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L'exil

Klara Eilhart
Klara Eilhart
La Désillusion


Feuille de personnage
Dorikis: 3503
Popularité: 63
Intégrité: 58

Jeu 5 Nov 2020 - 12:39

Les grognements de la bête résonnaient contre les parois rocheuses environnantes. Elle était terrifiante, pour qui n’avait pas l’habitude. A vrai dire, elle était terrifiante pour tout le monde. Même un survivant et chasseur aguerri éprouverait de la peur devant un tel monstre. Ou au moins de l’inquiétude, pour les plus téméraires d’entre eux. Ne pas mourir déchiqueté par ses griffes et ses crocs constituait un défi de taille, car les chances d’en réchapper indemne étaient minces. En revanche, sortir triomphant de ce combat acharné assurait au chasseur une récompense de taille, une gloire éternelle, voir même peut-être une place sur l’Argo. C’est en tout cas ce qu’espérait le petit être qui faisait face à la bête.

La fine silhouette, emmitouflée dans un apparat simple et rapiécé, n’avait rien de menaçant. C’était même plutôt l’inverse : du point de vue du prédateur, c’était une proie idéale qui s’offrait à lui. Et pourtant. Le petit homme s’essuya le front d’un revers de main précautionneux. Lui et la bête se tournait autour depuis maintenant de longues secondes, et le moindre mouvement brusque lancerait les hostilités, penchant la balance pour l’un ou l’autre. Cette petite valse lui rappela les parades nuptiales de sa tribu. Il n’en avait vu qu’une seule, car les femmes étaient rares et jalousement gardées ici. Il s’arrêta presque en même temps que la bête. De sa main droite, il serrait sa lance si fort que le bois du manche commençait à craquer. Il ne regardait pas la bête dans les yeux. Ces choses-là, il le savait, ça pouvait lire dans l’âme des gens. Non, il avait plutôt le regard rivé sur l’un des flancs de la bête. Dressée sur quatre pattes, la créature, une espèce hybride qui donnait l’impression d’être à la fois un lion et un scorpion, arborait une épaisse carapace qui la protégeait comme la plus formidable des armures. Mais l’homme connaissait son point faible. Il prit lentement appuie sur sa jambe droite. La bête lâcha un grave soupir, avant de racler le sol d’une de ses pattes. Ils s’élancèrent à l’exact même moment. En une fraction de seconde, ils se retrouvèrent l’un face à l’autre. D’un bond, l’homme planta sa lance en plein dans la bête, avant de se faire dégager d’un coup sec par la queue de celle-ci, furieuse. Il roula sur le sol quelques secondes avant de se prendre de plein fouet l’une des formations rocheuses derrière-lui. Sa vision se brouilla un instant, puis redevint claire pile à temps pour voir son adversaire lui foncer dessus à vive allure. Il roula sur le côté, et profita de l’hébétement de la créature, qui avait foncé tête baissée contre l’immense rocher, pour se tâter la hanche. La queue de scorpion avait bien failli lui transpercer l’estomac, mais il s’en était sorti avec une simple écorchure. Profonde, mais pas suffisamment pour être dangereuse. Non, c’était plutôt le poison dont il fallait se méfier. Il jeta un œil sur le côté. Sa lance gisait là, au beau milieu de leur première rencontre, fracassée en deux. Il avait raté son coup, et son arme avait percuté de plein fouet l’épaisse carapace de l’animal.

La bête grogna de plus belle, et fit s’envoler une nuée d’oiseaux apeurés. Une seconde plus tard, elle fonçait de nouveau vers le petit homme. Il n’eût même pas besoin de réfléchir, et roula vers la pointe de sa lance, encore intacte, qu’il rattrapa d’un mouvement habile, avant de lui-même s’élancer, d’un nouveau bond, vers le monstre. Il ne remarqua pas la teinte noire que prit sa poigne ainsi que son arme. Le cri qui suivit fut terrible. Si terrible qu’il fut sûrement entendu à des kilomètres à la ronde. Un cri de souffrance, qui se mua rapidement en râle d’agonie, avant de faire finalement place à un silence total, et froid.

Mevrinn - c’était ainsi que la tribu l’avait baptisé -, exténué, se redressa maladroitement sur ses jambes. Son propre sang se mélangeait à celui de la bête, mais il n’y prêta pas la moindre attention. Son esprit était trop occupé à divaguer, sans doute un peu à cause du poison qui commençait à faire effet, et il se voyait déjà, rentrant triomphant au camp, exhibant l’ignoble gueule de la bête qu’il venait d’abattre. A lui la gloire, la reconnaissance, et sa place dans le Grand Exode.

*

« Mais si, j’te jure ! S’exclama une première voix qui lui sembla lointaine.
- Nan, j’te crois pas.
- Sur la tête du Grand Idium !
- On n’a jamais vu un truc comme ça, par ici. Que des basilics, des scolopendres géants, parfois des manticores… Et encore.
- Ben m’crois pas, mais moi j’y r’tourne. Tu riras moins quand j’ramènera sa gueule en trophée. »

Mevrinn cessa de contempler le plafond. Les féticheurs avaient fait du bon travail, et, en plus d’avoir refermé sa plaie, ils avaient réussi à extraire une bonne partie du poison. Ses jours n’étaient plus comptés, et il se sentait même en forme. Ce n’était que par simple effet d’euphorie, bien sûr, mais pour lui, c’était comme si il était parfaitement rétabli.

« Si c’est vrai, alors pourquoi tu l’as pas ramené directement?
- Euh… Ben, on sait jamais.
- T’as eu la flippe.
- Non, j’suis prudent, comme le conseille le Grand.
- Hinhin. »

Le chasseur se leva, pas trop vite tout de même, puis poussa d’une main le voile qui servait d’entrée dans la tente des guérisseurs. Il tomba nez à nez avec les deux bavards qui avaient perturber ses pensées. Ses yeux mirent un certain temps avant de pleinement s’habituer à la lumière du jour. Bien que perturbés par les immenses pythons qui s’élevaient vers le ciel, les rayons du soleil parvenait tout de même à retomber jusqu’ici, et donnaient un éclairage très étrange, auquel on ne s’habituait jamais vraiment, mais qui rendait les lieux encore plus atypique. La tribu avait élu domicile sur un vaste plateau rocheux, sur lequel s’écoulait une rivière qui continuait encore pendant quelques kilomètres, jusqu’à un grand lac. En dehors de l’apport en eau constant, l’endroit ne présentait aucun autre avantage ni confort. Le sol était dur, escarpé, et les tentes et cabanes de fortunes qui constituait cette sorte de proto-village étaient éparpillées un peu partout, sans véritable logique. Parfois, la disposition faisait resurgir des tréfonds de la mémoire de Mevrinn quelques lointains souvenirs des hauteurs des pythons. Comme tout les autres membres de la tribu, son ancienne vie était loin. Tous ici avaient été exilés de force pour leurs crimes. Mais tout ceci n’avait plus aucune importante.

Malgré le caractère aléatoire du camp, il était relativement fonctionnel, et avoir un repère était assez exceptionnel, ici. Déjà, que plus de trois personnes aient pu s’entendre et se réunir sans se massacrer relevait du miracle. Les membres de la tribus devait leur unité à deux choses, la première, c’était le bien nommé Grand Idium, aussi bien appelé le Patriarche, l’Hôte, voir même parfois le Capitaine, selon les vieilles croyances et origines de chacun. La seconde, c’était cet immense carcasse de navire, échoué là entre deux des énormes piliers rocheux qui formaient la frontière naturelle du camp.

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De là ou Mevrinn se tenait, il avait une formidable vue dessus. L’Argo. Un cadeau du ciel. Bien que dans un état effroyable et très probablement irréparable, l’Argo représentait tout les espoirs de la tribu. Tout était mis en œuvre pour tenter de lui rendre sa gloire passée. Tâche impossible. Personne ne savait comment il était arrivé là, certains pensaient qu’il datait d’avant la formation des pythons, d’autres que les vents s’étaient tellement déchaînés sur la Mer qu’il s’était retrouvé propulsé jusqu’ici. D’autres encore disaient qu’il venait d’une des légendaires îles célestes. Quoi qu’il en soit, personne ici ne doutait de son caractère magique, voir divin. Mevrinn détacha finalement son regard de la ruine pour s’attarder sur les deux autres.

« Quelle gueule? Fit-il simplement.
- Un monstre ignoble ! Couvert de poil, des griffes d’une coudée et demie, et une gueule… Des crocs… Jamais vu ça !
- Slit est en plein délire.
- Je le jure ! S’exclama le dénommé Slit. Si j’ramène sa gueule, j’serai couronné Premier Chasseur, et alors à moi la place à bord du-
- Premier Chasseur, toi? Ricana l’autre. Les féticheurs parlent déjà d’élire l’bon Grenn, après aujourd’hui. »

Mevrinn frissonna en entendant ces dernières paroles. Après tout ce qu’il avait accompli, le titre prestigieux de Premier Chasseur allait revenir à un autre? Impensable. Pas comme ça. Pas après avoir risqué sa vie d’innombrable fois.

« Moi, j’te crois, fit finalement Mevrinn.
- Ah !
- N’importe quoi…
- Si, reprit-il, même que j’vais venir avec toi.
- Euh… Ben, c’est que moi, ça m’dérange pas, mais qu’c’est quand même moi qui l’ai trouvé, et…
- Je viens avec toi. »

*

Mevrinn menait la marche. Malgré sa fatigue et ses blessures, il était plein d’aplomb. Slit, lui, se contentait de donner de vagues indication au chasseur. C’était un peureux de première, encore plus frêle et petit que Mevrinn, et c’était un miracle qu’il ai survécu jusqu’ici.

« On y est presque? Demanda Mevrinn.
- Oui ! Presque ! J’crois.
- Tu crois?
- Je sais ! Par là, derrière la grosse butte. »

Les pieds des pythons constituait une région particulièrement hostile, et les deux prêtaient grande attention au sol sous leurs pieds, ainsi qu’à tout ce qui les entourait. La végétation, dense malgré les faibles rayons du soleil, était tout sauf commune. Elle avait l’aspect d’une jungle, constituée de lianes, de plantes carnivores, et d’immenses arbres qui poussaient même sur les parois rocheuses. Chaque pas avait une chance de les précipiter vers une mort prématurée, car le nombre d’herbes, champignons et insectes vénéneux à la ronde était grand.

« Là ! J’reconnais ! On continu par là, derrière l’arbre, et y’a le cadavre du monstre.
- Le cadavre? T’es sûr qu’il est bien mort?
- J’ai pas vérifié, mais il bougeait plus, ça oui !
- ... »

Mevrinn s’équipa de sa lance réparée pour l’occasion, ou plutôt rapiécé avec des lianes et du cordage de fortune. Il avait tenu à garder la pointe de l’arme, qu’il considérait maintenant comme un porte bonheur. Slit resta bien derrière le chasseur, prouvant à nouveau son affreuse couardise aux yeux de Mevrinn. Celui-ci s’approchait de l’arbre à pas de loup, le contournant légèrement, pas à pas, jusqu’à parvenir de l’autre côté. Il prit appuie sur ses jambes, prêt à esquiver le moindre assaut, ou à bondir le premier.

Mais rien. Rien que du sang. Pas mal de sang, même. L’herbe était rougie sur un bon périmètre.

«  Un monstre, hein.
- Il était là, j’le jure sur le Grand !
- Mouais. A tout les coups, t’es tombé sur un sanglier à moitié bouffé, et t’as détalé comme un lâche. Le cadavre a sûrement dû être emporté par un basilic. Ça grouille, ici.
- Mais non ! Un monstre, j’te dis. Poilu comme tout. »

Mevrinn prit le temps de réfléchir un instant. Après tout, qu’avait-il à perdre? Son titre promis était entrain de lui passer sous le nez. Mais si, par chance, même une infime chance, Slit disait la vérité…


* * *


Respiration lourde, saccadée, faible.

Un œil a peine entre-ouvert, elle tenta de se concentrer sur ses autres sens. La douleur l’assaillait de partout, le sifflement dans ses oreilles, de plus en plus sourd, l’empêchait d’entendre convenablement les voix. Les caillots de sang qui lui bouchaient les narines ne lui laissaient pas le loisir de sentir quoi que soit. Il n’y avait que le froid du sol, et ses nerfs à vifs. Elle tenta de se redresser, en silence, mais le moindre mouvement lui arrachait un gémissement de douleur qu’elle était bien incapable de réprimer. Elle laissa son crâne retomber lentement sur la pierre. Elle n’y voyait pas grand-chose, non plus. Le côté gauche de son visage, qui avait vraisemblablement encaissé un lourd choc, était si tuméfié qu’il lui était impossible d’ouvrir son deuxième œil, entravé par quelques mèches grisâtres qui semblaient avoir fusionnées avec ses blessures.

« B… -u vois des traces, aille...? ... sang? » Reprit l’une des voix, proche.

Ils ne la voyaient pas. Ils ne pouvaient pas la voir. Elle avait, sans savoir comment, réussie à se mouvoir jusqu’à un endroit à proximité, où la végétation semblait jouir d’une croissance plus folle qu’ailleurs. Cachée par les arbres et les fourrées, elle retint son souffle, et tenta à nouveau de tendre l’oreille.

« - ...f . ...ois pas grand-chose.
- Un cadavre, ça disparaît pas comme ça. Encore moins un monstre. Viens, je crois que je vois des empreintes, par là-bas. »

Elle souffla. Difficilement, et toussota pour dégager ses poumons, ce qui raviva encore plus la douleur qui lui parcourait l’échine. Les voix s’éloignaient. Ils ne la trouveraient pas. En tout cas, pas maintenant. Après avoir attendu quelque minutes, pour être sûre, elle tenta de mouvoir un doigt, puis deux. Finalement, c’est tout son bras droit qu’elle parvint à bouger. Elle se tâta le corps, puis le visage, pour évaluer les dégâts. Elle s’estima être dans un « état catastrophique », mais « pas mourante », ce qui était une plutôt bonne nouvelle. Le silence environnant la rassura quelque peu, et elle se permit de fermer à nouveau l’œil, le temps d’une petite minute.

Elle ne se réveillera que plusieurs heures plus tard, tandis que la nuit commençait lentement à recouvrir l’endroit.
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Alexandre Kosma
Alexandre Kosma
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Mer 18 Nov 2020 - 23:15

La pluie tombe sur mon visage, la lumière du jour filtre à peine jusqu’à l’endroit d’où je gis, revivant en boucle dans ma tête les événements récents. Les uns après les autres, je vois passer les visages stupéfaits des cinq chasseuses Sailor, incapables de réagir devant mon attaque. Je les ai toutes tuées. Une à une. Elles si gentilles, si volontaires, si battantes. Elles qui m’ont suivies sans trop avoir le choix depuis Reverse Mountain afin de freiner l’avancée de ces pirates et de sauver le nain Kalem dont j’avais la responsabilité. Elles qui se sont battues, ont frôlé la mort, ont survécu à l’incendie et étaient revenues à la charge pour m’aider à en finir avec l’équipage de Rooney. Je les ai fracassées.

Non.

Non.

Ce n’est pas moi qui ai fait ça. Je n’ai été que l’instrument de leur mort. Ainsi que le témoin le plus direct. C’est moi qui ai porté les coups, mais c’est Edouard Bottom dit « Rooney » qui m’y a forcé. Il m’a leurré le con. J’avais tellement l’ascendant lors de notre combat que je n’ai pas fait attention. Saleté de fruit du démon. Saleté de type qui m’a déconcentré avec ses cordelettes. Je suis en train de revivre la scène et la culpabilité fait peu à peu place aux regrets. Mais pourquoi je n’ai pas terminé le pirate quand j’en ai eu l’occasion. Pourquoi j’ai laissé des événements extérieurs me perturber dans ma tâche ? Peut-être parce que je manque d’entraînement. Que je manque de focus. J’esquive trop le contact, je cherche trop à arranger les choses par la parole, j’en perds mon pouvoir d’action.

Soit. Je vais changer d’attitude. C’est décidé mon Kosma, tu ne peux plus tout laisser couler jusqu’à ce que les choses t’échappent. C’est pas trop dans ton caractère, mais va falloir accepter d’être moins causant et plus efficace.

Je cligne des yeux et prends peu à peu conscience de la douleur physique qui envahit mon corps. Je ne sais depuis combien de temps je suis allongé là. Une demi-heure ? Une heure ? Plus ? Je n’ai pas cherché à bouger depuis que je me suis jeté dans le vide, dans une ultime volonté d’être le maître de mes mouvements pendant ma chute. Plutôt un succès. La transformation en lion a été presque un réflexe. L’instinct de survie m’a envahi. J’ai sorti les griffes, les ai plantées dans le roc et j’ai dévalé le piton en freinant des quatre fers. Le choc au sol a dû me couper le souffle, sans doute, mais ma force et mon agilité féline m’ont évité le pire. Ensuite, la foule de pensées terribles sur ce que je venais de faire m’a envahi et a anesthésié mon corps entier. Alors forcément quand on réussit à traverser cette chape de regrets qui nous faisait effet morphine, on commence à sentir les blessures plus vives, plus directes, celles qui peuvent vraiment se soigner.

Je me retourne sur le ventre, grimace, me lève avec difficultés. A priori rien de cassé. Peut-être une côte, qui me fait mal, mais les jambes et les bras ne souffrent que d’hématomes ou de coupures. Un coup d’œil vers le haut me confirme que je ne pourrai pas repartir par là. Je regarde autour de moi, pas grand-chose à voir. Je le sais, Cannelle et ses deux camarades sont parties à la recherche de Marie et Klara, il me faut les retrouver.

J’opte pour la forme animale pour avancer. Le cuir du lion pourra sans doute me permettre d’échapper à d’éventuelles morsures de serpents, et mes sens décuplés pourront m’éviter quelques pièges. Du moins je l’espère. En plus, ça protège pas mal de la pluie cette crinière.

***

Non loin de là, dans une cavité rocheuse au bas d’un des immenses pitons de pierre, Cannelle, Olga et Sarah ont stoppé leur progression. Quand la pluie a commencé à tomber, elles se sont arrêtées, sur les conseils d’Olga. Leur cheffe souhaitait continuer, trouver par tous les moyens et au plus vites leurs camarades. Espérer les récupérer vivantes et en bonne santé. Mais les arguments de l’intellectuelle du groupe – auxquels s’était vite rangée Sarah – avaient eu raison de la ténacité de Cannelle. Aussitôt qu’elles avaient atteint ce renfoncement à l’abri de la pluie, la jeune femme au cheveux blonds qui dirigeait ce petit équipage désormais à la dérive s’était allumé une cigarette et avait commencé à faire les cent pas en réfléchissant à la meilleure méthode pour retrouver les filles. Après trois clopes aspirées bouffée après bouffée, la voilà qui s’arrête. Les deux autres la regardent en attendant un mot de sa part. Elles aussi ont leurs idées, mais elle veulent attendre que leur supérieure n’entame la conversation.

« Bon… Il va nous falloir faire des choix. Depuis qu’on nous a descendues au bas des pitons, nous avons suivi une direction plus qu’approximative. On ne ratisse pas assez de terrain. Si ça se trouve, nous avons déjà dépassé Marie et nous l’avons manquée, il en va de même pour Klara.
-Les indications données par Roulin sur l’endroit approximatif de leur chute les situe encore loin vers l’est, Marie normalement plus proche que Klara, détaille Olga. Nous devons continuer à avancer, mais pour cela nous devons attendre que la pluie cesse, je n’arrive pas assez à me repérer tant que ça tombe. Et impossible d’avancer de nuit, je ne verrai pas les étoiles avec les pitons, impossible de se repérer.
-On est sûres des informations de Roulin ? C’est tout de même lui qui les a précipitées dans le vide. Je n’ai aucune confiance en lui.
-J’aurais tendance à croire qu’on peut se fier à ce qu’il nous à dit, intervient Sarah. Il a l’air vraiment buté dans ses idées de justice, mais pourquoi nous aurait-il même donné des informations si elles étaient fausses. Il aurait pu nous laisser galérer. Je ne crois pas qu’il ait menti en disant que maintenant qu’elles étaient tombées, elles pouvaient avoir survécu, ce n’était plus son affaire.
-Soit. Mais même si nous avons encore un peu de chemin à parcourir, ça nous laissera alors une trop grande zone encore pour être sûres de les trouver dans les plus brefs délais. Et plus nous tardons, plus nous risquons de les trouver…
-Ne dis pas ça.
-Sarah, il faut regarder les choses en face, je n’aime pas non plus les imaginer mortes, mais si elles ne le sont pas déjà, leur chute les aura bien amochées et elles ne devraient plus tarder à expirer si nous n’intervenons pas rapidement.
-Je n’ai pas de solution Cannelle, annonça Olga. Nous n’avons pas le flair de Klara ni celui de Kosma à disposition.
-Tu as raison !
-J’ai raison de quoi ? Je viens de dire que je n’avais rien.
-Il faut contacter Kosma. Et le convaincre de nous rejoindre. Ça me débecte de supplier la gent masculine de nous venir en aide, surtout quand elle fait partie de la Marine, mais nous n’avons pas le choix. »

Cannelle le sait désormais, elles se sont précipitées. Elles n’ont même pas réfléchi en descendant à comment elles allaient bien pouvoir retrouver la trace des deux filles. Le refus de Kosma de les accompagner pour tenter d’arrêter les pirates n’avait fait que conforter la jeune femme dans son idée qu’on ne pouvait faire confiance aux mâles et elle avait décidé de leur départ. Maintenant elle se sent honteuse de n’avoir pas réfléchi plus que ça. Mais si ravaler son orgueil lui fait mal, ce n’est rien comparé à la possible perte de ses compagnes. Avant d’utiliser le petit escargophones qu’elles ont emporté, il faut élaborer un plan pour convaincre le lieutenant.

***

Dans les hauteurs des Pythons, là où résident les habitants de l’île, la pluie se fait aussi sentir. Dans le petit hôtel où avaient débarqué le petit groupe mené par Kosma et Cannelle reste, seul, le nain Kalem. Il regarde avec dégoût le ciel maussade et crache et rouspète contre le mauvais temps. Quand il a vu Kosma se faire arrêter par Roulin, il a commencé par suivre les deux hommes de loin. Les pirates ne risquaient alors pas de s’échapper ; leur navire était à flot et ceux de Klara et des Chasseuses surveillés par la milice de l’île. Mais quand il a vu le lieutenant se faire précipiter du haut d’un des Pythons, ça a été trop pour le nabot. Non mais qu’est ce que c’est que ces histoires où il prend un maximum de risques alors qu’après tout, cela ne le concerne pas. D’accord grâce aux filles et au Marine, il a réussi à échapper à Rooney et sa clique, mais c’est bien à cause de ce pignouf de soldat de la Mouette qu’il se trouvait dans ce pétrin. Alors désormais, il prend ses affaires et il se casse, le plus loin possible de tout ça, retour sur les Blues on y sera mieux. Mais d’abord on attend que la pluie se calme et ensuite on ira demander quand passe le prochain navire de la Translinéenne direction Reverse Mountain.

PULUPULUPULUPULUP

Merde. Hors de question qu’il réponde. Il a décidé de partir, il part. Et ce n’est pas l’escargophone de Kosma sonnant sur la table qui va lui faire changer d’avis. Il peut bien laisser sonner dans le vide. De toute façon il ne s’en mêlera pas. Même s’il décrochait il ne s’en mêlerait pas. Il ne changerait pas d’avis à cause d’un simple appel au Denden. Et puis il n’est même pas sûr que ça concerne toute cette histoire. Après tout, l’animal de communication appartient au lieutenant, ça peut être ses supérieurs venus lui confier une nouvelle mission. Et si c’est le cas, ça ne le concerne pas du tout.

Le petit barbu au visage fermé détourne les yeux du combiné qui continue de sonner. Il finira bien par s’arrêter. À l’autre bout de la ligne on se lassera de ne pas avoir de réponse.

PULUPULUPULUPULUP



PULUPULUPULUPULUP

Et puis tout compte fait, ne serait-ce pas mieux de stopper immédiatement cette abominable sonnerie ? Répondre n’engage à rien et au moins ce bruit affreux cessera. Et il pourra prévenir que Kosma ne répondra pas pour cause de mort probable. Bon, c’est décidé, il décroche, mais il ne fait que prévenir que le Marine ne pourra pas et probablement plus jamais répondre.

« Kosma, je vais pas y aller par quatre chemins, retentit la voix de Cannelle à travers l’escargophone, je sais qu’on est parties sans vraiment réfléchir et que tu voulais trouver un moyen d’arrêter Rooney et sa bande, mais on a vraiment besoin de toi en bas pour retrouver les filles.
-Roh chiottes, je savais bien que j’aurais jamais dû répondre, maintenant vous allez chialer dans le combiné jusqu’à ce que je trouve un moyen de sauver vos miches. Mais bordel, je vous connais pas moi, et je vous dois rien, je veux juste couler des jours pépères sans que je risque de crever en mettant le pied dehors à cause d’un pirate qui veut me raccourcir encore plus que je ne le suis déjà…
-Kalem ?
-Lui-même. Étonnée que je sois parvenue à décrocher malgré mes petits bras ? Le nabot t’emmerde ma cocotte, déjà que j’ai répondu pour transmettre l’info, je vais pas en plus me faire avoir par des bons sentiments de niaiseuses à deux sous.
-Transmettre quelle info ? Pourquoi ce n’est pas le lieutenant qui répond ?
-Disons qu’il est descendu vous rejoindre un peu plus rapidement qu’espéré.
-Qu’est-ce qui s’est passé ? Il a tué des pirates ?
-Oh non, rassure-toi les p’tits pères vont bien pour autant que j’sache. Nan, il a sauvagement tué les Chasseuses Sailor de mes couilles, les unes après les autres. Pété un câble et zou, plus de fillettes en jupettes, juste une belle marre de sang.
-COMMENT ?!!
-Ouais, moi aussi ça m’a étonné, mais l’autre taré de Roulin était formel, il a bien vu notre compère Kosma assassiner les cinq filles.
-Je… Je ne sais pas quoi dire…
-Bon, maintenant que vous savez, je vais vous laisser, faut que je quitte cette île de merde.
-NON, KALEM.
-Quoi encore ?
-Tu ne peux pas nous abandonner comme ça. Sans Kosma il n’y a plus que toi qui puisse nous aider.
-Ne me mêlez pas à vos histoires…
-Tu vas nous abandonner comme ça ? Alors que nous avons pourchassé ces types jusqu’ici pour TE sauver ?
-…
-Tu me déçois Kalem.
-MAIS QU’EST-CE QUE VOUS VOULEZ QUE JE FOUTE ? J’AI LA TAILLE D’UN GAMIN DE SIX ANS ET LES MUSCLES QUI VONT AVEC ! LA SEULE CHOSE QUE JE SAIS FAIRE C’EST PRÉPARER DES MEDOCS ET DES POTIONS, CE SERAIT DU SUICIDE DE BOUGER LE PETIT DOIGT.
-Kalem ! Calme-toi !
-J’ai déjà fait ce que je pouvais en faisant exploser le navire des pirates et en protégeant les nôtres, mais là, c’est au-delà de mes capacités.
-Kalem, tu as réussi à nous faire préparer un antidote d’une redoutable efficacité en nous guidant par escargophone à distance tout en craignant d’être découvert par ces malades. Tu te sous-estimes beaucoup. Alors je ne sais pas ce que tu peux faire pour nous aider. Je suis complètement bouleversée par ce que tu nous a annoncé à propos des filles. Mais je sais une chose. Tant que j’aurai un espoir de retrouver mes amies, je m’y accrocherai, et je ne laisserai la tristesse et la peur m’envahir que lorsque j’aurai fait mon maximum pour les sauver. Et pour l’instant, mon principal espoir, c’est toi. »

Pendant un moment, Kalem reste silencieux. Il le sait, il est en train de céder. Il va encore se foutre dans un pétrin pas possible parce qu’il lui est impossible d’abandonner ces filles, surtout après une déclaration comme celle-ci.

« Je vais voir ce que je peux faire. Je vous rappelle.
-Kalem ?
-Oui ?
-Merci. »
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Lun 23 Nov 2020 - 2:37

La pluie s’échouait lourdement soit sur la roche, soit sur les épais feuillages qui plafonnaient le sol des pythons rocheux, avant de s’y agglutiner en flaques pour s’écraser sur la terre, dans un ploc qui résonnait dans toute la jungle. Tentant d’esquiver les intempéries, le petit escargot se déplaçait avec peine, sa coquille fissurée. Il traînait derrière lui un combiné qui lui faisait l’effet d’un boulet. Sa vitesse, atteignant un pic vertigineux d’un mètre par heure, ne lui permit bizarrement pas d’échapper à la main humaine, crasseuse et écaillée, qui venait de s’emparer de lui.

« L’est quand même bizarre, cet insecte. »

Mevrinn plia les jambes pour venir se mettre au niveau de la petite bestiole que Slit serrait entre ses doigts.

« C’est pas un insecte. J’en ai déjà vu, y’a longtemps… commença le chasseur en examinant les alentours. Mais je crois que tu avais raison, finalement. »

Il souleva de sa lance une plante à l’allure exotique, qui couvrait un petit livret noir en cuir. Il l’ouvrit, après s’en être emparé avec une prudence qui forçait le respect. Il n’avait plus lu depuis des années, aussi il décida de se concentrer plutôt sur les dessins crayonnés qu’il trouva à certaines pages.

« Y’a pas de monstre ici, mais y’a un humain. »

Son regard s’arrêta au niveau du croquis d’une jeune femme, sur la dernière page du journal.

* * *

« Atchoum ! »

Cannelle renifla bruyamment, puis s’essuya le nez avec un mouchoir de soie qu’elle gardait dans sa poche arrière.

« Putain… »

La pluie ne lui réussissait pas. L’attente non plus. La peur de ne plus jamais revoir son amie encore moins.

« Bordel. »

Seul point positif : l’aide de Kalem. Qu’allait-il pouvoir faire? Certainement pas grand-chose. Mais pas grand-chose, c’est toujours quelque chose. Et dans pareil situation, une petite chose pouvait leur être d’une aide immense. En attendant de pouvoir repartir, et pendant que ses amies vérifiaient les affaires et observaient les alentours, Cannelle décida, pour la première fois depuis un long moment, de fermer l’œil et de prendre le temps de penser. De penser à la suite des évènements, et à la promesse de Kalem. Qu’est-ce qu’il pouvait bien être entrain de faire? Elle le savait, il n’était pas du genre très motivé. Mais si il pouvait ne serait-ce que réfléchir avec elle…

Elle était loin de s’imaginer, qu’à plus de cent mètres au dessus elle, s’agitait dans tout les sens un petit bonhomme, qui écoutait, observait, questionnait.

* * *

Klara posa sa tête sur l’arbre sur lequel elle était adossée. Elle tenait à peine debout, mais pouvait se mouvoir un minimum. Sa vision était toujours obstruée, mais elle parvenait à se repérer à peu près par un habile et étrange mélange de ses sens, auquel était venu s’ajouter les petites voix qui ne cessaient de la harceler depuis quelques jours. Elle avait eu du mal à les faire taire, après son réveil au pied des pythons. Les voix s’étaient multipliées, danger, danger, douleur, danger, faim, danger, ambition. Elle ne parvenait pas encore à faire le tri parmi toutes ces informations qui lui picotaient le crâne de tout les côtés, mais sa compréhension de la chose l’aidait au moins à éviter les faux-pas dans cette jungle obscure et dangereuse.

Elle se concentra un instant, à l’abri de la pluie, pour tenter de faire le vide dans ses pensées. Elle avait besoin d’y voir clair. Mentalement du moins, physiquement, un œil en quasi-bouillie ça n’aidait pas. Elle n’avait aucun endroit où aller. Les indications de Jacky ne lui serait d’aucune utilité ici, surtout sans son carnet.

Son carnet. Merde. Elle avait tout perdu. Son seul moyen de communication, son journal, le peu d’argent qu’elle n’avait pas laissé sur son navire. Son navire. Probablement pas moyen d’y retourner. De toute façon, elle ne savait pas par où aller. Une direction? Aucune. Même pas moyen de suivre les étoiles. Impossible de s’y repérer. Ses sens, même affûtés, ne lui permettraient pas de retrouver le chemin du port. Elle ne pouvait, à la limite, que suivre une piste.

Une piste?

Nid à serpent, à sa droite. Un peu plus loin, devant elle, une créature qu’elle ne pouvait identifier cherchait refuge. Dans son dos, à ses pieds, dans l’écorce de l’arbre qui l’abritait, c’est une multitude d’insectes tous plus étranges les uns des autres qui se baladaient dans tout les sens. Et puis, plus difficilement perceptible, il y avait cette présence, derrière elle, à une distance qu’elle ne pouvait jauger. Une présence qui faisait plus de sens pour elle, parce que résonnaient dans le crâne de la chasseuse des pensées et des mots qui n’étaient pas les siens. Ce qui se trouvait dans cette direction là était définitivement doté d’une âme, de pensées et d’envies.

Elle décida de rebrousser chemin, dans la direction de la seule forme de vie un minimum intelligente qu’elle pouvait ressentir.

* * *

« C’est récent, fit Mevrinn d’un ton assuré.
- Hein? Répondit Slit tout en finissant d’engloutir les restes du petit escargophone.
- Sinon, tout aurait été bousillé par la pluie.
- Ah bon.
- Ça veut dire que quelqu’un rôde par ici, Slit.
- Une proie?
- Sûrement.
- Hinhin. »

Pas de monstre à chasser. Les chances pour Mevrinn d’obtenir sa place dans le Grand Exode s’amaigrissaient à vue d’œil, mais si il pouvait rapporter un humain frais au camp… Il jeta à nouveau un coup d’œil au journal. Ou une humaine. Un lointain bruit l’extirpa de ses pensées. A plusieurs lieux, une nuée d’oiseau s’envola sous les vibrations des percussions. Le chasseur reconnut quasi instantanément le signal qui provenait de son camp : une suite de percussion de bois, qui se répercutait entre les pythons environnants ; ainsi, le bruit parvenait jusqu’aux oreilles de la plupart des chasseurs et des patrouilleurs en vadrouille.

Slit fut le premier à réagir.

« Ils veulent qu’on revienne tous. Ohlala… Il doit se passer quelque chose de pas net.
- Hm…
- Quoi, hm?
- Vas-y toi, rentre.
- Hein?
- Moi, je reste.
- Et la tribu? »

Mevrinn secoua la tête. Quel intérêt de suivre les autres, si sa place sur l’Argo n’était pas assurée? Non. Il lui fallait au moins ramener quelque chose. N’importe quoi. Prouver sa valeur, pas comme ce couard de Slit. Ce lèche-botte. Qu’il rentre. Qu’il suive les ordres.

Slit mit un petit moment pour se décider entre désobéir au Patriarche, ou rentrer seul, en pleine nuit.  Il se dit finalement que se faire dévorer vivant par une armée de serpents mutants, ce n’était pas grand-chose face à la colère du patron du coin.  

La petite silhouette presque difforme du petit bonhomme fini par disparaître dans les épais feuillages de la jungle. Le chasseur évacua les percussions de sa tête. Il n’y a pas trente-six façons pour un humain d’atterrir ici. Et au vu des affaires éparpillés et de l’escargophone écrasé, il parvint rapidement à la conclusion que celui ou celle qui rôdait par ici s’était retrouvé jeté du haut d’un des pythons. Très certainement en piteux état, donc. Mais probablement en vie. Une proie facile, pour un chasseur aguerri. Et une proie de valeur, peu importe la personne : dans tout les cas, il s’agirait soit d’une paire de bras qui aiderait, de gré ou de force, à restaurer la splendeur de l’Argo, soit d’une reproductrice. Mevrinn, bien sûr, avait une préférence toute faite : l’une était bien plus rare que l’autre.

Il ne lui fallait plus perdre de temps. Des traces, il lui fallait des traces, une piste, n’importe quoi. Une personne blessée ne tiendrait pas longtemps ici, il le savait. Et il savait aussi qu’à part les chasseurs, peu de gens étaient capable de se camoufler dans la jungle bien longtemps.

Il ne se dit pas un seul instant que sa proie pouvait très bien se rapprocher d’elle-même.

* * *

La conscience s’était divisée, avait perdu de son éclat. Etaient-ils deux? Klara ne put le dire. En fait, c’est toutes les voix qui perdirent en éclat, car à la douleur physique et à la fatigue s’était ajoutée, petit à petit, la faim, et la soif, que l’eau de pluie ne parvenait pas à étancher. Elle n’allait plus tenir très longtemps. Même si elle parvenait à se transformer à nouveau. Et c’était chose impossible ; elle avait tenté. Elle était coincée dans ce satané corps humain fragile et mutilé. Son seul espoir : cet infime âme qu’elle parvenait à déceler parmi les dangers de la jungle. Une âme potentiellement dangereuse, qu’elle soupçonnait d’être celle de ceux qui la traquaient, quelques heures plus tôt. Mais la seule autre présence humaine à des kilomètres à la ronde représentait pour elle une chance. Ou un possible danger de plus. Elle aviserai plus tard. Il y aurait, ou du moins l’esperait-elle, toujours moyen de le bouffer, dans le pire des cas.  Elle continua sa lente avancée, concentrant tout son esprit sur cette lueur, ce qui l’empêcha, pendant un temps, de sentir se rapprocher l’une des innombrables créatures non-identifiée de la région.

Petit à petit, alors que la fatigue reprenait lentement le dessus, la lueur humaine disparut de son esprit. Klara s’arrêta net, et prit appui sur le bâton qu’elle s’était dégoté un peu plus tôt, et qui l’aidait à rester debout. Pourquoi est-ce qu’elle ne ressentait plus rien? Elle baissa les yeux. Elle n’y prêtait plus attention depuis un moment, mais ses blessures n’étaient pas refermées, et elle avait laissé derrière elle une légère traînée de sang. Pour un humain non-formé, ç’aurait pu être difficile à cerner, notamment à cause de la pluie diluvienne qui n’avait toujours pas cessée. Pour un prédateur aguerri, c’était un chemin qui menait tout droit à un délicieux repas. Cette pensée engloba l’esprit de Klara, qui senti soudainement une bouffée de chaleur l’envahir. Ses poils se hérissèrent. Voilà pourquoi elle ne pouvait plus localiser l’être humain qu’elle suivait : les petites voix dans sa tête étaient trop occupées à l’avertir du danger qui se ruait dans son dos.

* * *

« Cannelle? 
– Oui, Olga?
– La pluie se calme, je crois qu’on va bientôt pouvoir repartir. »

Pour la cheffe du petit groupe, l’averse était toujours aussi lourde. Elle haussa les épaules : mieux valait faire confiance à sa partenaire. Enfin une bonne nouvelle : elles allaient enfin arrêter de perdre leur temps.

« Il faudra tout de même être extrêmement prud- »

Pulu, pulu, pulu.

Cannelle décrocha quasiment instantanément.

« Kalem? Quoi de neuf? Tu as trouvé de quoi nous aider?
- Eh oh, tu te calmes la minette. Laisse moi parler. J’me suis renseigné à droite à gauche, parce que moi, je veux bien jouer les héros et tout ça, mais je suis pas aussi con que vous, je pars pas à l’aveuglette. J’crois pouvoir aider, mais ça va prendre un peu de temps.
- Pourquoi?
- Parce que premio, faut que j’m’assure que vous vous paumiez pas en route. Et vous diriger depuis là-haut, c’est difficilement faisable. Et puis, deuzio, ben…
- Ben?
- Ben faut que j’apprenne à naviguer. Avec un peu de négoce, j’pourrai p’tete repartir avec vos navires à la con, parce qu’officiellement, Klara est crevée, et les miss jupettes aussi. Alors si j’dis que j’étais comme un frère pour elles… Et p’tête qu’après, je pourrai trouver un point d’ancrage pas trop crade. Et ça, ben, ça risque de prendre du temps. Et puis attention, hein, moi j’veux bien aider, mais je poireauterai pas mille ans, alors faudra convenir d’un rendez-vous et celle qui est en retard, rien à foutre je l’abandonne, j’espère que c’est clair pour tout le monde. Kalem il est sympa, mais pas encore trop con.
- Merci encore, Salem.
- Ouais, ouais, ouais… J’vous rappelle après. Je vais essayer de trouver le point de chute de Marie, et vous guider comme j’peux. Adios. »

Kalem raccrocha directement. Cannelle soupira, puis se releva, le moral un peu plus lumineux qu’une minute plus tôt.

« Dépêchons-nous.
- Faites attention, fit Olga. J’aime vraiment pas cet endroit.
- Oui, oui, ne t’en fais pas, répondit la cheffe.
- Dites, les interpella Sarah alors silencieuse jusqu’ici. Vous entendez pas quelque chose, au loin? »

* * *

Klara rouvrit l’œil. Elle n’était pas sûre d’avoir bien compris ce qu’il venait de se passer. Elle se tâtonna le buste ; toujours en piteux état, mais rien de nouveau ici : la bête ne l’avait pas atteinte. Elle avait esquivé l’attaque? Certainement. Mais elle n’avait pas pu se relever après ça. Elle devrait être morte, déjà. Pourquoi la créature s’est-elle arrêtée? Un rapide regard vers sa gauche lui offrit un élément de réponse : un troisième joueur venait de rejoindre la partie. Sa lance, d’un noir peu naturel, était planté en plein dans la gueule de la bestiole, que Klara identifia comme une sorte de hyène. Elle tenta de se redresser tant bien que mal. En réponse, la fine silhouette encapuchonnée récupéra la lance et la pointa, menaçant, vers la chasseuse.

« T’es laide comme tout, défigurée comme ça, ricana Mevrinn, mais t’as rien du monstre décrit par Slit. »

Elle ne répondit pas. Elle ne percevait aucune intention de tuer chez lui. Il attendait autre chose.

« Tu feras quand même un bon trophée, au camp. Mais pour ça, faut que j’te ramène en un seul morceau. Si tu essaie de fuir, je serai obligé de te découper, et ça m’arrange pas. Toi, ça t’arrange? »

Klara fit simplement non de la tête. C’était une bonne nouvelle. Peu importe où il comptait l’emmener, elle resterait envie jusqu’à l’arrivée. Le temps de respirer un coup, et de regagner un peu de force. Jusqu’à être suffisamment en état pour le dévorer. Où plutôt l’interroger avant. Non? Elle avait trop faim pour réfléchir clairement. Elle se laissa faire quand Mevrinn lui lia les mains avec un bout de corde rapiécé. Il usa de toute ses forces pour l’aider à se lever, avant de la pousser en avant.

*

Les percussions s’étaient intensifiées au fur et à mesure qu’ils s’approchait du camp, et n’avait jamais cessé, pas même une seconde. Mevrinn en avait conclu que la situation était soit terriblement grave, soit exceptionnelle. Klara, pour ne pas penser à la douleur, s’était concentré sur son ravisseur. Il n’y avait strictement aucune intention de nuire chez lui. C’en était presque troublant. Il l’avait laissé boire dans sa gourde de fortune, et avait même jeté un petit coup d’œil à ses blessures. Ses connaissances en médecine étaient maigres, mais il avait tout de même pu l’aider à ne pas mourir trop tôt, ce que Klara considéra comme étant plutôt une bonne chose. Elle avait du mal à le cerner. Il ne lui voulait pas de mal. Pour lui, ramener une prisonnière chez lui était tout à fait normal, voir même pire : c’était une bonne chose. Au moment où ils parvinrent à proximité du proto-village, elle comprit que l’ambition qu’elle avait ressenti plus tôt venait de lui.

Elle secoua la tête, et sortit de ses pensées. Les tambours de guerre résonnaient dans tout son être. Mevrinn, lui, eût un regain de motivation, et la poussa vers l’ersatz de civilisation qui se dressait devant elle.

« Tu vois, grâce à toi, j’aurai ma place sur l’Arche Divin. »

Klara leva les yeux vers la terrible ruine que constituait la carcasse délabrée de l’Argo. Plus aucun doute à avoir : elle venait de débarquer chez les fous.

« Mevrinn ! Mevrinn ! S’écria la petite voix frêle de Slit. »

Il avait changé de toge, et portait même une lance dans la main droite. Il sautillait dans tout les sens, comme une bête sauvage. Derrière-lui, c’est tout le camp qui s’activait frénétiquement, sous l’impulsion des tambours.

« Tu d’vineras jamais ! Continua-t-il sans même accorder un regard à la prisonnière.
- C’est quoi, tout ce raffus ?
- Les éclaireurs ont aperçus des humains, plus loin vers l’Ouest. Des reproductrices ! »

Mevrinn repoussa Klara, qui se laissa tomber contre un rocher. Il n’y avait pas eu autant d’activité dans la région depuis un bon moment déjà. Slit était fou de joie.

« La Grand Patriarche va bientôt sonner le Cor, tout le monde va ratisser les environs. Parait même qu’un chasseur en a trouver une autre, dans la rivière, mais elle était déjà froide. »

Klara frémit à ces mots. Un mauvais pressentiment. Slit ricana un bon coup, avant d’aller rejoindre ses petits camarades. Mevrinn, lui, affichait un air renfrogné. Sa prisonnière n’était plus si unique, maintenant.

« Toi, fit-il à la chasseuse, tu vas rester bien sagement ici. Les féticheurs vont te garder au chaud, et en cage. Tu bouges pas, hein? Moi, faut surtout pas que je rate ça.
- Pas de soucis, » parvint-elle à articuler avec difficulté.

Des femmes, à l’ouest? Klara se demanda si il se pouvait que Cannelle et sa compagnie aient elles aussi été jetées par dessus bord. Tant pis. Son principal problème, c’était de reprendre des forces, et de se tirer d’ici. Visiblement, elle avait un peu de valeur, et il lui resterait un peu de temps avant de finir exécutée, ou pire. Au final, tout ceci se goupillait plutôt bien pour elle : la plupart des hommes forts de ce village de fous allaient partir à la chasse, ce qui signifiait une résistance moindre en cas d’évasion.

Elle laissa les féticheurs la traîner jusqu’à sa nouvelle prison, l’esprit presque tranquille.
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Alexandre Kosma
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Hier à 22:38

D’un pas plutôt rapide compte tenu de sa petite taille et de l’immense sac à dos plein à craquer qu’il porte sur le dos, Kalem gravit la côte qui le mène en haut du piton. C’est là qu’est tombée Marie. C’est drôle il n’a quasiment pas de souvenir de sa tronche. Il l’a vue à Reverse Mountain avant le départ de la course puis lui a été embarqué à bord du Swift Symbol, le navire du capitaine pirate Edouard Bottom et quand enfin il a pu être libéré grâce aux efforts de Kosma et de sa clique, la jeune femme était déjà portée disparue. La mort des cinq chasseuses de primes ne l’a pas non plus beaucoup affecté. Non pas que Kalem soit sans cœur, mais son séjour de presque deux ans sur Manshon l’a endurci. Il en a vu des types se faire assassiner. Il en a vu des horreurs, des gorges tranchées, des ennemis de la mafia enterrés vivants. Et ce qui comptait alors c’était sa survie. Ce qui compte toujours c’est sa survie.

Il jette un œil en arrière. Personne ne semble l’avoir suivi. D’un mouvement nerveux il caresse sa barbe rêche, souffle un coup, puis dépose son barda sur le sol. Plus qu’à se mettre au travail. Il a vérifié ce dont il avait besoin plusieurs fois avant de partir et désormais il sait qu’il n’a plus qu’à tout assembler avant de recontacter la capitaine Cannelle Garnier. Il voudrait fuir, laisser se débrouiller tout ce petit monde qui ne sait pas faire autre chose que prendre des risques mais elles l’ont appelé à l’aide et elles l’ont sauvé en perdant cinq amies au passage. Peut-être sept. Foutu honneur. Le nabot regrette presque de n’être pas complètement dénué de compassion. S’efforcer de n’aimer rien ni personne, de ne s’attacher à rien ni personne, c’est son mode de vie. Pour ne pas être affecté, pour s’en sortir indemne. De corps comme d’esprit. Encore raté.

Au bout d’une bonne demi-heure, le travail de préparation du petit homme est terminé. Une structure de bric et de broc est érigée au sommet du piton à l’endroit même où Marie a chuté. Kalem se hisse sur le siège de fortune de son dispositif, règle la longue-vue qui y est attachée rapidement puis vérifie le fusil à double canon qu’il a confectionné. Première fois qu’il fabrique ce type de machine en aussi peu de temps, mais ses années d’études pour intégrer la brigade scientifique lui donnent confiance en son œuvre. Ils allaient voir ces satanés examinateurs s’il ne méritait son diplôme et son intégration dans les forces armées de la Marine. Tout ça parce qu’il souffre de nanisme ? Un petit coup d’œil à ses munitions pour confirmer ce qu’il craignait ; il n’aura pas beaucoup le droit à l’erreur. Dernière étape, prévenir les filles de son plan pour qu’elles comprennent de quelle façon il pourra les guider. Il se retourne vers le petit escargophone posé à sa gauche qui s’est avancé de quelques millimètres, anticipant l’appel.

***

GROOOOOOOOOOAAAAAAAAAAARRRRRRRRRR.

Me voilà bien beau. À rugir comme un forcené dès que je vois un animal un peu menaçant. J’ai pas trop la force de les battre, j’suis à bout et mal en point à cause de la chute. Alors je hurle pour les effrayer. Je n’ai pas osé au début, je trouvais ça idiot de crier pour faire fuir mes ennemis, mais après tout je suis un lion, il faut me comporter en tant que tel. Premier objectif, étancher cette soif qui me tiraille puis chopper un truc à manger pour reprendre des forces. Ensuite on ira faire un tour du coin pour essayer de trouver du monde.

J’continue d’avancer comme je peux, essayant d’écouter ces « instincts » de félin que j’suis censé développer sous cette forme. Depuis que j’ai plus ou moins malencontreusement mangé ce fruit, c’est la première fois que je cherche à en développer un peu ses capacités. J’ai bien découvert deux formes transformées mais étant plutôt peu porté sur l’action, je n’en ai pas tiré profit plus que ça. Les rares fois où je me suis transformé, c’était pour utiliser de la façon la plus brut possible ; du musculeux, du rapide, du puissant. Maintenant il s’agit de le faire avec plus de finesse. Les rugissements d’abord. Passé le sentiment d’être pleinement idiot en grognant de la sorte, c’est quand même sacrément sympa ce truc. La plupart des bestioles reculent au son qui résonne quand j’hurle. Et les crocs, qui sont tout de même de sacrées lames elles aussi s’ajoutent à la peur que je provoque. Mais le mieux dans tout ça, ce sont les sens décuplés.

Quand je prends le temps, je peux analyser les odeurs que je perçois et estimer si la chose de laquelle elles émanent est en mouvement ou pas, est éloignée ou non. Pratique. Cela demande beaucoup de concentration cela dit et je manque d’entraînement pour être efficace sur le nombre d’odeurs différenciables. Mon ouïe également s’est accrue, mais pour le moment il est très difficile pour moi d’exploiter ça. Trop d’informations me parviennent à la fois, j’ai du mal à les trier pour en détacher des informations. Si j’avais su que cette malédiction m’apportait autant, j’en aurais profité avant et surtout, je me serais entraîné pour ne pas me retrouver dans la merde.

Parce que je l’entends cette source d’eau qui coule. Je la perçois de temps en temps dans l’immensité de cette jungle qui bruisse. Mais je n’arrive pas à me concentrer suffisamment dessus pour être sûr de la direction à prendre. Et plus je galère à trouver, plus mes rugissements me font mal, plus je risque de ne plus être bien effrayant pour toute cette faune dangereuse. Ce clapotis m’agace à force de disparaître et de revenir me narguer l’instant d’après.

Inspire Kosma. Ferme les yeux. Laisse ton côté animal se tailler la part du lion. Seul le calme te permettra de trouver ce que tu cherches.

Je me cause à moi-même pendant un bon moment. Je m’apaise, reste à l’écoute, capte plusieurs fois le son de l’eau qui coule et chaque fois que j’ai le sentiment d’avoir clairement identifié cette ligne sonore, elle m’échappe à nouveau. Mais je suis plutôt patient.

Alors je recommence une nouvelle-fois.

Puis une autre.

Et encore une autre.

Ça y est, je l’ai. Tu vas pouvoir boire lieutenant. D’un bond, je me remets en mouvement et avance le plus vite que mon corps le permet vers ce courant salvateur.

***

Elles sont là, toutes les trois, à avancer en regardant le ciel. Bizarre. Mevrinn ne comprend pas le comportement de ces reproductrices. Pas grave, l’important c’est de les voir toutes trois en excellente santé. Quand il en aura neutralisé une, il pourra la ramener au village. L’ennui c’est qu’il n’est pas seul. Tout autour des jeunes femmes, différents chasseurs du village sont peu à peu arrivés. Chacun veut s’attribuer le mérite de leur capture, difficile d’attaquer le premier dans ces conditions. Ça pourrait dévoiler sa stratégie aux autres et leur permettre de le contrer et de le doubler. Aussi Mevrinn est très attentif aux mouvements alentours, presque autant qu’il l’est de ses cibles.

BRAAAAAAAOOOOOUUUUUUUUM

Qu’est-ce que c’est que ça ? Ça a explosé au-dessus de leurs têtes. D’instinct, le chasseur cherche d’où est venue l’explosion et soudain il voit, quelque part loin devant, les lumières d’un feu d’artifice retomber vers le sol. C’est bien la première fois que ce genre de choses arrive. En regardant de nouveau face à lui, il se rend compte que les jeunes femmes ont accéléré la cadence et ont légèrement changé de cap. Bizarre. De plus en plus bizarre. Serait-il possible qu’elles se dirigent vers l’endroit de l’explosion ?

BRAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAOOOOOOOOOUUUUUUUUUUM

Deuxième salve, beaucoup plus proche, toujours dans la même direction. Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Les autres chasseurs semblent aussi désemparés. La plupart se rassemblent pour essayer de comprendre ce qui se passe. Pas le choix, s’il veut prendre de l’avance sur eux, Mevrinn doit foncer et ne pas perdre de vue les femelles. Peu importe le danger qui vient du ciel.

***

Bwahahahahahahaha !!!!!!! Mais quel plaisir immense de balancer des feux d’artifices au dessus des pitons. Longtemps qu’il n’a pas pratiqué le tir au pigeon le lord Kalem, mais là il est servi. Clic. Éjection du projectile inflammable dans la direction désirée. Calcul de la direction du vent grâce à la girouette posée sur le côté de la machine. Œil dans le viseur. Reclic. Deuxième gâchette. Cette fois-ci une balle qui vient perforer le premier projectile et provoquer l’explosion. Lumineuse et sonore. Les cendres de couleur redescendent ensuite en direction du sol et les jeunes femmes en bas peuvent en suivre la piste, qui va les mener jusqu’au point de chute de Marie. Le côté utilitaire semble bien sûr le plus important mais aux yeux du nain pour le moment, l’exercice du tir est le plus amusant. Il n’a pas perdu ses réflexes le petit. Encore une fois son expérience au sein de sa formation visant à intégrer la Brigade Scientifique de la Marine lui aura été d’un grand secours. Grand doigt d’honneur qu’il leur fait à ces types qui n’ont pas voulu le prendre.

PULUPULUPULUP

« Allô ? Qu’est-ce que vous dites de ça ? Épatant comme spectacle.
-Excellente idée Kalem ! Approuve la voix de Cannelle à travers le petit escargot. Tu ne m’as pas insultée, c’est normal?
-C’est interdit d’éprouver un peu de plaisir en ce bas monde la poufiasse ? Nan mais j’te jure, je lui trouve le moyen de sauver son p’tit cul et elle vient encore m’emmerder avec ses troubles hémorroïdaires.
-Voilà, retour à la normale. J’appelais parce que je me demandais un truc ; tu ne crains pas de te faire repérer par la sécurité des Pythons avec tout ce vacarme luminescent ? Ou pire : tu pourrais éveiller la curiosité de Rooney…
-… Merde. J’avais oublié ces briseurs de castagnettes à la sauce béchamel. Je vais devoir faire attention. Au pire, si ces sacs à vomi débarquent, je leur balance un feu d’artifice dans la tronche.
-Si tu fais ça, fais bien gaffe à ne pas te faire griller par Roulin.
-Y a vraiment une palanquée de connards liberticides dans c’coin. J’vous guide jusqu’au point de chute de la ch’tiote mais après je devrai vérifier que personne en a après moi. Puis on trouvera une nouvelle solution pour la suite, j’avais pas pensé que j’étais pas tout seul. »

Comme par hasard quand on s’amuse, il faut qu’on vienne t’emmerder pour tapage. Il est certain que le nabot allait finir par exploser à force d’être sans cesse contraint de faire selon les désirs des autres.

***

J’arrache les chairs du lapin que j’viens de capturer. Le sang me coule au fond de la gorge. Bizarrement aucun haut le cœur, aucun dégoût à manger cette viande crue, plutôt de l’appétit même. C’est le troisième que je boulotte et je commence à me sentir mieux. J’ai bu, j’ai mangé, maintenant je peux repartir et chercher mon chemin dans cette jungle. J’ai pas encore complètement la force de me battre, mais au moins je peux tenir la distance et tenter de voir ce que signifient ces explosions lumineuses qui éclairent le ciel. J’ai comme l’intuition que cette piste pourra m’aider. J’ai pas le souvenir d’avoir vu d’affiches annonçant un feu d’artifice lorsque je me baladais dans les hauteurs.

À peine mon repas terminé je me décide à bouger. Courir en direction des cendres qui retombent. La lumière disparaît peu à peu, mais il me reste mon odorat. Et l’odeur de brûlé me remplit les naseaux. La piste est beaucoup plus facile à suivre que celle du clapotis de l’eau. Je fonce. Sans faire vraiment attention à ce qui m’entoure. Grossière erreur dans cette jungle inhospitalière.

Une masse énorme me percute de biais. Je fais un roulé boulé et vais m’écraser contre un arbre ; sonné. Je tourne ma tête dans la direction de l’assaillant, celui-ci me fonce dessus : un énorme ours propulsé à vive allure sur mon corps de bête. Par réflexe je bondis, encore tout étourdi par le précédent choc. Mes griffes en avant je les plante autour de son crâne tandis qu’il m’emporte de toute sa masse comme un vulgaire chiffon. Pour le moment, pas de doute, il a le dessus. J’essaie vainement de le blesser le martelant de coups de pattes, attaquant à peine le cuir sous son épais pelage. Une nouvelle fois me voilà projeté au sol. Mon adversaire ne me laisse aucun répit, il se lève de toute sa hauteur sur ses pattes arrières et s’apprête de ses longs et musculeux membres de devant à me porter un coup qui dans mon état pourrait m’être fatal.

Me sera fatal. J’en ai l’amer pressentiment.

Par instinct du désespoir je me relève, me dresse également tant bien que mal sur mes postérieurs et lui adresse un ultime rugissement de rage, n’ayant plus que cette médiocre solution pour répliquer devant toute la hargne de l’animal.

Le temps semble s’arrêter, l’air devenir plus froid, le vent changer de direction. Et d’un seul coup la bête tombe à la renverse, comme mis k.o. par mon cri de désespoir. Je m’arrête un moment, abasourdi par ce qui vient de se passer. Comment - ? Pas le temps pour l’analyse, on va profiter de cet événement et continuer à suivre ma piste. On se posera des questions quand on aura le temps pour ça.
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