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Ainsi parlait le Narrateur

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Serena Porteflamme

♦ Localisation : Kamabakka
♦ Équipage : Rhinos Storms

Feuille de personnage
Dorikis: 5590
Popularité: 211
Intégrité: 155

Ven 14 Juin 2013 - 1:25

Eh, pss. Tu sais qui je suis ? Attend, attend, tu vas pas le croire. Viens, suis-moi, regarde mon blaze.

Je suis le Narrateur. Le maître des songes et des cauchemars. La plume qui juge, châtie, libère, caresse, tue et dessine d'après son propre relief. Je suis une porte vers le cœur des choses, je suis une voie et un passage. Et aujourd'hui, je peuple les rêves de Serena avec mes multiples formes, mes mille et uns fantômes bariolés.
Je suis celui qui désire forger des larmes et des éclats de rire. Je suis le joaillier méticuleux, l'alchimiste au service des mots. Celui qui toute sa vie durant, aspirera à trouver sa pierre pour pouvoir s'y tenir droit.
Je suis le sans-pitié et le redresseur de torts ; le justicier et l'assassin ; pour moi, bien et mal n'existent pas. J'incarne la vie dans chaque lettre qui danse dans ma main rougeoyante. Je suis une tempête, un flux discontinu, un esprit de vengeance qui cherche sa lumière dans l'antre de son propre cœur.

Je suis celui qui la fait se relever en pleine nuit, poisseuse de sueur et les yeux lourds d'avoir trop pleuré. Car des souvenirs enfouis au plus profond, je fais des réalités présentes et éternelles.

Regarde, regarde ! La voilà qui se lève, écrasée sous le poids d'un sommeil putride. La tête pleine d'images cernées de vide, le regard plongé dans le néant. Incapable de penser, du haut de ses dix ans. Son frère est parti pour deux jours, l'autre est parti pour toujours. Et elle sait qu'elle est seule, alors elle frappe la terre froide. Deux coups de poing et un coup de pied, et puis les os qui craquent. Mais elle n'a pas mal, parce que la douleur est ailleurs. Possédée par le désir de faire mal autant qu'elle avait mal et même plus si c'était possible, elle s'est vengée sur elle-même sans pouvoir réfléchir. Et maintenant, en silence, le souffle court sur sa couverture mitée, elle pleure en silence avec la dignité des combattants suppliciés.

En souriant de temps en temps, parce que le Vaillant, il n'aurait pas aimé la voir comme ça. Il en aurait été malade, même. Et la Serena, au fond de ses tripes d'enfant jetée en prisonnière sur le sol des adultes, elle le sait. De lui, elle n'a rien gardé d'autre que ce qui ignore le temps et l'espace : l'image de tout ce qu'il a représenté pour elle, sa façon de marcher comme s'il dansait, d'être touchant jusque dans ses colères les plus noires.

Mais là, elle s'est réveillé avec la peur de l'oubli qui lui serre le ventre. La haine contre la terre entière d'avoir perdu un être cher couplée à la peur de ses propres capacités à pardonner, à passer à autre chose, à tuer l'étincelle de Vaillant encore présente en elle d'une manière ou d'une autre. Alors, elle rouvrait la boite de Pandore. Elle repensait à tous ces moments merveilleux, leur redonnait une nouvelle profondeur et une réalité plus forte encore.

Le Narrateur est une pute et un vautour, lecteur. Je te le dis en criant du haut de ma cime, à toi et à tout l'univers. Je te le dis avant que ma montagne ne s'écroule, et que la vallée n'étouffe le son rauque de ma voix enrouée.

Mais en attendant, écoute. Écoute la gamine qui se lève dans la nuit, qui se masse le poing en tremblant d'horreur, la gamine qui n'a plus rien ni personne et qui en prend conscience une énième fois à l'heure la plus silencieuse. L'heure où les fantômes seraient sensés avoir droit de parole, mais se terrent dans leur mutisme aberrant.
Le vrai démon du ciel noir et sans soleil, c'est le silence des morts. Et ça aussi, Serena, elle le sait. C'est même pour ça qu'elle murmure entre ses lèvres bleuies par la seule pensée de la dernière image de son frangin : la poitrine sans souffle, blanc comme la cire, les joues creusées et baigné dans une paix qui ne lui ressemblait pas.

Serena sourit. Ce cadavre là, ce n'était pas tout à fait lui. Il se serait redressé et aurait parlé que ça n'aurait pas été Vaillant. Il lui manquait l'aura, le mouvement qui l'animait, ce qui faisait de lui quelqu'un d'irremplaçable et pas juste cette enveloppe translucide et plus fragile qu'un cocon accroché à un fétu de paille.

Elle le savait, Serena. Elle le savait, que Vaillant était parti pour le grand pays enclavé qui se refuse à établir des comptoirs. Mais elle ne voulait pas l'accepter pour ne pas risquer d'oublier. Sans trouver les mots, elle sentait instinctivement ce danger et préférait endurer mille sévices plutôt que de finir par vivre comme si elle n'avait jamais eu deux frères.

Seulement, je te le dis : elle tremblait des pieds à la tête en songeant qu'il lui faudrait peut-être vivre encore deux, dix, vingt ou trente années sans espérer revoir le sourire qui, plus d'une fois, lui avait redonné le goût de se tenir debout et de rire au nez et à la barbe d'un destin pas très réglo.

Le Narrateur est un exutoire un peu salaud. Mais il parle de la pénombre et de la lumière avec justice, et ne craint ni la moiteur de ses mains ni le gouffre vertigineux qui se dessine sous le jeu de sa plume.

Serena, elle veut croire à un éclat au fond de cet abîme mais quand ses yeux se lèvent, elle ne voit que la taule ondulée et le ciel sans étoiles du Grey T. Et elle comprend que sa petite étoile à elle, elle est seule à en garder la trace au plus profond d'elle-même. Sa puissance individuelle en est décuplée, mais plus que jamais elle se sent faible et orpheline de cœur. Elle ne peux plus vraiment partager avec quelqu'un d'autre qu'elle-même le poids de cette existence qui tente de garder sa noblesse au milieu des ordures.

Elle a regagné une part d'elle-même en la perdant. Et c'est de cette perte et de cette reconquête qu'elle souffre le plus, comme un général qui se serait vu rendre une terre qu'il se sent bien incapable de faire fructifier à la force de sa seule intelligence.

-Le Narrateur ?
-Oui, petite ?
-C'est toi qu'est à l'origine de tout ça ?
-Non, petite.
-Comment ! Et qui est-ce qui nous a donné vie, si c'est pas toi ?
-Je donne la vie, pas la mort. La mort est sans cause, sans responsable. Tourne ton poing contre ta joue et vois si je mens !
-T'es qu'un fils de pute. Tu l'aimais bien pourtant, le frangin...
-J'en ai souffert autant que toi.
-Alors t'es rien qu'un putain de tordu.
-Peut-être, mais pas plus que toi. Tu n'as pas arrêté de remuer le couteau dans tes plaies pour les garder vives...
-C'est toi qui me fait agir et penser.
-Nous sommes soumis, toi et moi, au même univers impitoyable et aux mêmes lois fondamentales. Et nous sommes portés par un seul et même délire. Qui peut nommer le maître de tout ça, quand il est partout et qu'il n'a pas de nom ?
-Ferme ta gueule.
-Mais je n'en ai pas, Serena, chère petite. Je suis une entité immatérielle, un lien, un souffle sans consistance et sans pouvoir. Je suis ton âme, les ficelles qui te tirent et ton serviteur. Mais je t'en supplie, pour ça, n'en veut à personne. Parce que je sais une petite vérité qui me vient de très loin : trouver une chose injuste appelle l'envie de trouver un responsable pour rétablir l'équilibre. Et quand on sait pertinemment qu'il n'y en a pas, ça se transforme en un désir de vengeance impossible à assouvir. Du ressentiment, une force négative qui plombe, tue, mine, détruit.
-C'est ce que tu sais faire de mieux, Narrateur.
-Je sais le faire, mais je sais aussi créer, éclairer, reconstruire, faire vivre, alléger. Sois semblable à moi, explore ta possibilité dans mon immensité. Et tu seras fière de ta victoire.

Il dit ça, le Narrateur, mais un voile gris a étouffé son feu. Et il suffoque comme un rat sous l'emprise de mes mains autour de sa gorge. Ma fierté n'aime pas ses manières fourbes et ses petits jeux d'ombres. Mais il me frappe le bras, et son doigt montre Serena.

Elle a grandit, Serena, dit le Narrateur. Regarde comme elle a grandit... elle a pleuré son frère avec ta sincérité qui essaye d'être digne. Et maintenant, elle se lève dans sa caverne. Elle me voit encore au loin, je sens qu'elle veut m'insulter, et toi à-travers moi. Tu m'en veux, mais je suis ton fluide, ton démon bien élevé, la chose qui mugit au fond de tes tripes. Serena, et toi, et moi.
Et tu t'étonnes encore que c'est aujourd'hui, le jour tout désigné pour lui faire comprendre l'idée de trinité, de Dieu, d'un monde baigné de lumière et d'amour !

Et toi, ne sois pas cynique. La vie est trop dure pour qu'on le reste sans dommage, Serena. Lève toi, et fais un pas vers le dehors. Tu verras, c'est le printemps. Et il est venu te chanter un rythme que tu ne seras pas prête d'oublier. Pas davantage que tu n'oublieras les yeux de ton frère qui ont pris le temps de t'adresser un ultime adieu quand il s'est fait avalé par le sort.

Quitte ta caverne, Serena. Dehors, la vie est encore belle.
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