pas qu’on se mette en retard. Nan, si je suis ici c’est parce que j’ai quelque-chose à te demander.
-Ah j’me disions bien…
-J’suis désolé Tom, mais Luvneel, c’est pas rentable pour nous, y a trop de concurrence, on se fait bouffer par la jeune génération.
-Oublie vieux, c’est pas d’ta faute, j’le savions ben. J’espérions parce que je l’apprécions ton pestac’. Prends donc une tite bière, c’est cadeau, et tu vas m’raconter un peu c’que j’pouvions faire pour toi. »

Autour d’eux, les quelques clients déjà présents à cette heure assez matinale, les avaient regardé d’un œil fatigué et vitreux avant de replonger avec une envie toujours plus grande d’oublier leur misère dans les profondeurs de leur alcoolisme. Ghislain Tarre avait une profonde empathie pour ces types avec lesquels il avait sans doute déjà partagé quelques verres à l’époque où il donnait encore des shows tous les soirs au même endroit, à seulement quelques kilomètres du Port de Norland, dans son chapiteau en dur qu’il avait mis des années à bâtir. Quel déchirement ça avait été de quitter l’endroit pour commencer une vie d’itinérance. Mais son activité n’était plus pérenne et la nouvelle lui permettait au moins de payer ses artistes et de manger à sa faim.

« J’te trouve ben songeur l’vieux Ghi’… Qu’est-ce donc qu’à quoi qu’tu penses ? Relança Tom en déposant avec un bruit sec un boc’ de bière sur la table qu’avait choisie Tarre.
-Rien de bien méchant, un soupçon de nostalgie.
-Alors, si tu m’disions ce qu’t’es venu m’dire.
-Ça risque de faire un peu long, mais j’vais quand même t’expliquer. Y a quelques semaines, alors que j’en étais bien à la moitié de ma tournée sur North Blue, je m’arrête à Inu Town, p’tite île connue surtout pour ses thermes, mais tu dois avoir entendu parler.
-Ça pour sûr, la bobonne m’a bassiné des années pour que j’ly emmènois faire un tour sur une fin de s’maine. Tout ça pour un bain d’eau chaude. Nan, mais les bonnes femmes…
-Donc je fais escale là-bas, on décharge le bateau, on monte les tentes et voilà une jeune femme et sa môme qui viennent m’aborder. Comme d’habitude dans ces cas-là, je leur dis que les places seront à vendre juste avant le spectacle, et tout le blabla qui va avec, un truc pour éviter que le tout venant vienne nous déranger pendant le montage…
-J’faisions la même chose avec les clients qui consomment pas.
-Eh bah la nana me dit qu’elle cherche plutôt à nous accompagner et qu’elle travaillera dur, qu’elle fera ce qu’on voudra, mais qu’il lui faut de l’argent pour nourrir sa môme et tout. »

Le vieux Tom écoutait avec attention le récit de son vieil ami, mais ne voyait toujours pas où il voulait en venir. Ni ce qu’il pourrait bien faire pour lui rendre service. La jeune femme était dans le besoin et après ? Il avait été touché par sa misère, et après ? Qu’est-ce qu’il y pouvait, lui, Tom, depuis son petit bouge cradingue ? Et le circassien qui en rajoutait sur son impossibilité de la garder éternellement avec lui, parce qu’elle ne lui rapportait pas plus que ce qu’il gagnait avant et que deux bouches à nourrir ce n’est pas rien. Ah il savait y faire le Tarre, sacré verbe, sacrées envolées lyriques et une larmiche allait forcément finir par couler sur la joue du vieux Tom. C’était ce moment que l’homme de spectacle attendait. Le moment où il pourrait jouer du fouet et dompter son fauve.

« C’est trop triste ton histoire, l’vieux Ghi’ ! J’avions les yeux qui en couleraient presque si cette bicoque poussiéreuse m’avait pas desséché les mirettes. Mais j’voyons pas bien ce que j’viendrons faire là-d’dans. Qu’est-ce qui leur est arrivé à la chtiote et sa môme ?
-Elles sont au navire, probablement en train de rire avec l’équipage. Mais ce soir je lui trouve une chambre, prétextant agir pour son confort. Et on met les voiles pendant la nuit.
-C’t’horrible ! T’viens m’raconter tout’cette histoire pour finalement abandonner un’ gosse et sa môme encore plus gosse !
-J’viens te demander de veiller sur elles. Possiblement de trouver un petit boulot à la jeune maman, qu’elle puisse survivre.
-Bobonne va pas voir d’un bon œil que j’m’occupions d’une jeunette… Pourquoi tu m’fais ça l’vieux Ghi’, tu m’déchires le cœur...
-À ton avis pourquoi je ne suis pas venu directement avec elles ici?
-Et comment qu’elle s’appelle ta jeunette ? Attention, j’te promettions rien. Juste de faire mon possible. Tant que j’avions pas bobonne sur le dos...
-Merci, merci beaucoup. Elle s’appelle Elie Jorgensen, et je l’installe dans une des chambres du Moustique Hôtel, j’ai filé une pièce au groom pour qu’il t’indique la chambre.
-Très bien, mais sâche que c’est la dernière fois que j’te rendions service. Qu’il essaie de d’mander encore quek’chose et il peut s’gratter l’vieux Ghi’ Tarre... »
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Elie Jorgensen
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Dorikis: 2445
Popularité: 94
Intégrité: 18

Mer 29 Avr 2020 - 21:30

« Chloé ?
-Oui maman ?
-Viens te débarbouiller, tu as la frimousse pleine de chocolat.
-Même pas vrai.
-Allez, ne fais pas l’idiote, et après on fera un tour au port pour dire au revoir à l’oncle Ghislain.
-Ghislain le vilain !
-Voyons Chloé, je t’ai déjà dit de ne pas dire ça de lui.
-Et pourquoi qu’on lui dirait au revoir ?
-Il va repartir sans nous, et c’est important de se dire au revoir, tu ne crois pas ? »

La petite bouille joufflue aux cheveux blonds approcha de sa mère, les yeux bleus plein de questions, du chocolat jusque sur le bout du nez. Elle ne comprenait pas pourquoi le vieil oncle Ghislain les laissait déjà tomber. Même s’il lui faisait un peu peur, il était quand même rigolo et surtout, Chloé adorait voir les jongleurs et les acrobates effectuer leurs tours. Ceux qu’elle préférait, bien entendu c’étaient les clowns. Ils avaient tendance à trébucher et se casser la figure sur le sol dès qu’ils passaient à côté d’elle. Ce qui provoquait bien entendu de sa part un éclat de rire cristallin. Quitter Manshon avait été une véritable libération pour elle ; alors qu’elle vivait cachée dans la demeure de l’alias de sa mère, Katrina Demetov, elle découvrait maintenant la vie au grand air, et les joies de rencontrer plein de personnes différentes. Et bien qu’elles n’aient rencontré les circassiens que très récemment, Chloé avait décidé que désormais, ils faisaient partie de sa famille.

« Je sais bien que tu es déçue ma puce, mais tu comprends, Oncle Ghislain n’a pas suffisamment d’argent pour nous nourrir.
-Il a qu’à avoir plus d’argent !
-Ça ne marche pas comme ça ma chérie.
-Et toi, pourquoi t’as pas d’argent ?
-Il faut en gagner pour ça. Et bientôt j’en aurai, ne t’en fais pas. Trouver du travail sur Luvneel ne devrait pas être trop difficile. L’endroit est prospère et je devrais pouvoir me faire embaucher comme chanteuse dans quelque boui-boui. Avec un peu de chance, je pourrais même dérocher un petit rôle.
-Un quoi ?
-On en a déjà parlé, tu le sais. Maman est comédienne ; mon travail, c’est de jouer différents rôles. Les gens viennent voir les pièces dans lesquelles je joue et payent pour ça.
-Ah oui ! Le rôle c’est comme quand tu me disais que tu étais Katrina, mais en fait c’était pas vrai, c’était juste pour faire croire aux autres.
-Si on veut. Mais ce genre de rôle est un petit peu trop dangereux. Bon, maintenant que tu as la bouille toute proprette, on va pouvoir y aller. On fait la course jusqu’à l’entrée de l’Hôtel ? »

La fillette écarquilla les yeux de plaisir à l’annonce du jeu proposé par sa mère. Ni une, ni deux, elle fonça vers la porte de la chambre en criant, non sans avoir lancé un dernier regard de défi à sa mère. Elie se jeta sur ses talons. Elle la rattrapa tout juste avant que celle-ci n’atteigne les escaliers et la prit dans ses bras avant de descendre doucement les marches sans sembler tenir compte des protestations et des accusations de tricherie de la blondinette. Elle salua le groom du Moustique Hôtel, un jeune rouquin débrouillard qui avait monté sa malle jusqu’à la chambre un peu plus tôt dans la journée. Celui-ci plaisanta à propos du sac à patates bien agité sur l’épaule de la jeune comédienne aux cheveux bruns.

« C’est qui s’pourri ? Maman, il se moque !
-Mais non ma chérie, il plaisante. Allez, je te repose, j’ai gagné.
-T’as triché.
-Je sais bien que tu cours plus vite que moi, comment je gagne si je triche pas un peu ? »

La fillette quitta bien vite sa bouderie, jugeant que l’aveu de tricherie de sa mère sonnait un peu comme une victoire. Et comme un papillon lui passait devant le nez, elle le suivit en riant. Elie la regarda en souriant. Elle n’aurait jamais pensé qu’être mère la ravirait autant. L’angoisse de perdre sa fille l’avait peu à peu quittée depuis qu’elle s’était enfuie de Manshon, aidée par ce soldat, même si elle restait toujours très attentive à ne pas quitter la petite Chloé des yeux.

Le chemin jusqu’au port n’était pas très long et Elie espérait que le cirque ne fut pas déjà loin. Elle n’en voulait pas à Ghislain, l’accepter pendant quelques semaines était déjà très généreux de sa part, et elle comprenait qu’il soit gêné de le lui dire. Elle allait lui ôter une épine du pied. En arrivant sur le quai, la comédienne fut ravie de voir que le pavillon à bandes oranges et rouge du navire du vieux Tarre était toujours là. Chloé le remarqua également très rapidement et se retourna vers sa mère pour lui demander l’autorisation de courir rejoindre son bord. Plutôt que de lui répondre, celle-ci s’élança dans sa direction en riant, poursuivie bien vite par la gamine.

Seuls deux acrobates étaient présents sur le pont. Chloé fila les voir et ceux-ci la prirent dans leurs bras en la faisant voltiger en l’air. Elie, estimant qu’elle était entre de bonnes mains, les salua et rentra dans la cabine du vieux Ghislain Tarre qui sursauta en la voyant rentrer.

« Ah, euh, Elie, quel plaisir de te voir… Baragouina-t-il, gêné. Tu es bien installée.
-Je te remercie, j’ai tout ce qu’il faut. Nous sommes venues dire au revoir, Chloé et moi.
-Ah ? Au revoir ? Vous nous quittez ?
-Ne fais pas l’innocent, vous vous apprêtiez à nous laisser là. Et je le comprends tout à fait. Tu ne peux te permettre de garder deux poids avec toi, surtout que nous ne rapportons pas vraiment d’argent.
-Je… Désolé, je ne savais pas comment…
-Tu n’as pas à t’excuser. Je suis une grande fille. Mais je tenais quand même à venir te remercier pour tout ce que tu as fait pour nous. Je te souhaite un bon courage, que ton cirque continue de tourner, c’est important de divertir les braves gens.
-Merci Elie. Tu es sans doute, à ton âge, bien plus sage que je ne le suis au mien. J’ai demandé à un de mes amis, un patron de bar de Luvneel du nom de Tom de veiller sur toi et de t’aider à trouver du travail.
-C’est très gentil de ta part. J’ai aussi quelques vieilles connaissances dans le coin. Ne t’inquiètes pas, je m’en sortirai.
-Très bien. Je vais réunir la troupe sur le pont pour que tout le monde vous dise au revoir.
-Ce n’est pas la peine, ils ont sûrement mieux à faire.
-J’insiste, j’insiste. »

Le vieux boiteux se leva de sa chaise et sortit sur le pont aussi vite que lui permettait sa jambe folle. À peine Elie avait elle franchi elle-même la porte de la cabine qu’il faisait tinter la cloche située juste à droite, et dont le signal ne signifiait qu’une seule chose pour tous les gens du cirque ; rassemblement.

Chloé se précipita dans les bras de sa mère, sachant pertinemment ce que la cloche signifiait. Tout le monde allait arriver et, si elle était très à l’aise en présence des gens du cirque, elle aimait le côté rassurant des bras de sa mère quand il s’agissait de tous les voir en même temps. En quelques minutes, la totalité de l’équipage avait débarqué et le vieux Ghislain Tarre, un peu remis d’aplomb par le discours rassurant de la Jorgensen, se lança dans une des émouvante tirade dont il avait le secret et qui se termina par une salve d’applaudissements de tout le monde et un salut poli et joyeux de la comédienne, rapidement imitée par sa fille. Elles pouvaient désormais tourner la page de cette aventure circassienne.
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Elie Jorgensen
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Mer 6 Mai 2020 - 0:11

La nuit avait passé dans l’hôtel le Moustique. Chloé n’avait pas fait de cauchemar cette fois et ça rassura Elie. La petite avait régulièrement des frayeurs nocturnes depuis qu’elles avaient pris la mer. Elle supportait sans doute mal tangage et roulis. Enfin elle s’était tout de même réveillée aux aurores et avait sortie sa mère d’un sommeil plus que réparateur. Une grosse journée l’attendait. Elle avait récupéré l’adresse du bar de l’ami de Ghislain et comptait s’y rendre dans la matinée. Elle devait se mettre rapidement au travail. Bien que l’Hôtel lui eut été payé pour la semaine, il lui fallait gagner de l’argent au plus vite afin de pouvoir continuer à l’habiter par la suite.

Elie avala un bon petit déjeuner, regarda Chloé se remplir l’estomac de céréales au chocolat, lui débarbouilla la figure et la fit remonter dans la chambre afin de prendre une douche rapide et d’habiller la demoiselle. Le choix du jour fut une jolie petite salopette en coton qu’elle lui avait achetée dans un magasin d’Inu Town. Elle trouvait que ça donnait à sa fille un air tellement adorable qu’elle ne pouvait s’empêcher d’en acheter régulièrement. Bien entendu, elle passait son temps à rapiécer l’ensemble, de sorte que l’habit finissait inévitablement par ne plus du tout ressembler à l’original. Celle-ci avait hérité de jolies fleurs rouges et jaunes pour masquer un trou au niveau du genou, et d’un motif à cœurs afin de dissimuler l’usure faite sur le devant de l’habit. Notre interprète opta pour une robe légère, mais pas trop, qui alliait un beau bleu outremer et un joli cyan. La tenue était réfléchie. Il s’agissait de paraître jolie mais pas provocante aux yeux du barman.

« On y va ma belle ?
-On va où ?
-Je t’ai déjà dit hier, on va voir un ami du vieux Ghi’, pour qu’il puisse donner du travail à maman.
-Ah ouais, c’est vrai. Moi j’comprends pas pourquoi tu veux du travail, moi j’préfère jouer.
-Parce que si je ne trouve pas de travail, on va se retrouver bien vite à la rue.
-On irait dormir à la belle étoile ? Trop bien !
-Tu n’as jamais dormi à la belle étoile pour dire ça ma puce. »

La jeune femme aux cheveux châtains poussa la fillette vers la porte de la chambre, passa le pas de celle-ci à sa suite et ferma à clefs derrière elle. En descendant, elle remarqua que le jeune groom la regardait passer avec un certain intérêt. Elle fit comme si elle ne l’avait pas remarqué et sortit. Elie avait presque oublié le regard que pouvait lui lancer certains hommes. Dans sa semi-captivité sur Manshon, son rôle de mafieuse l’avait mise à l’abri des regards langoureux. En tout cas, c’est ce qu’elle pensait. À moins qu’elle fut trop préoccupée par l’enjeu pour les remarquer. Et depuis qu’elle s’en était enfuie, elle n’avait pas rencontré suffisamment de monde pour qu’elle le remarquât. Mais maintenant qu’elle était revenue dans un endroit où il y avait foule… Le portier n’était pas particulièrement déplaisant – quoiqu’un peu jeune pour elle ; quand il ne devait pas avoir plus de dix-sept ans, Elie était passée dans sa vingt-deuxième année – mais elle ne supportait pas qu’on la prenne pour un bout de viande. Si elle appréciait entourlouper les gens par la qualité de son jeu, elle ne désirait en aucun cas que ce soit par ses seuls attributs féminins qu’on la juge. Aussi, s’efforçait elle toujours d’être meilleure actrice que ce qu’on lui demandait. Le regard du rouquin sur elle la décida à lui jouer un tour en revenant.

« MAMAN, TU M’ÉCOUTES !
-Pardon ma chérie, j’étais perdue dans mes pensées. Tu me disais ?
-Qu’est-ce que je vais faire moi pendant que tu travailleras ?
-Eh bien, tu vas… Il faudra bien que tu finisses par aller à l’école un jour. Mais pour le moment, je crois que je vais devoir te garder un peu avec moi.
-À l’école ? C’est quoi ça ?
-Un endroit avec plein d’enfants de ton âge où on apprend plein de choses.
-Ça a l’air ennuyeux.
-Ça l’est parfois. Et parfois c’est passionnant. Enfin bon, en attendant, je crois que nous y sommes. »

En effet, la taverne qu’avait visitée la veille Ghislain Tarre était désormais devant elles. Une grimace se dessina sur le visage de la gamine, qui adressa son dégoût à sa mère par un grand « beurk » sonore. Mais la Jorgensen avait connu pire, et s’était sortie de situations bien plus embêtantes que celle de survivre à un boui-boui sordide. Elle adressa donc un sourire de confiance à la petite avant de franchir le seuil de la bâtisse. Ce qu’elle vit à l’intérieur ne l’étonna pas. Ce genre d’établissement accueillait dès potron-minet quelques uns des plus fameux poivrots de l’univers et la comédienne nota avec un certain amusement que l’un d’entre eux dormait déjà, la tête enfouie entre ses bras croisés en butée contre deux pintes bien vides.

Comme on tardait à venir l’accueillir, Elie toussa un petit coup. Le patron leva la tête de son journal, édition quotidienne du Courrier du North, et leva un sourcil interrogateur à l’intention de la brunette en robe qui venait le déranger. Il ne fit pas immédiatement le lien avec la venue de son vieil ami la veille, et glissa furtivement un regard en direction de la cuisine où sa femme commençait à préparer le repas pour le service du midi. Trop occupée pour remarquer les nouvelles arrivantes, celle-ci chantonnait d’une voix pas tout à fait juste une fredaine bien connue par les habitants du coin, vu la distance, une conversation devrait être possible sans attirer son attention.

« Eh l’b’jour ma tit’ dame, qu’est-ce c’est-ti qu’ça vient faire par ici ? J’étions pas habitué à voir des jolis minois comme l’votre. Oh, et qu’est-ce c’est-ti que c’bout d’chou qu’vous trimballez ? Te cache pas l’gamine, j’allions pas t’manger. J’pouvions vous renseigner ?
-C’est à dire que… Je cherche un certain Tom.
-C’est possib’ que vous ayez sonné à l’bonne adresse dans c’cas. J’suis Tom. En tout cas si c’est ben moi qu’vous cherchez. Vous m’cherchez pour quoi ?
-Je viens ici de la part de monsieur Ghislain Tarre…
-Ah mais ! J’soyons bête ! C’est quc’est bien sûr ! Vous d’vez êt’la dame dont m’a parlé l’vieux Ghi’, comment j’avions pas fait l’rapprochement. Mais j’devions v’nir vous voir directement à l’hôtel…
-J’ai préféré me déplacer. C’est moi qui cherche du travail, il m’a paru plus naturel de venir me présenter. Elie Jorgensen, donc, et je vous présente Chloé monsieur Tom.
-Bah ravi, mais j’suis un brin embêté, pacque la bobonne, elle est jalouse, et si j’lui demandions direct de vous accepter, ça m’a tout l’air d’êt’cuit.
-Laissez-moi faire dites. Appelez-là, je vais lui parler.
-Vous êtes sûre ? Ça m’embèterions qu’vous soyez dans la panade à cause que ma femme elle est jalouse.
-Sûre et certaine. Appelez-là juste et je me charge du reste.
-Comme vous voudrez. BOBONNE !
-QUOI ENCORE ? FAUT TOUJOURS QUE TU VIENNES M’EMMERDER L’VIEUX TOM. JE PLUCHE LES POMMES DE TERRE.
-RABOULE ICI, FAIS C’QUE JE TE DISIONS ! »

D’une porte en fond de salle sortit alors une femme replète qui devait avoir dépassé la cinquantaine, comme son mari, et qui semblait n’avoir pas apprécié le ton sur lequel on lui parlait. Tout en essuyant les mains sur un tablier qui avait dû être blanc un jour, elle planta ses deux jambes dans le sol, et ses deux yeux dans ceux de son homme avant de remarquer la présence de la jeune femme à la robe bleue.

« Qui c’est celle-là ?
-Elle veut t’parler bobonne.
-Qu’est-ce qu’elle me veut la pin-up ? Elle sait pas que c’est pas un établissements pour les mômes.
-Désolée de vous importuner madame. Je viens d’arriver en ville avec ma fille et je suis un peu désespérée. J’ai mis ma plus belle robe pour faire bonne impression, mais à dire vrai, je n’ai pas vraiment d’argent. Je fais le tour des établissements du coin pour proposer mes services. Je peux chanter, jouer la comédie, et amuser votre clientèle. Je pense également pouvoir me débrouiller avec une éponge et m’occuper de la vaisselle. Je disais ça à votre mari, mais, comme tous les aubergistes que j’ai démarchés ici, il a refusé tout net. Je vous ai entendu chanter, et je me suis dit que peut-être une femme pourrait se trouver plus sensible à ma cause, qui plus est quand celle-ci aime la bonne musique. Je vous en prie, je dois nourrir ma fille, je suis un peu désespérée.
-Et toi tu laisses cette pauvre petite crever de faim avec sa môme ? Nan, mais j’te jure…
-Mais… J’avions… Je... »

Voyant l’vieux Tom bredouillant et rougissant après cette histoire un peu éloignée de la vérité, la menteuse lui adressa un clin d’œil et suivit la femme dans la cuisine pour lui expliquer toute son histoire. En voilà une qui était désormais dans sa poche. Chloé, dont la main tenait toujours celle de sa mère suivit celle-ci en regardant avec intérêt tout ce qu’il y avait autour d’elle. C’était la première fois qu’elle rentrait dans un bar et tout cela était follement intriguant.
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Elie Jorgensen
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Jeu 20 Aoû 2020 - 0:43

Elie était ravie. Sa petite démonstration de chant avait bien plu à madame Bertille, puisque tel était son véritable prénom, et celle-ci l’avait engagée à l’essai pour une semaine. Elle n’était pas rémunérée beaucoup mais cela suffirait à payer la chambre pour le moment. Pour les repas, elle et Chloé les prendraient au bar. En plus madame Bertille lui avait promis de revoir à la hausse les cachets de l’actrice si la présence de celle-ci attirait un peu plus de monde qu’à l’accoutumée. Sans prétention particulière, Elie n’en doutait pas. Elle était très au courant de ses qualités, et n’avait aucune honte à les mettre en avant.

En attendant que vienne le soir et sa première représentation la jeune femme avait embarqué sa fille dans les rues de la petite ville. Le Port de Luvneel n’était pas le plus bel endroit qu’elle avait visité, mais il lui plaisait de faire découvrir le monde à la petite qui jusqu’alors n’avait que très peu côtoyé les larges artères remplies de monde. Elles déjeunèrent à une terrasse de café avant de parcourir ruelles et routes pavées à la recherche de nouveautés. À une boutique, la comédienne acheta deux pommes d’amour et la fillette décida aussitôt la sienne engloutie que c’était désormais la meilleure chose qu’elle avait mangé de sa vie. L’enthousiasme et la joie dont Chloé faisait preuve émerveillaient sa mère. Elle avait oublié à quel point le regard neuf sur le monde qu’avaient encore les enfants de cet âge redonnait des couleurs plus vives aux petits rien ternis par la force de l’habitude.

C’est en sortant d’un magasin de vêtements où elle avait dégotté une énième jolie petite tenue à la petite blonde que l’actrice repéra pour la première fois un homme, tout habillé de noir, qui la fixait étrangement. Il détournait le regard à chaque fois qu’Elie regardait dans sa direction, mais elle le trouvait trop peu discret pour ne pas être sûre qu’il la regardait bien elle. Dans un premier temps elle prit la chose comme elle avait pris les regards appuyés du jeune groom, avec mépris, mais sans peur particulière. Depuis Manshon, elle ne se laissait pas envahir par la peur si facilement. Mais en revoyant l’homme en question à plusieurs moments de son après-midi, elle comprit qu’elle était suivie. Son premier instinct fut de rentrer à l’hôtel mais elle se ravisa bien vite. Il ne fallait pas mener ce potentiel agresseur jusqu’à l’endroit où elle vivait. Ne restait qu’un autre endroit où se réfugier ; le bar du vieux Tom.

« Chloé, je dois aller me préparer pour ce soir.
-Maintenant ? Mais tu m’avais dit qu’on irait voir s’il n’y avait pas un parc ! J’en ai jamais vu !
-Désolée ma biche, un autre jour, je viens de me rappeler qu’il faut que je m’échauffe un peu la voix.
-Tu peux t’échauffer en marchant, comme ça tu fais deux pierres de cou.
-Ça me ferait un joli collier dis donc. Non vraiment il faut y aller, ne t’inquiètes pas, on aura tout le temps de visiter des parcs plus tard.
-Pfff, toujours plus tard. Je peux ravoir une pomme de l’amour alors ?
-Ça fait beaucoup dis donc, gourmande va. On verra si le vieux Tom n’a pas un bout de tarte pour toi. »

La petite parut moyennement convaincue par cet ersatz de sucrerie qu’on lui promettait et suivit sa mère en traînant des pieds. C’était toujours pareil, toujours elle qui se faisait avoir. Elle verra bien sa mère, comment ça se passera quand elle même serait maman et que sa mère prendrait, par conséquent, sa place de petite fille. Elle se souviendrait de ce jour là alors.

La comédienne ne se préoccupa pas plus de la frustration de sa fille, il était plus important de déguerpir d’ici et agrippant la main potelée de la gamine, elle prit la direction de la taverne à une allure vive mais encore suffisamment mesurée pour que les petites jambes suivent. En plus de ça, elle ne voulait pas paraître pressée. Elle s’imaginait déjà avoir été retrouvée par l’agent du Cipher Pol auquel elle avait été subtilisée par ce lieutenant de la Marine ou pire, par l’une des familles mafieuses de Manshon. Dans les deux cas, elle se retrouvait encore fourrée dans un pétrin pas possible.

La vue du vieux Tom qui fumait un cigare devant son établissement la rasséréna. Elle n’osait se confier à lui – comment justifier tout ça ? - mais l’intérieur du bar lui paraissait alors l’endroit le plus sûr pour elle, au milieu de personnes auxquelles elle pouvait accorder un tant soi peu de confiance.

« J’vous attendions pas d’sitôt ma p’tite dame.
-C’est que j’ai besoin d’un grand temps de préparation. Je serai plus à l’aise.
-Ça pue ce truc, berk !
-C’t’un Cigare, bichonnette, ça m’soulagions m’n’estomac.
-Berk, berk, berk. J’aime pas les médicaments.
-Hahaha, t’étions bien mignonne, la gamine.
-Pas toi, mais c’est pas grave, j’t’aime bien quand même.
-Voyons Chloé !
-Pas d’mal, c’est vrai qu’j’avions la galoche de travers.
-Allez, on y va, à tout à l’heure vieux Tom. »

Le reste de l’après-midi se déroula sans accrocs, Chloé accompagna sa mère dans ses vocalises après avoir avalé deux bonnes parts de tarte aux abricots, et les rares fois où Elie sortit jeter un coup d’œil dans la rue, elle ne vit pas trace de cet homme vêtu de noir, ni d’une quiconque autre personne semblant lorgner dans sa direction. Elle en fut vivement soulagée et elle aborda donc sa première représentation, depuis plusieurs années désormais, avec sérénité. Un dernier baiser sur la joue de sa fille avant de la confier à madame Bertille et elle fila sur scène.

Il y avait peu de monde lorsqu’elle commença sa première chanson, une demi-douzaine de personnes comptées sans les quelques soûlards avachis sur leurs chaises et dont l’œil vitreux reflétait leur manque d’attention au spectacle. Le reste était probablement des amis des propriétaires ou quelque passant ayant remarqué le panonceau accroché à la va-vite sur la devanture de l’établissement. Cela n’affecta pas fort la demoiselle ; d’abord, le petit spectacle n’était prévu que depuis le matin même, ensuite le bouge n’était pas très réputé. Peut-être que l’écho de cette première rameuterait d’autres têtes le lendemain ? Seul l’avenir le dirait.

Même avec un si pauvre public, la sensation de la scène lui revint tout entière et, grisée, la Jorgensen s’abandonna à sa chanson. A Cappella, rien ne portait la musique si ce n’était sa voix et le claquement régulier de ses doigts pour marquer le rythme. Elle savait qu’elle n’avait pas un timbre suffisamment spécial pour captiver son audience rien que par celui-ci alors elle misait sur l’interprétation, et visiblement, cela prenait, son public était avec elle. À la fin de la première chanson elle comptait déjà deux ou trois curieux supplémentaires et après quelques unes de plus son auditoire avait presque triplé. Il faut dire qu’elle se démenait, faisait le spectacle, aguichait les uns pour les repousser par la suite, interpellant les autres, faisait des pauses brusques, reprenait de plus belle, montait sur les tables pour finir sur le comptoir où plusieurs spectateurs entreprirent de lui payer un verre. Elle n’en accepta qu’un, le but d’une traite, reprit son souffle. Elle croisa le regard du vieux Tom qui lui adressa un pouce levé doublé d’un clin d’œil appréciateur. Madame Bertille ne manqua pas de repérer le geste et fonça lui montrer de quel bois elle se chauffait. Elie s’en amusa.

Puis elle redémarra quelques notes avant que son regard ne se pose sur l’un des visiteurs. Elle en fut paralysée. Celui-ci, vêtu de noir des pieds à la tête la fixait sans ciller, une cigarette pendue au coin de la bouche. Il l’avait retrouvée. Peut-être ne l’avait-il jamais perdue de vue. Que pouvait-il bien lui vouloir ? Un sourire s’étira sur le visage du type, qui lui adressa un petit salut de la main. Puis il sortit d’une poche dans la doublure de sa veste un stylo et un petit carnet et commença à griffonner quelque chose. Pendant tout ce temps, Elie continuait de murmurer les paroles par automatisme. Si quelqu’un remarquât son trouble, il n’en parut rien. Doucement, avec une lenteur mordante, l’homme rangea son stylo et son carnet, après avoir déchiré une page de ce dernier, et s’avança vers la chanteuse. D’un mouvement sûr, il lui glissa le bout de papier dans la main et se pencha pour chuchoter quelques mots à son oreille, ce qui ne manquât pas de faire réagir quelques jaloux.

« Si vous voulez revoir votre fille en vie, suivez bien ces instructions à la lettre. »
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