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Plus rien du tout

Sigurd Dogaku
Sigurd Dogaku
Le Boulimique

♦ Localisation : ^ Déconnez pas, vous étiez tous à hurler de rire.
♦ Équipage : Seul et triste

Feuille de personnage
Dorikis: 5068
Popularité: 751
Intégrité: 184

Mar 15 Déc 2020 - 16:35

-WILLIAM! JE SUIS WU ZONG GEN HO, MISSIONNAIRE DU TEMPLE DE LA DÉESSE ENFANT, ORDONNATEUR DE LA FLOTTE IMPÉRIALE AU SERVICE DU HAUT COMMANDEUR SEIFUN! JE RÉCLAME LE BÉNÉFICE DU GÎTE ET DE L'HOSPITALITÉ DES COLONS DE VERTBRUME, AINSI QU'UNE AUDIENCE AUPRÈS DE TOI, SEIGNEUR AUX ARMOIRIES DE LUVNEEL!

L'homme qui venait de s'exprimer était encore à une heure de navigation de fort Wëllthall, la plus grande des villes-forteresses frontalières qui séparaient le gros de la population de Vertbrume des dangers de l'océan. Et malgré cette distance, tout le monde dans la ville de cinquante mille habitants l'entendit. Que ce soit dans le château du seigneur William Wellington, au sein des casernes de sa forteresse attitrée, sur ses ateliers navals ou dans la moindre chaumière présente entre ses murs.

Et partout, les murs vibrèrent au son des paroles du missionnaire de la Déesse-Enfant. Les colons également. Ils connaissaient la guerre, les combats et les sièges. Mais pas la sorcellerie. Pas dans ce genre-là, en tout cas.

Wëllthall était une ville dont l'objet exclusif était de servir de caserne pour les cinq garnisons de Wëllthall, le verrou militaire permettant de garder les accès de l'embouchure éponyme, et de point de chute pour les navires de guerre de la colonie, stationnés ou en patrouille le long des côtes peuplées de leur pays.

Pour comprendre toute sa situation, il fallait revenir à ce qu'était Vertbrume. Un archipel de grandes masses rocailleuses dressées vers le ciel, aux sommets de canopée inaccessible sans efforts considérables, au cœur duquel se tenait une terre autrefois vierge de toute civilisation, une succession de côtes hérissées, de forêts maigrelettes, de marais épars et de reliefs rocailleux orné de landes exotiques. Un pays verdoyant, mais propice aux goûts de peu : le territoire était couvert un tiers du temps par un fin rideau de pluie ou de brume qui s’intensifiait joyeusement sans signe avant-coureur, et les éclaircies ensoleillées ne duraient que cinq heures avant que les nuages ne reviennent. Et tout ça, c'était avant que les navires de colons Luvneelois ne débarquent.

Il y avait tout d'abord eu la Légion des soldats de Pizzaro. Des chasseurs de gloire et d'honneur, des explorateurs en quête de ponéglyphes qui avaient établi le premier point de chute de cette île, à peine plus loin que l’emplacement de la forteresse même. Le lieu et l'objet de leur quête, toutefois, était inaccessible, encore même à ce jour. Il apparut bien vite que les Luvneelois n'étaient pas les seuls sur cette île. Et les autochtones, les sauvages résidents sur Vertbrume s'opposaient implacablement à leur progression vers le noyau du petit continent, là où reposait assurément le ponéglyphe. Ils n'arriveraient à rien.

Pas en un an, en tout cas. Ni en quatre cent, cela dit. Mais ils feraient du chemin. Au prix de nombreux efforts, de premiers campements qui devinrent villes furent construits avant de s’avancer en quatre siècles de guerres hachurées contre la nature et les autochtones jusqu'à l'intérieur de la masse continentale. Le chemin à parcourir restait désespérant, leurs ennemis toujours impossibles à atteindre malgré l’éternité écoulée, et le ponéglyphe toujours inaccessible. Mais plus vraiment prioritaire, depuis le temps.

D'autant plus qu'il y avait l'autre problème. Les ennuis ne venaient pas que de ces terres, mais aussi et surtout du reste du monde. En quatre cent ans, les colons Luvneelois avaient eu le temps de fonder trois autres cités sur Vertbrume, chacune disposant de sa sphère de petites villes et villages, dont aucune n'avait pu atteindre le statut de métropole digne de ce nom. Elles avaient toutes un emplacement favorable et leurs lots de ressources vitales, en proportions variables. Pas la moindre n'avait eu l'occasion de prospérer d'un âge d'or qui l'aurait fait fleurir au-delà de ses murs. À l'inverse, toutes devaient entretenir une armée conséquente pour tenir à l'écart les assauts incessants des pilleurs du nouveau monde.

Des pilleurs, des pirates qui trouvaient intérêt à piocher dans le fruit des efforts des colons pour leur compte.
Des conquérants de tous poils qui voyaient dans cette colonie nichée dans les récifs un territoire de choix à annexer en leur nom.

Vertbrume avait été animée par l'esprit des conquêtes et des explorations Luvneeloises du treizième siècle. Et les colons avaient gardé de ce siècle d'apogée la volonté de fonder une colonie capable d'extraire et de renvoyer sur North Blue l'essentiel des ressources du territoire qu’il venait conquérir. Malheureusement, dès la fin du treizième siècle, le royaume de Luvneel se coupa du monde, cesant la majorité de ses échanges pour se refermer sur ses affaires internes. Et la colonie subitement coupée du monde se retrouva orpheline sans le savoir – non pas qu’elle eut les moyens d’entrée en contact avec la mère patrie compte tenu de l’arrivée catastrophique que firent ses premiers membres ici. Sa position ambitieuse sur la frange terminale du nouveau monde n’aida en rien à compenser son isolation.

Pour Luvneel, ils étaient morts, ou avaient abandonné sans chercher à rentrer.
Pour les Vertbrumois, ils mourraient s’ils ne se retroussaient pas les manches.

Aussi poursuivirent-ils leur mission, bercés par des espoirs auto-entretenus et la simple nécessité de survivre. Au cours de leur histoire, six empereurs différents avaient réclamé l'île. Sans installer de forces ni leur prélever autre chose qu’une dîme occasionnelle qui forcèrent les colons à s’ouvrir au commerce pour pouvoir la régler – ce qui, au final, avait ses avantages, même si le fruit de leurs expéditions ne leur revenait pas.

Au-delà de ça, le territoire était sans intérêt et jamais contesté.

Aujourd'hui, c'était un autre Yonkou qui venait faire connaître ses intentions de conquête sur l'ancienne colonie de North Blue. Et son messager, un sinistre prêcheur d'Amaterasu, se tenait face aux murs de Wellthall. Le pont levis et la herse étaient tous deux relevés, ce qui n'était jamais le cas d'habitude. Wu Zong s'avança tranquillement. S'arrêta face aux douves. Et constata avec satisfaction que les locaux abaissèrent par eux-mêmes ces obstacles, lui ouvrant le passage dans la ville.

Cela faisait une trentaine d’année qu’aucun empereur n’avait jeté son dévolu sur eux. Pour autant, ils savaient toujours donner la patte avant même qu’on le leur demande. L’émissaire s’en réjouit. Et il s’avança, seul, paisible, confiant.

De l'autre côté des remparts, quelques centaines de villageois parmi les plus curieux l'observèrent en troupeaux sans pouvoir l'approcher. Devant eux se tenaient des cordons de soldats, cotes de mailles, lances et épées en main, clairsemés de chevaliers en armure intégrale et aux armes variables. Et tout autour de lui, des arcs, des arbalètes, des mousquets qui n'attendaient que lui.

Sans que personne ne commette la folie de brandir son arme. Les ordres à ce sujet étaient clairs. Ne surtout pas lui donner le moindre prétexte pour quoi que ce soit. Ils étaient bien dressés, oui. Bien habitués aussi : pas un d’entre eux ne tremblait sous le mince rideau de pluie et les bourrasques occasionnelles qui les ballotaient depuis son arrivée.

-Je viens en paix, apaisa Wu Zong. Et je vous apporte, au nom de toute la Hiérarchie du Temple de la Déesse-Enfant, nos plus sincères salutations.
-Je ne peux pas nier qu’il s’agisse d’un honneur, mais il s’agit surtout… d’une grande surprise, lui répondit prudemment un chevalier à l'armure d'un bleu de mer. Je crains que nous ne soyons pas en mesure de vous accueillir… avec toute la considération qui vous serait due eut égard à votre rang.

Le missionnaire ne put s’empêcher de rire à gorge déployée. Il ne savait pas si c’était volontaire, mais lui entendait dans ces mots un double sens proprement délicieux. Comme tous les autres, ils étaient pris au dépourvu et complètement désarçonnés. Et morts de peur, bien sûr. C’était presque ce qu’il préférait. Ce qui les rendait dangereux, aussi. Ce qui était exactement ce qu’il préférait.

-Rassurez-vous, nous ne vous en tiendrons aucunement rigueur, loin de là. J'apporte plusieurs cadeaux, Madame. En signe de bonne foi de la part de notre Déesse. Un présent pour Vertbrume, et pour ses habitants perpétuant la courageuse volonté de la Légion de Pizzaro.

Elle tiqua. Parler de Pizzaro les renvoyait essentiellement à leur échec. Etait-ce une façon de le leur rappeler ? Cela n’allait pourtant pas dans le sens de son attitude on ne peut plus aimable… faussement aimable.

-Des cadeaux?
-Signe de bonne volonté de la part de Kiyori. Une cargaison entière de salpêtre émietté. Une centaine de barils. Nous avons entendu dire que vous manquiez cruellement de poudre. Je pense que cela vous aidera à repousser tout visiteur indésirable pendant plusieurs mois.

Wu Zong laissa tranquillement son annonce faire effet. En effet, les Vertbrumois peinaient dramatiquement à se réapprovisionner en poudre à canon. De tout ce qu’ils avaient su développer en vue de prospérer sur l’île, ce qu’ils ne faisaient pas encore, l’industrie leur manquait cruellement. Rien ne s’y prêtait ici, malgré leurs tentatives.

-C’est… extrêmement généreux, oui.
-Je vous sens hésitante. Nous ne venons pas en conquérants, rassurez-vous. Nous ne vous souhaitons absolument aucun mal. Kiyori Tashahari n’est ni le Malvoulant ni une partisane des luttes d’influence comme Ravrak ou Toreshky. Son souhait et son vœu le plus cher est d’établir au sein du nouveau monde quelque chose que personne n’a jamais essayé d’accomplir : un havre de paix et de prospérité, à l’image de ce que les mers bleues ont pu connaître à l’apogée de leur histoire bientôt révolue. Nous souhaitons initier un âge d’or de mille an, un Royaume Millénaire sous l’égide d’Amaterasu Réincarnée, que l’humanité retiendra comme étant une ère si prospère qu’elle influencera à jamais le monde. Le gouvernement mondial et le siècle oublié ne seront que des bas de page de l’Histoire en comparaison de ce que sera le règne de la Déesse-Enfant. Mais pour cela, nous avons besoin de votre aide. Nous avons besoin de partenaires courageux et faisant preuve d’une probité inébranlable avec lesquels nous pourrons œuvrer dans un but commun : créer un monde meilleur.

Ce n’est qu’à ce moment-là que le chevalier réalisa… qu’en dépit du vent et de la pluie, elle avait entendu l’homme s’exprimer avec une clarté exemplaire. Pas juste elle. Tout le monde parmi la garde mobilisée, tant sa voix leur apparaissait distinctement. Une pensée qui la renvoya à la première manifestation de l’homme, quand il s’était adressé à eux depuis l’océan sans que rien ne puisse expliquer comment.

Elle ne savait pas quoi, mais il y avait quelque chose. D’impossible, et d’inquiétant.

Un quelque chose que rien dans l’allure de l’homme ne trahissait. Il allait torse nu sous sa cape de pluie, mais portait à son cou, sur son crâne et contre son torse une cascade de chapelets de perles, de bois, de métal et de pierres rares qui contrastaient avec son torse… sensiblement plus velu que la moyenne, dira-t-on à minima. Il arborait une quantité désagréable de boucles d’oreilles aux motifs inconnus, mais même ainsi, ne passait nullement pour un va-nu-pieds. Sa ceinture ornée d’or et de rubis, son pantalon de toile aux motifs floraux de facture clairement orientale, ses bottes de cuir velours fermées par des boucles elles aussi dorées… tout rappelait son titre.

En fait, il était même assez bel homme – une considération que la gardienne trouva peu opportune vu la situation, mais qui la marqua bien assez pour perdurer malgré toute cette tension. Grand, doté d’une musculature sèche et bien dessinée, une barbe brune soigneusement entretenue qui contrastaient autant que son torse avec son crâne rasé. C’était aussi le fruit d’un métissage inhabituel. Une peau d’ébène, des yeux bridés, la barbe crépue, un nom et une petite taille qui témoignaient de deux ascendances distinctes. Pour la prestance qu’il avait, il devait à peine dépasser le mètre soixante… ce qui était très petit peu importe son origine, en fait.

-Pour ce faire, et pour bien d’autres choses… je viens, au nom de Tashahari, à la rencontre de Vertbrume. Mon message est à destination de William Wellington, le Lion d’Or, qui se chargera, je n’en doute pas, de le diffuser à qui de droit parmi les vôtres. Puis-je le rencontrer ?

Et ça y était, songea la gardienne. L’heure était venue. Quand bien même on lui forçait la main et que tout l’obligeait à approuver cette requête, c’était à elle de choisir.

Elle ne voulait pas le laisser passer. Absolument pas.

Ce qu’ils allaient se dire… et peut être même, ce qui allait se passer…

Elle était obligée de le faire. Non ?

Le messager était seul. En apparence, du moins. C’était probablement le cas, mais être paranoïaque faisait partie de ses attributions. D’autant plus que les forces de Kiyori étaient réputées pour former de très bons agents de l’ombre. Des ninjas, mais pas que. Des éléments qui n’avaient rien à envier à une unité conventionnelle du Cipher Pol, à part peut-être en matière d’appétence pour la paperasse.

Il était seul et s’était présenté sans armes apparentes. N’importe quel autre visiteur aurait été fouillé de pied en cap, sans même prétendre à une audience auprès du dirigeant de la cité.

Un envoyé de Kiyori…

Un oiseau de mauvais augure. Elle percevait quelque chose de néfaste suinter de lui, en dépit, ou plutôt en particulier du fait de tout le discours qu’il venait de leur servir.

Elle pouvait le faire exécuter sur le champ. Et c’était même tentant. Et c’était surtout l’une des idées les plus stupides qu’elle pouvait avoir.

Bien sûr, qu’elle n’avait pas le choix. Ni elle ni aucun autre ici.


*
* *
*



-Pourquoi le ponéglyphe ?

Une petite assemblée s’était constituée en urgence au sein du Palais Naval de Luvneelbirsk, la cité la plus proche de ce qu’on pourrait considérer comme une capitale ici. Le soir même de son échange avec l’apôtre de la Déesse Enfant, Wellington avait fait envoyer des missives aux autres cités majeures par pélicans voyageurs complétés de coursiers. En fait, l’initiative avait été prise par son cordon de lieutenants afin de quémander des renforts avant même que Wu Zong ne pose le pied sur Vertbrume. Son entrevue avec Wellington dura deux longues heures au terme desquelles le missionnaire s’était retiré sans heurt, mais avec quelques promesses arrachées par la seule force de la réputation de sa maîtresse.

Wellington venait tout juste d’expliquer le contenu de son échange avec Wu Zong. Maintenant, le concert de questions débutait.

-Si je comprends bien, ils veulent la gloire et le prestige, comme nous, résuma une grande femme trop en chair. A moins qu’ils n’aient autre chose à faire avec. Avec les ponéglyphes, le cipher pol et le gouvernement mondial, on ne peut pas savoir. Je n’aime pas ça. Historiquement, les empereurs ne nous ont jamais rien demandé d’autre que des tribus en guise de paiement pour leur… protection.

Aada Nalkainen, ou Nälkäinen de son état civil, bras droit du duc de Villermer-sur-Pilotis qui constituait la troisième cité plus importante de leur colonie. Contrairement à d’autres, elle avait immédiatement quitté sa fille et son époux pour répondre à l’appel en compagnie d’une cohorte de conseillers aux oreilles grandes ouvertes. Le duc ne tarderait pas à les rejoindre le lendemain, mais la quarantenaire au teint pâle, pratiquement translucide et à la chevelure foisonnante avait toute sa confiance pour avancer des décisions en son absence. La femme et son mentor sortaient du même moule, à la différence que Nalkainen avait pris beaucoup de poids depuis. Pas obèse, mais de peu.

-Il n’a rien dit de particulier au sujet du ponéglyphe ?
-Qu’il s’agirait d’une pierre de plus à apporter au monument qui consolidera la splendeur de l’héritière du soleil, répondit Wellington sur un ton étonnamment serein et presque moqueur. Et qu’il renfermait bien d’autres secrets que leur conclave se devait de protéger. Que le Gouvernement Mondial n’avait ni la force d’âme, ni la sagesse requise pour pouvoir prétendre à cette lourde charge. Qu’il permettait l’accès à un pouvoir tellement démesuré que la Hiérarchie du Temple se devait d’en restreindre immédiatement l’usage.

Le noble était surpris de la facilité avec laquelle il parvenait à se souvenir des termes qu’avait employé son visiteur. Non pas qu’il ait une mauvaise mémoire en temps normal, mais ce registre criant de termes pompeux n’était pas du tout le sien

-Ils vont envoyer… combien d’hommes ?
-Une division de flotte. Il n’a absolument pas expliqué de quoi il s’agit. En place de ça, Wu Zong s’est lancé dans un vaste exposé sur l’organisation et le fonctionnement de la… « Hiérarchie du Temple de la Déesse-Enfant », continua-t-il en mimant le ton et l’articulation d’origine.
-Quel nom, commenta un troisième régent. Pompeux. Ostentatoire.
-Ils en font trop, mais c’est bizarre. Je pensais que c’était juste un tas de fumisterie de vitrine religieuse employé pour faire croire aux gens qu’ils ne sont pas juste un amas de tueurs qui se sont rassemblés pour fonder un empire et aller racketter des pays entiers. Mais le problème… c’est que cet homme y croit. Et qu’ils y croient vraiment. Vous ne l’avez pas vu. Il a des façons d’agir, de parler, des intonations, des… formules, des gestes, des rituels… il a vu que je les remarquais et m’a expliqué le sens de chacun d’eux. Ils croient vraiment à leurs histoires. Pour eux, Tashahari est la réincarnation d’une déesse du soleil. Amaterasu.
-C’est l’histoire qu’elle s’est donnée, reprit Aada. Mais je ne comprends pas comment une gamine peut…
-On s’en fout, arrêtez d’enculer des mouches. Ils vont nous attaquer. Ils vont nous envahir. Les questions qui se posent, moi je vais vous les donner. Est-ce qu’on a les moyens de les envoyer se faire foutre. Si oui, ce sera difficile, à quel point, qu’est-ce qu’ils pourraient faire pour nous enculer à leur manière et vaincre de manière détournée ?

L’homme qui venait de s’exprimer occupait la charge de Connétable, la plus haute fonction militaire de Vertbrume. Linus Varald, qui avait la particularité d’être respectueux envers tous ceux qui avaient mérité son respect « soit à la sueur de leurs fesses, soit en rotant du sang, soit en chiant pour leurs frères ». Et seulement envers eux, qu’il traitait avec tous les égards et avec le plus grand des respects. Tous les autres n’étaient généralement que des faibles ou des chiens opportunistes, indubitablement compétents s’ils en avaient la réputation, mais qu’une part de son esprit refusait obstinément de respecter tant il avait vu ce que la réalité infligeait à ceux qui n’avaient pas le luxe d’avoir toujours eu le cul vissé sur une chaise ou un fauteuil confortable.

Il était beaucoup plus nuancé que ça, évidemment. Et avait ses contradictions, comme chacun. Mais telle était la façon dont il se présentait. Et pour bourrue que soit sa façon de faire, on le respectait, quitte à ne pas l’apprécier… entièrement, pas du tout, chacun à sa façon.

-On peut tenir un siège, pas détruire un empire, continua-t-il. Et ils rappliqueront avec beaucoup plus de forces.
-Vertbrume nous protégera, nuança prudemment un autre militaire. Nous avons l’avantage du terrain, et il est prodigieux.
-Si on ne baisse pas notre froc devant eux pour se faire passivement enculer, ils ne s’arrêteront pas. Militairement, ça va être un enfer.
-Mais on pourrait le faire.
-On pourrait le faire, approuva le connétable avec un grognement de fierté. Le problème tient à… leurs monstres. Il en suffira d’un pour que nous ne puissions plus rien faire. Et surtout, pas les arrêter. Comme toujours.

L’heure était grave, tous étaient tendus. Mais la simple évocation de ce fait les enlisa encore un peu plus profondément dans leur malaise. Les Vertbrumois avaient leurs forces, leurs qualités, leurs fiertés. Ils se targuaient volontiers d’avoir conservé et poli toutes les qualités originelles des Luvneelois, celles qui avaient permis à la terre originelle de prospérer dans la mer du nord, celles-là même qui leurs avaient permis à eux de survive et de conquérir Vertbrume.

Ce qui était moins réjouissant était l’envers de la médaille. En plus de leurs qualités, ils avaient les défauts qui allaient de pair. Leur force était collective. Ils étaient adaptables, astucieux, plein de ressources. Ils avaient les dents longues, ils se débrouillaient régulièrement pour se tirer à bon compte de toutes les situations.

Ce qui leur manquait, c’était des héros. Ou des monstres, car tout n’était qu’une question de perception. Des figures indépendantes capables à elles seules de renverser le cours d’évènements perdus d’avance, des crétins téméraires qui s’élanceraient dans des plans trop hardis pour que le collectif ne se fédère derrière – et qui, envers et contre tout, parviendraient à leurs fins.

Or, ils évoluaient dans un environnement clôt, Vertbrume. Mais dans l’océan qui les entourait, c’était ces figures-là qui dominaient et luttaient les unes contre les autres, parfois par influences interposées, parfois ouvertement dans un duel à mort. Le monde avait rejeté les plus terribles de ses individus exceptionnels dans cette mer, une zone de non droit presque intégral où ils évoluaient librement, la zone rouge du planisphère tenu par le gouvernement mondial.

Tous ceux qui s’y étaient vaguement fait un nom étaient généralement capables de vaincre une centaine d’hommes qui se dressaient devant eux, d’une manière ou d’une autre. Parfois immensément plus qu’une petite centaine.

Dans un conflit ouvert contre les forces d’un des quatre plus terribles fléaux du monde actuel, ils n’avaient aucune chance – des monstres, on leur en opposerait à la pelle, et ils se feraient ouvrir – leurs rangs se feraient décimer, les soldats éventrés, les enfants égorgés en guise de représailles, d’exemples et de sacrifices à la Déesse-Enfant. Ils ne pouvaient que se rendre, à moins que le cours des évènements ne les porte dans une autre direction.

Et là, nous revenions dans la liste des traits qui faisaient la force des Luvneelois.

-Il nous faudra de l'aide, dans ce cas.

La déléguée de Villemer-sur-Pilotis fut la première à émettre l’idée. Une idée que jamais le connétable n’aurait envisagée. Une bonne idée, reconnut-il. Car il le reconnaissait volontiers, ceux qui ne posaient leurs grosses fesses que sur des coussins de soie pouvaient très bien être de bon conseil.

-Qui ?
-Il y a plusieurs options. La première serait le gouvernement mondial ou la marine.

Protestations dans l’assemblée. Il fallut pourtant un moment avant que quelqu’un ne formule une objection distinguable.

-Ce serait troquer un envahisseur pour un autre. La Marine installerait progressivement une base, une ambassade, un gouverneur pour nous tenir en laisse.
-Mais nous serions protégés, nuança la conseillère en perdant patience. Je dirais que vivre sous le « joug » de la marine serait beaucoup plus confortable que de se faire… racketter, comme disait Wellington, en permanence par des pirates qui n’iront que de pire en pire au fil du temps.
-Les pirates nous laisseraient bien plus d’autonomie que les armées de Marijoa, objecta un autre représentant. C’a toujours été le cas.
-Je pense que ce sera différent cette fois, la défendit un autre représentant. Ils ont un intérêt ici. Ils sont venus pour s’installer. Nous risquons davantage qu’avoir à leur verser un simple tribut. Les choses se passeront mal.
-J’ai un doute sur un autre point, intervint une voix douce en retrait de la salle. Le gouvernement mondial est quelque peu… expéditif quand il s’agit de ponéglyphes. S’il venait à apprendre que Vertbrume a la réputation d’en cacher un… que Kiyori veut se l’approprier… et que notre but, à l’origine, était de le découvrir…
-Comment ça, à l’origine ?
-Je ne lance pas un débat à ce sujet. Je m’appuie sur la connaissance de… tragédies passées pour apporter ma pierre, c’est tout. Faîtes en ce que vous voulez, décréta l’homme avant de se tasser dans son coin, mal à l’aise mais satisfait de lui-même.

Comme bien souvent dans ce genre de situations, les échanges allaient bon train, devenant de plus en plus confus une fois que l’exposition avait été faite et que les principaux partis s’étaient établis ou se reconstituaient…

-Nous ne nous inféoderons pas au gouvernement mondial. Notre allégeance, nos ancêtres en ont fait le serment il y a quatre siècles, n'est due qu'à la couronne de Luvneel.
-Qui ne s’est jamais préoccupé de nous, nous croit tous morts ou nous laisse joyeusement pourrir à l’autre bout du monde, bravo.
-Donc on ne peut pas remettre en cause la recherche ou l’existence du ponéglyphe mais cracher sur Luvneel c’est quartier libre ? Faudrait vraiment que vous m’expliquiez comment vous fonctionnez un jour, les traditionnalistes.

… le tout virant aisément au brouhaha constant quand chaque sous-groupe dégénérait lorsque les plus virulents comme les plus réservés voyaient comme un devoir moral d’intervenir – sans compter ceux qui étaient convaincus de ne rien savoir et ceux qui étaient sûrs d’avoir raison.

-Et que veux-tu que j'y fasse?
-Il faut demander le soutien de la marine. Proclamer l'indépendance de Vertbrume, et nous faire rentrer sous la protection du gouvernement mondial.
-Nous sommes déjà rattachés au GM.
-Nous n'avons aucun siège au GM. Luvneel n'occupe même pas son siège. Ils parlent d'indépendance, d’après les rumeurs. Ils ne nous servent à rien.
-Si nous demandons de l’aide à la marine et que nous annonçons notre indépendance au monde pour ça, les pirates prendront l’excuse comme une trahison et nous rouleront dessus avant même que le GM nous prenne vaguement au sérieux. Nous ne pouvons pas faire ça.
-Alors qu’est-ce qu’on peut faire ?
-Je maintiens que laisser les pirates s’installer est la meilleure des choses. Ils ne nous ont jamais rien fait, ça ne changera p…
-Enfin jamais rien fait jamais rien fait, c’est facile à dire pour vous ! J’entends tout le monde dire ça et c’est insupportable. Insupportable ! Vous étiez des gamins à l’époque mais j’y étais moi, je les voyais s’installer dans les villes pour boire et manger au doigt, s’emparer de ce qui pouvait leur passer sous les yeux. Nous cachions nos femmes et nos filles pour qu’elles ne se fassent pas violer, si je dois vous l’apprendre. Tout le monde garde bien le silence à ce sujet, de la même manière que tout le monde se devait de baisser les yeux à l’époque, et nous savons tous que rien de tout ça ne nous atteindra nous ! C’est honteux.
-C’est…

Un problème.

Pas de solutions.
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Elie Jorgensen
Elie Jorgensen

♦ Équipage : Chevaliers de Nowel

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Popularité: 95
Intégrité: 19

Mar 15 Déc 2020 - 16:45

Archibald Balthazar Amédée Kurator se promenait tranquillement, comme à son habitude, dans les larges couloirs du musée Konkistador du Port de Norland. Le bâtiment regroupait en son sein les reliques antiques des voyages et conquêtes du Royaume de Luvneel et attirait chaque année des millions de visiteurs venus d’un peu partout pour contempler les vestiges de ce qui avait fait la fierté de ce si grand Royaume, à l’époque où Montblanc Norland et ses pairs avaient parcouru le monde en conquérants. Cette grande ère était révolue mais toujours les habitants de Luvneel sont élevés dans le souvenir de leur royaume conquérant et influant.

Archibald Balthazar Amédée Kurator se promenait donc, tranquillement, dans les couloirs de ce musée.

Il avançait à pas lents, vérifiant que chaque objet, chaque relique, chaque carte et chaque détail de l’immense collection dont il était le gardien en chef n’avait pas bougé. Au milieu de toutes ces vieilleries, seul lui avait changé au fil des années. Il avait commencé à vingt ans : amoureux de l’histoire et des mers mais incapable de bouger de son île à cause d’une naupathie accablante le faisant plonger dans un léger coma chaque fois qu’il montait sur le pont d’un navire, il s’était fait conservateur. Et chemin faisant, se rapprochant peu à peu de l’état de délabrement de ses protégés, il s’était complètement voué à son métier et avait appris par cœur tous les secrets dont étaient habités ces vieilleries.

Tenez par exemple ; cet escargophone verdâtre, recroquevillé par le temps et qui présentait par endroit quelques traces couleurs rouille, il avait pour fonction de maintenir la liaison avec les troupes conquérantes envoyées par bateau dans des buts divers. Celui-ci était encore en vie et Archibald le nourrissait chaque jour. Quatre-cents ans d’existence, belle bête. Il n’avait pas beaucoup servi mais la résistance de ce spécimen antique était impressionnante. Le vieux conservateur pouvait vous réciter par cœur son histoire connue.

« Berk, il est dégueulasse ce machin m’dame. C’est tout vert et ça bouge. ET LÀ Y A DE LA BAVE MARRON QUI EN SORT ! DÉGUEU !
-Chut Kevin, c’est un musée ici, il ne faut pas trop parler fort, tu vas déranger tout le monde.
-C’est le musée des horreurs ouais, regardez-moi ce vieux type tout moisi, il est presque aussi moche que le truc visqueux en vitrine !
-KEVIN ! »

Archibald Balthazar Amédée Kurator, en sa qualité de vieillard décrépi, n’avait bien sûr pas entendu le moins du monde les descriptions peu avantageuses du jeune Kevin à son endroit. Sourd comme un pot et n’imaginant pas une seconde qu’on puisse déprécier une seule de ses petites merveilles, il approcha du petit groupe d’élèves encadré de l’enseignante désemparée.

« Désolée monsieur, ils sont jeunes, ils ne savent pas se tenir…
-Bah quoi, il est vieux et moche, faut pas mentir dans la vie...
-Kevin, ça suffit!
-Vos élèves sont charmants Madame, intervint tout sourire l’ancêtre. C’est beau de voir les nouvelles générations s’intéresser aux reliques du passé.
-Il est con ou il le fait exprès?
-Kevin...
-Je vois que vous êtes particulièrement excité à l’idée de savoir ce qu’est cette merveille jeune homme. Comment vous appelez-vous ?
-Qu’est-ce que ça peut vous foutre ?
-Ah. Original. Je n’avais jamais entendu pareil prénom. Eh bien sache, jeune Ketzapeuvufoot, que c’est un spécimen très rare et très ancien d’escargophone. Incroyable, non ? Il servait à l’origine à établir la liaison avec le soixante-dixième corps expéditionnaire de Luvneel mené par le grand Pizarro. Malheureusement, ce glorieux équipage se perdit en mer et cet escargophone ne sonna plus jamais. Qui sait ce qui a bien pu arriver à ces hommes ? Quoi qu’il en soit, cette petite bête est toujours vivante, c’est preuve de la véritable longévité dont faisaient preuve les anciens modèles, je peux vous faire toucher la carapace, vous verrez comme elle est dure. Les escargophones actuels ont plein de fonctions high-tech, mais ils n’ont pas la résistance de celui-ci.
-Et celui-ci n’a plus été utilisé pour d’autres liaisons depuis ? Questionna la jeune professeure, tentant d’ignorer le chahut de son groupe d’élèves.
-Pardon ?
-ET CELUI-CI N’A PLUS ÉTÉ UTILISE POUR D’AUTRES LIAISONS DEPUIS ? Répéta-t-elle dans un cri chuchoté de crainte de perturber le reste des visiteurs.
-Vous baragouinez mademoiselle, articulez je ne comprends pas la question.
-ET CELUI-CI N’A PLUS ÉTÉ UTILISE POUR D’AUTRES LIAISONS DEPUIS ? S’abandonnant finalement au cri dans un ultime espoir de se faire comprendre.
-Pas besoin de crier non plus… Non, la spécificité de ces modèles veut qu’ils soient jumelés à un seul et unique escargophone. La légion de Pizarro ayant disparu, elle a emporté son jumeau dans sa tombe.
-Heureusement, imaginez que cette horreur existe en deux exemplaires... »

La sortie de Kevin fit glousser ses petits camarades et Anaëlle Équerre, leur professeure, réprimanda une nouvelle fois le jeune homme furtivement, essayant de faire en sorte que le vieillard ne remarque pas l’agitation dans les rangs des garnements.

PRULUPRKPRULUPRKPRULUPRKPRULUPRK

« Maîtresse il sonne !
-Non il souffre.
-Un peu des deux je dirais.
-On fait quoi on l’achève ?
-Je pense qu’il faudrait décrocher, ça pourrait être important.
-Il vient de dire que seul l’escargophone de Pizarro peut entrer en contact avec celui-ci, tu n’écoutes rien, c’est forcément une erreur.
-Fayotte !
-Madame il m’a traité !
-C’est parce qu’elle dit des conneries.
-Vous croyez pas que ça pourrait être le fantôme de Pizarro ?
-Ça existe les fantômes ?
-TAISEZ-VOUS BANDE DE MONSTRES !
-Qu’est-ce qui se passe encore madame, pourquoi criez vous contre ces petits anges avides de savoir ?
-Pardon, désolée monsieur… Je veux dire… PARDON DÉSOLÉE MONSIEUR, MAIS VOTRE ESCARGOPHONE, IL SONNE BIZARREMENT.
-Ah ? Je n’entendais pas. Vous avez une bonne ouïe malgré votre tendance à crier. Eh bien répondez madame, on ne sait jamais ce que ce genre de merveille nous réserve comme surprise. »

Madame Équerre se vexa de ces nouvelles critiques du vieux schnock à son égard, mais sa passion encore inattaquée pour l’histoire et ses mystères était plus forte que son orgueil. Aussi, elle appuya précautionneusement sur le bouton du gastéropode servant à décrocher, appuyant avec dégoût sur une partie visqueuse qui fit éclater une poche de pus au passage, et à travers l’animal quadricentenaire, résonna une voix qui semblait irréelle tant elle était improbable.

« Bonjour, ici Vertbrume. Nous sommes les descendants de la légion de Pizarro et nous vous appelons à l’aide. »

***

Tout le corps d’état décisionnaire du grand Royaume de Luvneel était en effervescence. La nouvelle n’avait pas tardé à atteindre les oreilles du moindre diplomate et tous ceux ayant un peu d’ambition avaient tenté de joindre le roi Dayo et ses ministres pour savoir ce qu’il en était de ces nouvelles invraisemblables. La jeune maîtresse d’école qui avait répondu à l’appel au secours des « cousins » de Vertbrume avait été harponnée par la presse aussitôt que ceux-ci avaient compris qu’ils n’obtiendraient rien du vieux conservateur, qui ne comprenait même pas les questions qu’on lui posait et qui n’avait pas le moins du monde remarqué l’ampleur de la nouvelle arrivée par l’antique moyen de communication. Il avait fallu mettre la demoiselle sous protection de miliciens.

La légion de Pizarro, celle que tous croyaient perdue depuis des centaines d’années, avait finalement trouvé un refuge dans le Nouveau Monde et ils appelaient au secours leurs lointains parents, les seuls qu’ils trouvaient légitimes à se mêler de leurs affaires. C’est ce qui avait fuité à la presse locale avant que le gouvernement du Royaume ne parvienne à récupérer l’outil de communication et à étouffer les bruits de couloirs afin de pouvoir gérer la situation comme ils l’entendaient.

À Luvneelgraad se déroula bientôt un grand conseil pour décider de ce qu’il fallait faire de cet appel à l’aide. Certains parlaient d’une farce, d’autres allaient même jusqu’à évoquer le piège quand un bon noyau souhaitait que le message soit pris au sérieux. Le moyen de communication utilisé et les informations transmises à travers cette conversation ne pouvaient avoir été émises que par la descendance de Pizarro. Pour eux c’était clair, la question n’était pas de vérifier la nature du SOS mais de réfléchir à la façon d’y répondre ou pas. Le roi Dayo avait assisté à la première heure des débats mais s’était finalement éclipsé en donnant le champ libre à ses ministres pour prendre les bonnes décisions. La dernière phrase qu’on entendit de lui sur le sujet fut sans nul doute semblable à un « faites ce que vous voulez tant que j’en ressors grandi et que vous me laissez tranquille ».

Présidait donc au conseil de Luvneel le premier ministre Dagan qui entendait régler la situation rapidement.

« Mesdames et Messieurs, la parole est au délégué commercial du Port de Norland, veuillez faire silence ! Cria le Premier ministre pour faire taire les politiciens tapageurs.
-Monsieur le Premier Ministre, éminents conseillers et autres convives de ce concile, la question est claire : Que peut apporter à l’économie de notre beau Royaume une expédition périlleuse à l’autre bout du monde où nos navires risquent de ne jamais arriver à bon port, où notre arrivée sur place est plus qu’incertaine et où nous n’avons aucun élément concret sur la civilisation bâtie là-bas par nos cousins lointains ? Ajoutez à cela la perspective de rentrer en guerre contre un empereur pirate ! La réponse est claire : rien. Rien de bon en tout cas. Le temps des grandes expéditions est révolu ! Nous sommes le Royaume de feu Montblanc Norland certes, mais les risques pris alors par ses contemporains étaient encore faibles. Ils avaient l’âme conquérante des premiers temps de chaque civilisation. Nous sommes devenus trop gros, trop gras et trop importants et plus encore trop pauvres en miliciens pour qu’un départ en mer n’ouvre nos défenses et ne permette l’attaque d’autrui.
-BALIVERNES ! Vous savez bien monsieur le délégué commercial que la paix règne à North Blue !
-Monsieur le secrétaire d’état délégué au transport maritime, respectez le temps de parole. Vous aurez votre tour ensuite.
-Merci monsieur le premier ministre. Cette apparente paix messieurs dames, n’est établie que parce qu’il serait trop risqué de s’attaquer à nous dans ces conditions, mais ôtez nous notre puissance militaire, amputez là ne serait-ce qu’un peu et nous serons aussitôt assaillis de toutes parts. Risquer d’obtenir si peu en perdant autant est selon moi une bêtise infâme.
-Merci pour tout monsieur le délégué commercial. La parole est désormais à madame la ministre déléguée à la Guerre.
-Merci monsieur le premier ministre. Je vais me charger de répondre rapidement à monsieur le délégué du commerce. D’abord au sujet de la paix à North Blue. Monsieur le délégué commercial n’est pas sans savoir que ce ne sont aucunement nos armées qui garantissent au Royaume de Luvneel une relative tranquillité, mais notre influence commerciale. Il est tout de même étrange que vous ne fissiez que si peu de cas de votre propre domaine d’expertise. Le départ d’un corps expéditionnaire n’affecterait donc en aucun cas la paix par ici. Dans un deuxième temps je voudrais revenir sur le fait que Luvneel n’aurait rien à gagner à cette expédition. Je crois que c’est faux. Notre Royaume est vieillissant, lui redonner un peu de sa jeunesse et de sa gloire passée en brillant de cette manière lui serait totalement bénéfique. Bien entendu, les retombées économiques qui en découleraient ne vous arrangeraient pas personnellement, mais il faut savoir faire des sacrifices. Ensuite il apparaît comme clair que beaucoup trop d’éléments ont fuité dans la presse pour qu’il n’apparaisse pas comme lâche auprès de nos concitoyens de ne rien faire du tout. Enfin, nous ne sommes pas forcés d’y risquer énormément de forces Luvneeloises. Il nous suffirait de trois ou quatre navires de guerre à nous et à cela nous ajouterions des bâtiments composés exclusivement de mercenaires. En leur promettant une rémunération correcte et en s’en servant comme chair à canon tout au long de l’expédition… »

Le regard de la ministre brillait. Le premier ministre Dagan aimait beaucoup la proposition. Risquer le moins possible en s’attirant la gloire, c’était bien là une manœuvre digne des plus grandes heures de Luvneel. Il suffirait de trouver de nouveaux « héros », des hommes de la trempe de Montblanc Norland, au moins en apparence, et de les envoyer au casse-pipe. On leur cédait ainsi une gloire de principe en cas de réussite tout en s’appropriant les bénéfices et on rejetait la faute sur eux en cas d’échec brutal.

Les débats continuèrent encore pendant de longues heures mais le discours de la ministre de la Guerre avait résonné très fort dans la tête de la plupart d’entre eux. S’étaient ajoutés des discours des partis humanitaires qui souhaitaient venir en aide aux Vertbrumois tant que c’était encore possible, des discours plus touristiques qui discutaient de la possibilité d’ouvrir des camps de vacances sur l’île colonisée afin de faire découvrir aux citoyens du Royaume les merveilles du monde, des discours d’excités certains qu’ils allaient y trouver des matières premières encore inexploitées et tout ce brouhaha finit par aboutir à une certitude : on allait envoyer du monde pour secourir Vertbrume.

***

« Maman ! Pourquoi ils crient les gens là-bas ? Ça fait un peu mal à la tête quand même.
-Je crois que c’est un appel à mobilisation ma chérie.
-Et pourquoi ils font ça ?
-Je ne sais pas ma chérie, mais on peut s’approcher si tu veux tout savoir.
-Ouais !! Peut-être qu’ils distribuent des bonbons !
-Hahahaha, ce serait vraiment incroyable. Bruno ?
-Oui capitaine ?
-Je t’ai déjà dit de ne pas me donner du capitaine dans la rue…
-Pardon capitaine… Je veux dire m’dame Elie.
-Je vais m’approcher du cortège là-bas, reste un peu à distance pour surveiller la foule tu veux ?
-Entendu. »

Si Bruno ne s’habituait pas encore à appeler Elie par son vrai prénom – il était bien entendu persuadé qu’il s’agissait d’une couverture – la comédienne quant à elle avait très rapidement pris conscience de tous les avantages que lui offrait son nouveau garde du corps. Quelques temps plus tôt, se faisant passer pour la redoutable capitaine Barbara, elle avait recruté le pirate et une quinzaine d’autres malfrats et les avait manipulés pour s’en faire une petite unité à son service. Bruno jouissant d’une carrure plutôt imposante – deux mètres cinquante de haut et les muscles qui vont avec – elle l’avait aussitôt pris à ses côtés pour garantir sa sécurité et celle de sa fille. La petite – Chloé, yeux bleus et cheveux blond, visage d’ange – avait accueilli l’énorme armoire à glace avec beaucoup d’affection et ils s’entendaient tous deux à merveille.

Elie était à Luvneel depuis fort peu de temps, mais elle s’acclimatait fort bien du pays. Elle avait continué à chanter tous les soirs chez le vieux Tom, un patron de pub qui lui avait été présenté à son arrivée, et vivait toujours dans un petit hôtel du Port de Norland. Finalement, la rencontre avec les pirates n’avait que peu changé les choses. Elle continuait simplement sa vie avec la sensation d’une plus grande sécurité et envoyait de temps à autres des instructions à Adamo et ses hommes pour les tenir occupés. La première mission qu’elle leur avait confié : se renseigner sur la localisation du soldat de la Marine qui l’avait exfiltrée de Manshon et qui avait embarqué avec lui Kalem, son petit compagnon de voyage. Le nain râleur lui manquait et elle se souciait de sa santé. Jusque là, les rapports de ses hommes étaient toujours les mêmes : rien à signaler.

À côté de tout ça, elle passait le reste de ses journées à s’occuper de sa fille et à l’emmener un peu partout. Aussi quand celle-ci voulait satisfaire sa curiosité sur telle ou telle chose, sa mère s’empressait de vérifier si cela était sans danger, avant de l’emmener voie la nouveauté en question. Si la comédienne n’avait pas vraiment les moyens de gâter son enfant en lui offrant des cadeaux en tout genre, elle souhaitait lui faire découvrir un maximum de choses différentes.

« NOUS RECRUTONS DU MONDE POUR UNE EXPÉDITION MARITIME, POUR PLUS D’INFORMATIONS, VEUILLEZ VOUS RENDRE AUX DIFFÉRENTS POINTS DE RALLIEMENT MARQUES SUR LE PETIT PROSPECTUS ! »

La voix retentissait dans les escarghauts-parleurs placés sur le toit de la carriole publicitaire. Elie avait l’habitude de ces annonces de rues. Il y en avait quotidiennement et souvent c’était à destination de volontaires pour des missions de service public. Luvneel savait mettre à profit ses habitants et comme les missionnés revenaient régulièrement avec de coquettes sommes d’argent, il n’était pas rare de voir des civils s’engager auprès d’eux pour quelques temps. Cela dit, en passant dans la foule, la comédienne nota quelques conversations chuchotées qui mentionnaient un plus gros coup que d’habitude. La rumeur voulait qu’il s’agisse d’un appel au secours d’un allié du Royaume et que ça pourrait rapporter plus que les habituelles missions. Elie n’était pas particulièrement attirée par les récompenses sonnantes et trébuchantes, mais cela suffit à piquer sa curiosité : il fallait en savoir plus sans trop se mouiller. Pour ça une solution : Adamo.

Une fois que Chloé se fut lassée du spectacle provoqué par les crieurs publics, elle trouva une autre idée à réaliser et supplia sa mère de la laisser foncer vers ce nouveau but. La jeune femme accepta en riant et, vérifiant que Bruno les suivaient toujours, elle partit en courant à la poursuite de la gamine. Elle aurait bien le temps plus tard d’envoyer ses hommes découvrir ce qu’était ce nouvel appel à volontaires du Royaume de Luvneel.

***

Loin de là, un homme marche, calme, il vagabonde l’air de rien dans les rues de Luvneelgraad. La meilleure façon de passer inaperçu ? Ne pas chercher à se cacher. Il en a l’habitude. Depuis quelques temps qu’il vit sur l’île, personne n’a jamais eu l’air de reconnaître sa bobine et de s’en effrayer. Ça va sans doute de pair avec la relative sympathie du Royaume pour la révolution, mais il ne peut s’agir uniquement de ça. Il est surtout trop propre sur lui, trop apprêté, trop bien mis pour être soupçonné ne serait-ce qu’une seconde de faire partie de la « vermine ». Cette vision caricaturale des membres de l’armée révolutionnaire le fait bien rire et l’arrange bien. Tiré à quatre épingles, fraîchement rasé, les cheveux coupés courts, Ulrand, tête pensante de la révolution sur les Blues ne ressemble pas vraiment à la photo utilisée par le gouvernement mondial sur son avis de recherche. Pratique.

Alors qu’il tournait au coin de la rue, répétant comme à son habitude son trajet quotidien d’homme qui se pense surveillé, il disparut. Toute personne l’ayant prit en filature et n’ayant pas son exquise adresse au jeu du cache-cache était désormais bien maligne à chercher sa proie quand celle-ci n’était alors plus du tout là où on pouvait l’imaginer sans que cela ne défie la logique.

Mais Ulrand était un vieux briscard de la révolution et tous les tours qui étaient à connaître dans ce domaine, il les connaissait. Ou presque.

Au milieu d’un petit bâtiment tout à fait anodin et qui était une planque de la révolution tout à fait sûre, il prit place à table et commença sans plus attendre cette petite réunion pour laquelle on l’attendait. Il avait l’habitude de venir très légèrement en retard afin de ne pas avoir lui même à attendre. Quand on se fait vieux dans une organisation, quelle qu’elle soit, on a ses petites exigences.

« Luvneel a finalement décidé d’envoyer du monde au secours de Vertbrume.
-Finalement les hauts dignitaires de ce pays ont un peu de courage.
-À moins que ce ne soit de la bêtise ?
-C’est surtout un gros pari. Savent-ils seulement ce qu’ils vont y trouver réellement ?
-Difficile à dire, même la Marine a peu d’informations concernant les lieux.
-Il paraît qu’ils hésitent à infiltrer le corps expéditionnaire.
-C’est pas ce qu’on hésite à faire nous non plus ?
-Plus ou moins je crois, mais ça dépend de ce qu’en dit le conseil.
-D’ailleurs Ul’, des nouvelles du conseil ?
-Je vois que vous cogitez tous et toutes avec beaucoup de talent et déjà la moitié des informations que j’ai à vous donner, reprit Ulrand pour éviter que leur réunion ne s’éparpille. Je suis content de voir que malgré les tentatives du gouvernement de nous réduire au silence en supprimant la case « procès » dans leurs meurtres de révolutionnaires, nous tâchons d’être efficaces. Je vais commencer par répondre à la question qui m’a été posée avant d’établir pour vous tout ce que je sais de la situation, ensuite nous débattrons sur les modalités. Cela convient à tout le monde ?
-Nickel.
-Parfait.
-Mhmh.
-Très bien. Le conseil des dragons a donc approuvé la participation de l’armée révolutionnaire à cette expédition vert le nouveau monde. Nous y enverrons donc des camarades anonymement. Il semblerait en effet que le Gouvernement Mondial souhaite également glisser quelques pions dans l’aventure. Nous avons cependant un avantage indéniable sur eux, notre implantation sur Luvneel. Ils ne pourront donc mettre des forces qu’en nombre restreint par rapport aux nôtres. Voilà pour ce que je sais des différentes factions souhaitant participer à l’opération de sauvetage. Concernant le Royaume en lui-même, mes sources sont bien plus précises, nous en remercions pour cela la Princesse Flemingo, qui a toujours autant plaisir à discuter potins. »

Rire entendu dans l’assistance. La princesse en question adressa un signe de tête entendu au vieil Ulrand et ajouta qu’elle était charmée de pouvoir être utile.

« Le Royaume va donc envoyer un corps expéditionnaire à la rescousse de ses lointains parents. Il sera dirigé par un noble influent de Luvneel qui aura cet immense honneur. Comme vous vous en doutez, il s’agit d’une fausse récompense tant l’issue de l’opération est incertaine. Bien qu’elle soit dirigée en apparence par des émissaires officiels de Luvneel, la plupart des membres de l’expédition ont été recrutés en dehors des troupes personnelles du roi et ce sont les gros mécènes présents un peu partout sur l’île qui ont été démarchés pour financer cette opération. Il s’agit d’aller d’abord voir si l’on a à y gagner quelque chose avant d’éventuellement envoyer de vrais soutiens. Je crois avoir résumé la situation du mieux que je pouvais. Il nous reste maintenant à savoir combien de membres nous infiltrons et qui nous envoyons comme guides de cette opération. »

Ulrand posa alors un regard entendu sur l’ensemble des membres du comité et chacun comme chacune se mit à griffonner quelques notes. Le conseil révolutionnaire des Blues entamait une longue séance de débats, et pour éviter qu’elle ne s’éternise, il fallait de l’organisation. Depuis son arrivée à la tête de celui-ci, le vieil as de la révolution avait exigé une organisation exemplaire, un respect de la parole de chacun et chacune, et une prise de décisions au vote du conseil, composé d’un ensemble équilibré d’hommes et de femmes. Montrer à tous que l’armée révolutionnaire n’était pas cet ensemble de monstres sans recul sur leurs convictions que dépeignait le gouvernement mondial était un des buts de l’homme qui avait pris la direction du corps révolutionnaire des mers bleues.

***

PULUPULUPULUPULUPULUP

« Adamo ?
-Capitaine Barbara, nous avons les informations que vous nous avez demandées.
-Et quelles sont elles ?
-Une expédition du Royaume de Luvneel dans le nouveau monde, ils recrutent un peu partout pour pas sacrifier leurs propres troupes. On dirait que l’issue du voyage est plus qu’incertaine. Mais je pense que quelque-chose pourrait vous intéresser.
-J’en doute, mais dis toujours.
-L’appel au secours, il a été fait suite à une pression de la part de l’impératrice Kiyori sur les habitants de l’archipel de Vertbrume.
-C’est censé m’intéresser ?
-Mais… Capitaine Barbara… C’est une occasion en or de traiter avec l’impératrice ! Vous imaginez le soutien qu’une alliance apporterait à la confrérie ?!!
-Mouais… Une alliance avec une impératrice pirate ? Qu’est-ce qu’elle aurait à y gagner ?
-Je ne sais pas moi… Un réseau ultra secret de pirates sur tout North Blue ?
-Tu es en train de te foutre de moi ??
-Non… Non… Bien sûr Capitaine Barbara, ce n’était pas ma volonté. Je m’étais juste dit qu’aucun pirate de votre stature et avec votre ambition n’aurait hésité une seconde à envoyer des gens pour établir un contact. »

Rah… Elie s’était bien piégée à se faire passer pour une pirate de renom méconnue. Maintenant il fallait agir comme telle. Lancer ses hommes dans une telle opération l’ennuyait profondément. Ils risquaient de mourir par sa faute. Et elle ne pouvait se résoudre à envoyer des hommes au casse-pipe sans elle même y participer. À l’époque des chevaliers de Nowel, elle aurait certainement couru au devant de cette nouvelle aventure mais là, c’était différent. Les chevaliers de Nowel l’avaient abandonnée sur Manshon, elle y avait moisi pendant deux ans et elle avait Chloé. Les risques qu’elle aimait alors prendre pour tenter d’apporter son aide, elle ne les prenait plus uniquement pour elle, sa fille entrait désormais dans la balance.

« Capitaine Barbara ? Vous êtes toujours là ? Résonna de nouveau la voix d’Adamo à travers l’escargophone.
-Oui oui, je réfléchissais. Tu as une liste des membres de l’expédition ? Je ne veux pas dépêcher trop de monde et si le risque est trop grand, ce n’est pas la peine.
-Je peux vous avoir ça. Je vous rappelle dès que j’ai la liste complète. D’ailleurs j’allais oublier, on a retrouvé votre Marine préféré et avec ça on a retrouvé le nain que vous cherchez.
-Kalem… Gén… Très bien, possible de le contacter directement sans passer par le Marine ?
-Ça doit pouvoir se faire.
-Bien, faites-lui dire que le capitaine Barbara l’attend à Luvneel. Sous combien de temps il pourrait arriver ici s’il part dès qu’il reçoit mon message ?
-Deux semaines je pense.
-Parfait. »

CLIC.

Elle allait revoir Kalem. Cette nouvelle la remplit de joie. Dans le même temps elle réfléchissait à cette expédition. Elle ne savait trop pourquoi, quelque chose la poussait à se lancer dans l’aventure. Parce que le train de vie qu’elle menait sur le Port de Norland commençait à l’ennuyer ? Parce qu’elle avait toujours souhaité découvrir le monde ? Parce que fuir North Blue pour un endroit où personne ne la connaissait semblait une idée merveilleuse au regard du nombre d’ennemis qu’elle s’était faits dans le coin ? Impossible à dire exactement. Quoi qu’il en soit, même si elle émettait encore des réserves, des doutes, qu’elle trouvait mille arguments pour ne pas partir, au fond d’elle, Elie se trouvait déjà sur un des Navires de l’expédition, encadrée de ses hommes et montrant le monde à sa fille.
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Sigurd Dogaku
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Le Boulimique

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Lun 18 Jan 2021 - 14:55

Citation :
ACTUELLEMENT EN COURS DE RELECTURE (enfin, je suis une tortue paresseuse): s’il manque un paragraphe, si y’a deux mots qui s’enchaînent pas le moins du monde, si des phrases sont vides, si mes blagues sont pas entièrement optimisées dans la limite de mes capacités, c’est normal.

Si le scénar’ a absolument pas avancé c’est normal aussi et ç‘a pas vocation à changer par contre. Je vous laisse me haïr tranquillement.

-Monsieur le délégué, j’ai le plaisir de constater que vous n’avez rien à envier à nos fiers généraux en matière de courage et d’audace. Sans avoir eu accès à un compte-rendu détaillé de votre allocution au conseil des ministres, je pense disposer de tous les éléments pour pouvoir attester que vous avez tenu à défendre au mieux les intérêts de toute notre communauté. Et je vous en remercie.
-Vous me faîtes trop d’honneur, Gustav. Je n’ai fait que mon devoir.
- C’est précisément pour cette raison que je vais rester cordial au cours de mon intervention et éviter de suggérer que l’on vous démette de vos fonctions pour sabotage agressif de notre effort collectif. Cela n’aurait aucun effet sur les conséquences potentiellement désastreuses de votre prise de parole sur l’opportunité qui se présente à nous. Sur notre image, à tout le moins. Si ça ne tenait qu'à moi, vous mériteriez de finir aux travaux d'intérêts généraux... A RECURER LES LATRINES DES LIEUX PUBLICS, VU QUE LA MERDE C'EST VOTRE SPECIALITE.

Ce n’était pas le lendemain, c’était le soir même. Les choses allaient très vite, et tout le monde s’était emparé de l’actualité pour y apposer son opinion quant à la marche à suivre. Et ce soir, donc, c’était le cercle officieux des principaux hommes d’affaires, marchands et bourgeois de Norland qui s’était rassemblé en urgence pour faire un point sur la situation, à l’aune de ce que leur délégué rapportait de ce qu’il s’était dit à la capitale. Ils s’étaient réunis comme à leur habitude dans une des halles historiques de la ville, réaménagée il y a quelques décennies pour servir d’annexe au tribunal de commerce du port. Compte tenu des soins et des fantaisies architecturales de cette agora, sa fonction oscillait davantage entre lieu d’enseignement pour les étudiants de la cité, et théâtre de débat pour les affaires importantes.

Ici comme à Luvneelgraad, rien ne rendait unanime, et les plus virulents ne laissaient guère de place au contradictoire. Gustav Vaxholm, un membre de la dernière fournée de négociants à succès de la cité portuaire, était de ce genre : il n’y allait pas de main morte, sans toutefois tordre celle des autres. Pas trop fort, en tout cas.

-Je vais plutôt jeter la pierre sur l’action de mes prédécesseurs, et de moi-même qui m’inscrit dans leur lignée et qui n’aurais jamais envisagé que ce cas de figure se présente. Nous avons toujours été trop concentrés à faire de notre mieux, à notre échelle, dans notre environnement de petite bulle privilégiée interagissant par à-coups avec le monde extérieur pour commercer dans des situations de cas par cas où trouver des compromis mutuellement avantageux était la meilleure façon de pérenniser notre prise de pouvoir. Je parle bien sûr au nom de ceux qui tiennent à faire prospérer la communauté, et pas seulement des égoïstes favorisant leur propre intérêt sans penser aux copains.

« Ils se reconnaîtront ». Personne n’osa se désigner en le huant, bien que quelques groupes bien connus protestèrent et que d’autres le couvèrent de regards noirs. Il ne s’en soucia pas, ça lui faisait plaisir. Dans un autre monde, il en serait venu aux poings avec eux. Et leur aurait volontiers arraché les intestins pour s'emparer de leurs biens. Mais ça n'était pas comme ça que les choses fonctionnaient, et c'était pour le mieux.

-Je jette la pierre, continua le prince marchand, sur la chance dont nous disposons. Le fait que la couronne et Luvneelgraad dans son ensemble, à défaut de soutenir nos initiatives, aient au moins la délicatesse de ne pas se soucier de nos activités pour nous mettre des bâtons dans les roues. Force m’est toutefois de constater que vous êtes un incompétent qui s’ignore, Monsieur le délégué, et quel votre bonne volonté a obscurci votre jugement. Vous auriez dû nous consulter avant d’aller nous représenter précipitamment auprès de Luvneelgraad. A moins, peut-être, que plusieurs de mes confrères particulièrement averses au risque vous aient précisément suggéré de vous y rendre au plus vite pour appuyer cette position.

Une accusation en l’air qu’il n’avait pas l’intention de développer en public, bien que sa curiosité l’inciterait certainement à recourir aux détectives dont il était friand pour apprendre le fin mot de l’histoire.

Il aurait mieux fait de ne rien dire, toutefois – le délégué se saisit de l’occasion pour l’interrompre :

-Vous m’accusez de connivence ? Avec qui ? Dans quel but ?
-Je n’accuse personne, je me contente de réfléchir à voix haute.
-C’est encore nous que vous accusez, fit une voix aigüe qui s’éleva des groupes qui l’avaient jusque-là maudit en messes basses. Gratuitement. Nous sommes heureux de voir que vous profitez du peu de temps dont nous disposons, et que nous vous accordons, pour nous cracher encore un peu plus à la figure. Je pense que Vaxholm en a fini, nous pouvons passer au suivant.
-NON ! Mes mots sont allés plus loin que ma pensée, je vous prie de m’excuser. Je vais aller droit au but. Tout ce qui a été exposé ce jour auprès des ministres est faux. Le pays n’a jamais été aussi riche qu’actuellement. Vous le savez tous aussi bien que moi, nous suivons tous minutieusement nos recettes et la part de nos revenus qui finissent comme impôts. Même avec la baisse des taxes ponctionnées pour le compte du gouvernement mondial, qui sont par essence neutres, les coffres du Trésor royal doivent être pleins à craquer au point que le palais ne sait pas quoi en faire. Ils ont construit une annexe au palais du trésor, ils ont triplé la garde en charge de sa protection, c’est un début. Ils ont triplé le budget alloué aux ordres de la chevalerie, et j’ai vu passer quelque chose comme quoi les ordonnateurs des légions Luvneeloises en sont à leur cinquième réunion consacrée à l’usage qui sera fait de ces ressources. Ils ont déjà lancé des appels d’offres pour le renouvellement et les réparations de tout ce qui peut l’être, j’ai moi-même envisagé d’y répondre… et il doit forcément leur rester du gras sous le ventre. Parce que les pirates, on budgète chaque année ce qu’il faut pour les décourager, c’est l’une des choses qu’on ne peut pas reprocher à nos ministres.

Personne pour le contredire, cette fois. Oui, c’était quelque chose que tout le monde constatait. Une tendance de fond qui remontait à plus de trente ans, mais qui s’était prodigieusement intensifiée au cours des dernières années. Tout particulièrement depuis que le dernier lot de grands noms des affaires avait émergé.

-Je parle seulement de l’armée mais j’imagine que la chose est valable pour l’ensemble des ministères et des institutions du pays. C’est pourquoi ce qui s’est dit tant de votre part, Monsieur le délégué, que de celle des ministres me surprend particulièrement. Nous avons tellement d’argent à notre disposition que nous pouvons non seulement prendre des risques, mais que plus encore, il nous faut investir tout ces berries qui ne servent actuellement à rien du tout.
-Il faut du temps pour construire des bâtiments, des navires, et entraîner des troupes. C’est probablement ce que vous avez raté, Gustav. L’argent ne fait pas tout. Ils l’ont engagé, il faut maintenant que les retours sur investissement se fassent.
-Sans aucun doute. Mais oubliez le trésor royal un moment… et pensez un peu à nous. A nous et au port. La couronne veut sous-traiter la gestion de l’expédition pour ne pas risquer ses forces. Je comprends qu’il y a là un appel d’offre. Auquel nous avons les moyens et le devoir de répondre.

Norland était une cité florissante, sans aucun doute. Mieux encore, l’argent seringué par la commune dans les infrastructures et les services publics était historiquement assez bien employé pour que personne ne trouve vraiment à broncher sur l’usage qui en était fait, même à l’occasion des festivités et des évènements culturels les plus excentriques. Et dieu sait qu’il y en avait, ici. En lieu et place de cela, pas de scandales au pouvoir, et des services qui fonctionnaient. On avançait comme explication le fait d’avoir comme principal environnement un cortège des négociants qui s’efforçaient de jouer la carte de la communauté en s’entraidant et s’obligeant les uns les autres.

Et à côté de ça, ici, on trouvait des lunatiques dans le genre d’un certain blondinet qui payait deux fois ses impôts juste parce qu’il le pouvait, que ça l’amusait, et qu’il peinait à trouver comment justifier son train de vie exorbitant – au point de rajouter une troisième fois le même montant en amendes diverses pour des troubles bénins à l’ordre public. Il devait être le seul à aller jusque-là, mais illustrait à sa façon l’esprit des riches du coin. Tout le monde contribuait de bon gré à la cagnotte commune, pourvu qu’il en soit fait bon usage.

C’était aussi l’une des rares communes du monde à avoir des réserves de berries aussi voire plus importantes que le gouvernement du pays auquel elle appartenait. A ce point, oui. C’était l’avantage d’être le principal point d’entrée des monnaies étrangères dans le royaume. Sauf qu’ici, on avait plein d’idées sur quoi faire de cet argent. Et des fois, on changeait d’idées.

-Personne n’attachera autant de soin que nous à bien faire les choses, tant dans les préparations que dans l’exécution. La couronne veut faire appel à des mercenaires ? Nous engagerons les meilleurs experts pour que l’expédition soit une réussite sur tous les points. J’ignore encore ce qui ressortira de cette affaire. L’établissement d’un comptoir commercial avancé dans le Nouveau Monde, en complément de celui dont nous disposons déjà à Reverse. La réintégration d’une colonie Luvneeloise sur la première voie – imaginez les possibilités. Ou tout simplement le prestige d’être venu en aide à un pays que la marine mondiale n’a pas su protéger.
-Vous croyez sérieusement que nous avons les moyens de faire de l’ombre à la marine mondiale ? Le pognon c’est une chose, le feu c’en est une autre. Moi je trouve que ça pue et que rien de bon ne ressortira de cette affaire. On va juste envoyer des ressources au casse-pipe et ça sera une perte sèche. D’argent, de temps, de vie, et d’image. Si on arrive réellement à quelque chose, on va suffisamment énerver les pirates pour qu’ils veuillent se venger et fassent de notre vie un enfer. On ne doit pas faire ça, c’est la pire des idées.
-La Marine a le monde entier à surveiller. Nous n’avons que Luvneel. Et bientôt Vertbrume. Ca n’est pas intuitif, mais en si vous vous contentez de considérer les ressources que nous pouvons mobiliser en… investissements militaires au mètre carré, nous pouvons leur tenir concurrence.
-Parce qu’on a leurs experts ? Economie d’échelle, cœur de métier, petit. La marine a l’habitude de faire ça et même comme ça elle en prend plein la gueule et peine à tenir ses positions. On parle de l’empire de Kiyori, pas des clowns du dimanche qui rôdent dans le coin. Ca ne marchera pas.
-Je pense que nous avons déjà pu illustrer à maintes reprises que nous tenons la route même face à des pirates… particulièrement dangereux.
-On a une sorcière pour tenir la boutique, pour le reste c’est la croix et la bannière pour tenir la distance. On n’y arrive qu’in extremis quand quelque chose de vraiment sérieux se ramène. Je maintiens que c’est une très mauvaise idée.
-Dîtes-moi, à tout hasard, intervint une autre présence. Ne serait-ce pas l’une des situations où il faudrait avoir recours à nos petits prodiges, justement ? On n’y connait rien, nous. Haylor et Dogaku étaient des officiers militaires avant d’être avec nous. Ils pourraient parfaitement chiffrer tout ce qu’on essaie de deviser dans le vent. Une expertise technique, quoi. On peut pas aller les chercher ?
-Nous ferions mieux d’aller quémander l’aide de quelqu’un de la milice. Evangeline est en dehors des murs de la ville. J’ai sonné chez Sigurd avant de venir. Il… a préféré rester réfléchir de son côté. Au calme.

Un euphémisme, en quelques sorte. Gustav gardait encore un souvenir très frais de leur échange. Ca s’était presque bien passé, par rapport à d’habitude.

-Mmmh. C’est dommage. Mais je le comprends. Agir en homme de pensée, et penser en homme d’action, hein ?
-Hahaha. Evidemment, c’est du Dogaku tout craché, ça, railla un autre. Dix millions de berries qu’à l’heure qu’il est il doit être en position fœtale en train de ronfler sous trois couches de duvets sans en avoir rien à faire de tout ce qu’on peut se dire ici.

Oui, c’était davantage ça.


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« Meh, ç’a l’air chiant, sans moi merci. Jamais eu la patience pour les longues réunions où tout le monde se rouspète dessus en parlant de grands principes qui s’opposent et le tintouin. Mais amusez-vous bien hein.
-Et Vertbrume ?, essaya Gustav.
-Je sais pas et j’arrête pas une opinion en aveugle pendant des réunions à la con de neuf heures du soir à deux heures du matin si c’pas plus et je pense pouvoir arrogamment parfaitement envisager tous les cas de figure que vous allez vous hurler dessus donc je vais garder mes pantoufles et mon pyjama pour faire une bonne veillée au coin du feu à faire des livres-jeux avec mon Denden et à me gaver de limonade et de petits bonbecs. Mais amusez-vous bien hein.
-Et Evangeline ?
-Pas ici, avec des amies à elle, probablement en robe de chambre à faire des défis de couture, des débrief’ de lectures de romans à l’eau de rose, à jouer avec des perruches et des chats tout en sirotant des doses invraisemblables de thés et de whiskys en provenance des quatre mers. Sûrement accompagnés de scones et de petits gâteaux un peu trop secs pour les mâchoires du commun des mortels. Elle m’en ramène toujours le lendemain pour me garder occupé histoire que je m’enfuie pas le temps qu’elle me répète tous les potins qui m’intéressent pas qu’elle a appris la veille. C’est con pour vous parce qu’elle elle serait sûrement venue et aurait peut-être même réussi à me faire suivre. Pad’bol, hein ? »

On lui avait refusé l’entrée en lui précisant que Dogaku avait deviné que quelqu’un allait venir en trombe pour essayer de l’amener à la probable assemblée des marchands de Norland. Le petit manoir qu’occupaient à ce jour Dogaku et sa partenaire n’avait qu’une poignée de domestiques, mais c’était déjà suffisant pour lui épargner d’avoir à recevoir lui-même ses quelques visiteurs indésirables – surtout anticipés. Selon l’intermédiaire qui avait ouvert la porte à Gustav, Sigurd préférait laisser les gens prendre des décisions débiles histoire de l’énerver pour qu’il puisse facilement identifier ce qui n’allait pas et comment rectifier le tir. Pour peu qu’il ait la moindre envie de s’impliquer dans cette affaire, évidemment. Ce qui n’était pas vraiment le cas. Son truc, c’était les petites choses du quotidien, pas les grandes affaires du pays.

Alors Gustav avait quelque peu forcé le domestique à le laisser pénétrer dans la demeure. Ca n’était pas comme si grand monde pouvait l’arrêter facilement, ici. Mais ça aussi, Sigurd semblait l’avoir prévu. Les deux hommes s’étaient rencontrés tandis qu’il n’était qu’à mi-chemin de l’escalier du hall principal. L’un tiré à quatre épingles, prêt à comparaître devant ses pairs au meilleur de sa forme. L’autre aussi négligé qu’un rat qui venait d’échapper à une tornade en s’échappant tête la première dans les canalisations. Il sortait de la douche, quoi.

« Sigurd, c’est quelque chose d’énorme, on a besoin de vous !
-Meuh non, personne n’a besoin de moi voyons. Alors que moi j’ai besoin de retourner dans mon bon gros fauteuil avant que le cuir ne perde la forme caractéristique de mes fesses. Et la chaleur, surtout. Vous savez comment c’est top méga optimal quand le fauteuil vous accueille parfaitement, hein ?
-Rhaaaa, va te faire foutre putain, t’es vraiment qu’un gamin de merde.
-Parfait, maintenant on peut causer sans avoir à faire semblant d’être copains parce que t’es trop poli, ricana le blondinet en lâchant son mwarharharh usuel.
-Ecoute, j’essaie de faire les choses bien, et tu peux vraiment nous aider. Alors arrête de te faire désirer comme une princesse et viens. Ils t’écouteront si tu as quelque chose à dire. Ils voudront même savoir ce que tu penses de tout ça.
-Nan, j’ai rien à dire de plus que déjà dit, j’ai été clair et concis et j’ai même anticipé proprement les explications à donner. Et tu forces quand même. Maintenant j’ai la flemme de tout ça. Alors bisous et bonne soirée. Tu ferais mieux d’y aller sinon tu vas y être en retard. Dans trente secondes je demande à ce qu’on appelle la milice parce que tu fais de la pénétration par effraction et que sur un malentendu ils croiront que c’est un viol. J’imagine que tu pourrais me traîner de force avec toi mais ça servirait qu’à me braquer et réduirait à zéro les chances que je m’en mêle. Oublie, vas-y, dégage, fous-moi la paix, s’il te plait.
-Sauf si on fait des propositions suffisamment débiles pour que tu t’énerves, c’est ça ? Si je t’embarque de force et que je fais des propositions de merde que tout le monde suit…
-Naaan, ils sont pas assez cons pour suivre des trucs évidemment bidons. Et même si c’était le cas, je suis assez tête de con pour me braquer au point de bouder jusqu’à continuer de faire la tronche même si vous prenez les pires décisions du monde.
-Comme sous-traiter à des pirates de passage l’escorte de l’expédition qui se montera jusqu’à Vertbrume ?
-Boah, ça c’est petits bras niveau trucs catastrophiques qui peuvent se passer voyons. Mais je vais arrêter de te donner des idées.
-Et si Haylor venait ?
-L’est dans une villa forestière en périphérie de Norland et ne reviendra que demain après-midi, ça te mettrait trop en retard d’aller la chercher et elle passe une super soirée. C’est con hein ?
-Connard.



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Luvneel, à plusieurs dizaines de kilomètres vers l’intérieur des terres, au nord-est du port de Norland. Le lendemain, cette fois. Un petit cortège constitué d’une demi-douzaine de gardes à cheval accompagnant un carrosse strictement fonctionnel, sans décorum ni le moindre signe d’identification, finissait son voyage depuis la capitale jusqu’à… on pouvait désigner ce lieu de plusieurs manières. Il s’agissait historiquement d’un ancien bourg qui détenait encore à ce jour son droit de marché, bien que les activités privilégiées par la majorité des habitants des environs soient depuis plusieurs siècles agencées autour de la production de tissus et d’étoffes ainsi que de tous les produits capables d’en découler – vêtements, draps, voiles, rideaux n’étaient que des exemples. Plusieurs grands noms avaient affuté ici leur expertise au point de s’élever collectivement au rang de Maîtres Tisserands dès les premières générations – quelques affaires familiales d’excellente réputation avaient ponctué les siècles, des lignées de grands noms du milieu s’étaient défiées, éteintes, mariées et ravivées dans des successions d’évènements constituant une saga que nous ne relaterons pas.

Tout était organisé, ici. Les artisans installés à leur compte se rassemblaient dans un quartier dédié pour tenir leur affaire, au même titre que les Maîtres qui disposaient chacun de leur domaine historique. La majorité de ces acteurs évitait de passer à une organisation industrielle employant des ouvriers plutôt que des artisans, même si leur structure y tendait de plus en plus dans les faits. L’éternel débat du rendement opposé au prestige artistique, qu’on avait fait le choix de ne pas trancher pour y apporter une réponse plus nuancée.

Et c’est aux portes nord de l’un de ces domaines, une succession d’ateliers disposant de ses propres murs, commerces et habitations au point de constituer une véritable ville dans la ville, que le cortège s’arrêta.

Un homme seul descendit du carrosse pour se présenter à l’un des rares passages ouverts dans les murs du complexe. N’en déplaise à la splendeur des tapis et draperies qui ornaient le comptoir pour éblouir les visiteurs à l’entrée du domaine, son regard fut avant tout attiré vers les membres de la sécurité, rudement bien équipés et en nombre conséquent. Mais ceux-ci le laissèrent paisiblement avancer jusqu’à l’accueil où une figure beaucoup plus avenante le réceptionna.

-Qui dois-je annoncer ?, demanda une hôtesse tout sourire en voyant le cortège à l’arrêt.
-Valmorine de Tintoret, précisa le majordome à l’apparence soignée. Et sa protection.
-Putain, et moi qui croyais que j’avais un prénom de merde…
-Puterelle mal baisée de putrachier des fosses, on ne se moque pas des autres et encore moins de leur prénom ! J’exige des excuses pour ma maîtresse, tout de suite !
-… waw.

L’homme était instantanément sorti de ses gonds… encore. L’autre était toutefois trop surprise pour mal le prendre, et se contentait de le regarder curieusement, essayant de déterminer si elle devait appeler la sécurité sur le champ ou simplement prêter une oreille attentive à cette séduisante âme en peine qu’elle se voyait tout à fait ramener dans le droit chemin. Elle était à peu près aussi attirée par les beaux gosses ténébreux et tourmentés que par les chiens errants, et pour cause : les deux montraient les crocs mais ne mordaient que rarement. Au contraire, ils ne demandaient qu’à être recueillis, manquaient cruellement d’affection et chacun de leurs sourires lui donnait la sensation jouissive d’avoir décroché une victoire sur le monde.

Mais loin de comprendre que la jeune femme s’était redressée pour mettre ses mamelles en valeur et plonger son regard bleu azur dans les siens, Aled, l’humble majordome, la sentit se raidir et regretta une énième fois de s’être montré un peu trop impulsif face à des gens normaux. Il avait encore un peu de mal à évoluer dans des environnements où la violence n’était pas un élément standard de langage.

-Je voulais dire, allez-vous faire foutre, chère Madame, rectifia le visiteur sur un ton distingué. Je vous prie de m’excuser mon débordement, les moqueries d’école primaire m’ont toujours… indigné au plus point.
-Beaucoup mieux, lui sourit la jeune femme sur un ton encourageant. Je suis toutefois dans l’obligation de vous expliquer que la vocifération d’insultes ou de juron ainsi que toute référence à des fluides sexuels hors contexte de coït visant à la fécondation humaine ou animale sont proscrites par notre règlement intérieur, Monsieur. Article 286 alinéa C. Ceci au sein de l’ensemble de nos établissements et des villes appartenant à notre communauté.
-Vous aviez marmonné « putain », non ? Juste avant que je parle.
-Et je m’en excuse sincèrement. Veuillez pardonner mon manque de professionnalisme, mon chien est mort hier soir et c’est un peu dur de garder le cap. Mon petit Bubulle…

L’hôtesse d’accueil grimaça petit à petit, une expression que faillit lui renvoyer son interlocuteur – il s’était ressaisit à temps. Professionnalisme, professionnalisme, cette femme avait employé le mot que lui-même récitait comme un mantra permanent dont il souhaitait imprimer sa psyché. Il était désormais le représentant d’une notable qui venait de se voir confier une charge importante, il se devait de correspondre à l’image… que ce job de merde attendait de lui. Non pas que ce soit réellement quelque chose de déplaisant. La paie était plus que correcte, il ne se fatiguait guère, il mangeait à l’œil, voyageait occasionnellement dans un pays riche en paysages où il faisait bon vivre pour la grande majorité du peuple... aucun de ceux qu’il côtoyait n’était susceptible de le poignarder sur un coup de tête ou de lui refourguer des saloperies incurables en respirant un peu trop près de lui. Ses interlocuteurs se lavaient régulièrement, savaient aligner des propos censés et correctement structurés…

Ne faisaient pas des plaisanteries douteuses en lui vomissant à la gueule quand enfin il trouvait le temps de dormir…

Non, ce n’était pas un job de merde, c’était un job très bien. Il devait être heureux.

Ce job, il l’honorerait de son mieux. Il voulait le garder.

-Madame, j’ai eu le temps de monologuer mentalement sur l’évolution de ma situation personnelle pendant que vous vous désoliez du sort de votre regretté Bubulle. Peut-être pourriez-vous… ?
-Buuub… buuub…

L’hôtesse fondit en larme, ses yeux déjà rouges de tristesse maintenant clos – elle venait de se prostrer sur le comptoir et l’imbibait généreusement de larmes et de morve. Mais sa détresse était telle qu’elle n’avait plus vraiment en tête de se mettre à son avantage pour séduire qui que ce soit.

Une autre figure, attirée par ces sanglots, vint rapidement à la rescousse.

-Babette, Babette… je t’avait dit que tu n’étais pas prête à reprendre. Maintenant écarte-toi et retourne faire ton deuil chez toi bien au chaud, tu nous ralentis tous.
-Mais… mais…
-Hop hop hop, pas de mais qui tienne, déclara la remplaçante en dégainant un pistolet qu’elle pointa contre le flan de sa collègue. On ne discute pas, sinon tu vas me forcer à être un peu plus ferme. Et je ne pense pas que tu veuilles passer l’après-midi allongée sur un lit à l’infirmerie… même si maintenant que j’y pense, c’est probablement ce qu’il te faut en fait. Vas-y, résiste.

L’éplorée, pas plus inquiète que ça de voir sa vie ainsi menacée, se contenta de se laisser lentement pousser par le canon en direction des coulisses. Quelques cris de larmes et autres exclamations plus tard, la nouvelle hôtesse, une rouquine sensiblement plus âgée et stable mentalement (à priori ?) que sa prédécesseuse, claqua la porte derrière elle et se présenta tout sourire à Aled.

-Bonjour Monsieur. Je vous prierai de penser à la mort et à la faim dans le monde, en particulier celle qui frappe les petits enfants dans les bidonvilles les plus sordides des sept mers, le temps de détourner votre attention et d’oublier ce que vous venez de voir qui n’est aucunement représentatif de l’accueil, des standards et de l’image de marque propres à la Maison Magdar. Comment puis-je vous aider ?

Professionnalisme, se répéta le messager. Pro. Fesse. Sion. Nalle. Lisme.

-Mon employeuse, Madame de Tintoret, a pris rendez-vous avec Valerian Loupiote. Monsieur Magdar s’est proposé comme mécène pour l’expédition à destination de Vertbrume. Ce qui a conduit ma maîtresse à faire route sur le champ pour le rencontrer.
-Aaaah, tout à fait, c’est vous oui nous vous attendions ! Quelques formalités de base et vous pourrez y aller.
-Pas de souci. Papiers d’identité, passe-droit ? J’ai également un sceau me conférant la signature pour tout engagement non financier pour Madame.
-Avant cela, il vous faudra simplement lire et signer notre règlement intérieur. Un questionnaire à choix multiples vous sera alors présenté et vous pourrez rentrer dans le domaine de Maître Magdar… si votre score est suffisant.
-Un QCM ? Un score ?
-Pour chaque personne souhaitant entrer dans le domaine, oui. Mille questions vous seront présentées, chacune dédiée à un point du règlement. Il sera attendu de vous un minimum de huit cent cinquante bonnes réponses avant de pouvoir rentrer dans le domaine. Les sessions d’examen durent quatre heures et ont lieu deux fois par jour, à huit et treize heures. Veuillez noter que notre examen est une accréditation certifiante valable cinq ans et mondialement reconnue en matière de savoir-vivre et de droit administratif. Les recruteurs de personnel des grandes maisons de Luvneelgraad en sont particulièrement friands.
-C’est une blague ? On a pas du tout le temps de…
-Il s’agit de la procédure standard à laquelle sont soumis tous les visiteurs ainsi que les habitants et employés de notre Maison. Monsieur Magdar est un homme particulièrement attaché au respect du vivre-ensemble, et estime que chaque visiteur de notre prestigieux domaine est en droit d’être dignement armé pour évoluer parmi-nous. Certains prétextent que nul n’est censé ignorer la loi pour justifier les coups bas prévus par leur règlement, nous préférons nous assurer que chacun connaisse le détail de nos règles afin de pouvoir faire usage de leur libre arbitre en pleine connaissance de cause.
-Madame, je peux comprendre l’intérêt administratif de la chose… peut-être légèrement excessive dans son application… mais c’est un peu Kafkaien, là. A quoi bon inviter les gens sur rendez-vous s’ils se retrouvent coincés à l’entrée ?
-Nous avons noté que Madame de Tintoret a déjà passé le test et qu’elle entrera accompagnée de… ohmondieuohmondieuohmondieu…
-…
-Monsieur Konan Yaombé :?
-C’est son conseiller, oui.
-MAIS CET HOMME EST UNE LEGENDE. Ou alors quelqu’un a… non, il n’y a pas d’erreur.
-Pardon ?
-IL A DEUX ETOILES A COTE DE SON NOM ! Ca veut dire qu’il a eu mille sur mille au test, et ça n’arrive jamais. Cet homme est donc soit un autiste, soit un tricheur, soit un génie.
-Un peu des trois, mais carrément.
-PLACE ! FAITES PLACE ! UN INVITE D’HONNEUR POUR MONSIEUR MAGDAR !


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-Sigurd, je me demandais… est-ce que vous ne seriez pas en train de vous ennuyer profondément depuis quelques temps ?
-Beuh ? Je sais pas. Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
-Une intuition. Comme un faisceau d’indices qui se présente à moi en m’exhortant à le remarquer et à faire quelque chose pour vous tirer de cette situation.

Son regard s’attarda tour à tour sur la pile de recueils de mots croisés qui siégeait par-dessus plusieurs parapheurs, sur l’adorable Denden qui flottait joyeusement au milieu de l’aquarium mural avec son chapeau de pirate, ses lunettes de plongée et sa petite bouée rose fuschia, ou encore sur l’énorme château de feuilles pliées qui se construisait progressivement dans un coin de la salle et qui atteignait maintenant près d’un mètre de hauteur au plus haut de ses tours crénelées. Sigurd l’avait agrémentée de petits soldats en origami (ou origamineries, en ses termes à lui) qui devenaient assez impressionnants pour trahir la quantité extrêmement préoccupante de temps qu’il avait dû passer à s’y exercer dans les locaux d’HSBC.

-Fausse alerte amiral !, s’exclama l’autre tout en donnant un coup de pinceau à l’épée de l’un des chevaliers miniatures qui habitaient la forteresse naissante. Le soldat Dogaku se situe à un niveau trollérable de respectabilité professionnelle pour ce jour. Ses réunions de la matinée ont été rondement menées et les contrats qu’il devait renouveler se portent très bien : plus qu’un coup de fil à attendre et la liaison vers Ali Fustad, mieux connue comme Hinu Town sera prolongée !
-Je vous fait parfaitement confiance pour faire ça mieux que personne. Ca n’est pas ça qui m’inquiète. C’est… le reste. Vous êtes beaucoup plus routinier que d’habitude. J’ai l’impression que quelque chose ne va pas. Est-ce que j’ai raison ?
-Vous me dîtes ça pour Vertbrume ?
-Je parle en général. Quelque chose qui aurait commencé il y a… plusieurs mois. Peut-être même beaucoup plus longtemps que ça.
-Je pense que vous vous faîtes du souci inutilement, que ce n’est pas la première fois et que vous le suspectez aussi.
-C’est… absolument possible, mais vous vous débarrassez de ça beaucoup trop facilement.

Elle avait ses raisons, plus ou moins. La moitié Sigurdienne du large bureau qu’ils partageaient ressemblait plus à l’atelier d’un adolescent brouillon aux moyens financiers beaucoup trop importants qu’à quoi que ce soit d’autre. A commencer par le hamac qu’il s’y était installé en place de son fauteuil de cuir, relégué dans un coin de salle depuis quelques semaines maintenant. La toile aux motifs estivaux fait de soleils, de coquillages et de petits lézards armés de pistolets à eau tranchait nettement avec le reste du mobilier. Ils avaient un lustre baroque orné de perles de cristal à la mouture vernie d’or, plusieurs meubles d’inspiration de style Dayo du treizième siècle en bois massif, des tableaux variant de paysages divers à des représentations d’abysses océaniques achetés au gré de leurs lubies sans grande valeur artistique…
A tout cela s’ajoutaient quelques tapisseries et grigris éclectiques pour la moitié Haylor, et pour l’autre, des trophées qui ne payaient pas de mine et divers souvenirs en tous genres que lui seul pouvait identifier : on citera pèle mêle un nez de clown qui avait appartenu à un mentor de son temps dans la milice, une sculpture de gingko taillée sous forme de coq offerte comme remerciement par l’empereur de Kanokuni, un fragment qui constituait la moitié de la jambe de bois du capitaine Crachin brisée lors de son éveil au haki de l’armement, ou encore la carte d’identification du premier agent du Cipher Pol qu’il avait eu le déplaisir de repérer en train de l’espionner en se cachant dans une armoire.

La pièce la plus remarquable restait probablement le grand aquarium mural d’une dizaine de mètres de large, coté Sigurd, qui foisonnait d’une multitude d’espèces endémiques de North Blue – pas d’animal exceptionnel en son sein, à part peut-être le canard en plastique et le requin-peluche qui faisaient office de jouets pour son escargophone (prénommé Scott, l’inséparable) lors de ses bains. Les vrais poissons de l’aquarium semblaient également apprécier la compagnie du faux-requin, ce qui amenait Sigurd à s’en servir pour essayer de leur apprendre des tours.

En bref, c’était le grand luxe, ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient et avaient les moyens.

Mais lui en profitait pour faire n’importe quoi.

Plus que d’habitude, précisa mentalement Haylor en le voyant ouvrir la fenêtre pour laisser entrer un pélican qui tenait à l’intérieur de son bec ce qui semblait être la dernière édition du Merlin des Mathétacticiens, un recueil de casse-têtes en tous genres généralement plébiscité par les retraités de la marine mondiale et les stratèges amateurs de tous bords.

Et malgré ça, elle n’était pas encore suffisamment agacée par la chose pour l’empêcher de poursuivre, trop curieuse de voir son spécimen de blondinet domestique vaquer à ses excentricités. Beaucoup de femmes affectionnaient les chats, elle avait trouvé mieux. Un simple coup d’œil au crabe de papier – un autre origami en taille réelle cette fois - qu’il lui avait offert il y a une demi-heure suffit à ce qu’elle renchérisse sur cette pensée. Les pattes et les pinces de la chose étaient légèrement articulées, l’animal avait presque l’air de lui sourire en dépit de son allure de vrai crabe et…

-Attendez, s’étonna-t-elle en étudiant de plus près l’animal et ce qui le constituait. Est-ce qu’il s’agit d’enveloppes ?
-Courriers du jour. Je regardais par curiosité. Tout le monde pleurnichait que tout était trié avec les pieds et qu’on perdait la moitié de ce qu’on attendait depuis qu’Yvette s’est barrée, alors je zyeute ce que peut être le problème… même si le plus gros problème que je vois dans cette histoire c’est ces putains de révos qui recrutent n’importe comment comme des malades.
-Aaah, j’étais presque déçue de ne pas vous entendre maugréer à ce sujet, s’amusa-t-elle en retrouvant au moins un signe de bonne santé chez son comparse. « Et gnagnagna révos et gnagnagna pirates et gnagnagna CP ». Ravie de voir que vous avez autant d’énergie pour râler que pour jouer. Plus sérieusement. Vous êtes encore coincé dessus ?
-Sur Yvette ? Meuh non, je n’ai aucune raison de trouver ça naze voyons ! C’est pas du tout du sabotage industriel ou quoi que ce soit : « Désolée, Sigurd, Evangeline. », s’emporta le blondinet en mimant la voix de leur vieille secrétaire-en-chef depuis le confort de son hamac nouvellement regagné. « J’ai l’impression de galvauder le peu de temps qu’il me reste à vivre ici, dans ces bureaux, à attendre que la mort m’appelle, et ce sans rien faire de notable de mon existence. Je sais qu’il est beaucoup trop tard pour qu’une vieille fripe usée telle que moi n’espère quoi que ce soit qui puisse se prévaloir d’avoir inspiré la grandeur auprès de ses pairs, mais l’idée qui me hante se fait de plus en plus pressante au point de m’en étriper le cœur ! Au point que même en étant trop vieille et fatiguée, j’aimerais quand même avoir l’impression d’avoir servi à quelque chose de plus grand quand viendra le moment de mourir. Ne serait-ce qu’un tout petit peu. »

Excellente reconstitution, remarqua la jeune femme. Ce qui ne lui correspondait pas le moins du monde, il avait bien davantage tendance à utiliser son propre vocabulaire pour restituer les discours d’un autre. D’une manière ou d’une autre, ça l’avait donc marqué.

Mimer les voix, par contre, il le faisait toujours un mélange d’assez bien et d’assez mal pour que l’on s’en amuse.

-J’étais là quand elle nous l’a annoncé, vous n’avez pas besoin de refaire toute la…
-«Du coup je vais laisser les pleurnichards de service me lobotomiser le cerveau et rejoindre la révolution, mwarharharh ! Mon nouveau but dans la vie, ça va être de me faire connaître comme étant Yvette la révoctogénaire ! Elle avait que soixante mais passons. Ca en jette hein ? Je veux dire, les gens de mon âge se retrouvent généralement en état de faiblesse et de solitude au point de finir embrigadés dans des sectes ou des arnaques pyramidales menées par des puteries de salopards charismatiques, alors quitte à le faire, autant rejoindre la plus grosse arnaque du monde ! Ils ont pignon sur rue, ils ont bonne réputation et EN PLUS ILS ONT DES PUTAINS DE NINJAS. Tout le monde aime les ninjas, CQFD ! Et ne m’en voulez pas, c’était ça ou pirate, j’ai pris le moindre mal.
-Vous êtes horrible.
-Sûrement mais chuis pas le seul, et très loin d’être le pire.
-Non, vous êtes vraiment horrible. Son histoire est terriblement, terriblement triste. Bien sûr qu’elle est isolée. Bien sûr que c’est difficile. Ses enfants ont perdu la vie, elle a dû les élever seule pendant que son mari dépérissait lentement d’une maladie rare qui faisait pousser des cactus sur son corps…
-Vrai que c’est dur. Jamais compris cette histoire d’ailleurs.
-C’était un Carnocactaceae Morfalidus, une plante carnivore originaire de South Blue qui fonctionne à la manière d’un parasite en se logeant dans le corps d’un hôte, généralement un mammifère, pour diffuser ses graines. De nature charognarde, elle reste dans un genre de stase à attendre la mort naturelle de son porteur pour commencer à se développer à partir de sa carcasse. Toutefois, il peut arriver que les graines subissent une mutation qui les rend incapables de discerner si leur porteur est mort ou pas… ce qui les incite à éclore prématurément. Commence alors une lente bataille entre le système immunitaire de l’hôte et le cactus naissant qui se résume à une simple partie de pile ou face : si la graine parvient à survivre suffisamment longtemps, il n’y a pas moyen d’en réchapper. Il existe des traitements permettant de s’assurer que tout se passe bien… mais rares sont ceux à les connaître et à pouvoir les appliquer.

Elle hésita un instant, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule pour déterminer si elle venait d’asséner un grand coup de somnifère à son auditoire ou si au contraire, et c’était bien le cas, Sigurd la regardait avec la fascination toute particulière qu’il lui dédiait comme à chaque fois qu’elle débitait des anecdotes rocambolesques de ce style. Et comme à chaque fois, elle se sentait bêtement fière, bêtement flattée, bêtement heureuse et bêtement bête.

-Vous êtes tellement belle quand vous me récitez les comptes rendus de vos nuits blanches passées à bouquiner des trucs savants inutiles, c’est incroyable.
-Je sais.
-Dommage que les gens normaux vous prennent pour une folle quand vous faîtes ça, hein ?
-Dommage que vous soyez incapable de maintenir un compliment plus de deux secondes, plutôt.
Où en étais-je, déjà ?
-Cactus carnivore parasitique, Yvette la révoctogénaire, moi qui vous donne l’impression de crever d’ennui en me réfugiant dans strictement toutes les distractions qui me passent par la tête, et encore avant le fait que vous ne tolérez le hamac dans le bureau que parce qu’à la base je voulais me faire installer un bon gros lit pour siester et que vous avez mégaditnon parce que vous sentiez venir gros comme ça que ça allait forcément déraper trop souvent.
-Chut. Vous savez aussi bien que moi que c’était une très mauvaise idée.
-Nan nan nan, moi je suis un flemmard très raisonnable et je sais utiliser le mot sieste sans rajouter des adjectifs très tendancieux derrière.
-Vous êtes insupportable…

Ils furent interrompus par un amas de bulles en éruption provenant de l’aquarium – des bulles qui éclatèrent au contact de la surface pour orchestrer une succession de blup-blup distinctifs, un appel pour Sigurd qui en profita pour repêcher son escargophone avant de s’éclipser avec.

Et de revenir tout de suite.

-Haylor, c’est Vaxholm, c’est pour vous.
-S’il appelle par Scott, c’est plutôt que c’est pour vous.
-C’est pour nous deux et ça m’intéresse pas mais il veut pas comprendre. Et y’a aussi Loupiotte. Et quelqu’un de la capitale.
-Qui ?
-Nan mais j’allais pas l’écouter assez longtemps pour me le faire expliquer, ça va pas la tête ? Le pied dans la porte, technique de manipulation marketing pour forcer les gens à vous accorder de l’attention et à se laisser empoisonner par votre discours. Je dis non.
-Evidemment… passez le moi.
-Transféré sur votre escargophone. Vais me balader dans le port, je crois. Si vous avez besoin de moi, utilisez le Sig-Signal et j’accourrai comme si ma vie en dépendait.
-Vous imaginez bien que si je l’utilise et que vous ne venez pas, votre vie en dépendra vraiment.
-Meuh non, vous vous êtes adoucie depuis la dernière fois…
-…
-… je reste dans le coin, évidemment.
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