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Bras de fer

Vous êtes sûrs de vous?
Ah ben, certains.
C’est bien son nom qui est sorti.
On est combien, déjà, ici? D’habitants.
On est nombreux, trop nombreux même.
Et fallait que ça tombe sur ce nom.
Eh oui.
Et je peux vous dire que Vankov Vodkalewyk, c’était un sacré salopard.
Ingénieur en chef du Tyran, ça pour un salopard…
Ah oui, mais là, c’est sa fille.
Ça change vraiment quelque chose?
On peut décemment pas juger quelqu’un selon ses ancêtres…
C’est vrai. Enfin là, de ce que j’ai compris, c’est aussi une sacrée salo-
Elle a participé à l’Effort de Libération.
Oui, effectivement, elle y a participé. Un peu. Quand on était déjà bien engagé, quoi.
Paraît qu’elle s’est ramenée comme une fleur au dernier moment. Moi, j’y vois qu’une opportuniste.
Opportuniste ou pas, on peut pas franchement parler d’un ennemi de la nation.
A l’époque, elle était pénard, dans cette même Tour d’ailleurs, pendant que nous…
A l’époque, c’était une gamine. Et puis elle a fini par les payer, ces années.
Ah bon? Y’a rien dans les registres qui parle de travaux forcés, vous êtes sûr?
Certain. Ça lui a coûté un bras.
Ah ! Bon ! Elle a raqué combien?
Littéralement un bras. Les ruines lui sont tombé dessus. D’après les médecins, pour la sortir de là, y’a fallu… Skwik.
Attendez… Elle était pas dans le coma, celle-là?
Quoi?
On va élire au Quorum quelqu’un dans les vapes?
Si elle est sur les listes, c’est qu’elle travaille, non? Je vois difficilement comment elle pourrait être dans le coma.
Ils disent quoi, vos registres?
Vous croyez qu’on suit à la trace tout le monde? Non, moi, ça dit qu’elle bosse sur les chantiers. Et pour bosser, faut être bien vivant il me semble.
Bon…
On fait quoi?
On pourrait pas… Retirer quelqu’un au sort?
Bah…
C’est à dire que…
Ouais, ça fait un peu ce qu’un tyran ferait, quoi.
Plus vraiment le genre de la maison.
Alors quoi, on élit une fille de salaud à notre assemblée?
Les problèmes, c’est pas ce qui manque en ce moment, pas besoin de nous en créer un autre. Rencontrons là d’abord, il sera toujours temps d’aviser ensuite.
    Partout où l’on pose le regard, la fumée s’échappe et les étincelles filent. Partout où l’on tend l’oreille, les coups de marteaux résonnent et les ordres fusent. Citadelle a toujours été un énorme chantier en ébullition, et le récent changement de régime n’a certainement pas ralenti l’activité de la cité, bien au contraire. Que ce soit des réparations, des rénovations, des contrôles, de nouvelles bâtisses ordonnée par le Quorum ou de nouvelles commandes de navires et d’armes, on trouve du travail à chaque coin de rue, si bien qu’à part la pause clope, les moments de détentes se font plutôt rares. Et le petit atelier à moitié caché dans les ruines à peine dégagées de l’ancienne tour du tyran ne fait pas exception à la règle.

    Un désordre parfaitement organisé, où l’on s’affaire sur une table de bois reluisante à côté du reste, un trésor gardé de la poussière, un temple dédié à la minutie et au travail bien fait. Table sur laquelle trône ce qui semble être un bras mécanique bon marché, rouillé et grinçant, qu’une manchot tente vainement de polir.

    Nat’?

    La voix qui lui parvient aux oreilles s’échappe de l’entrée, séparée du reste par un rideau de fortune.

    Je t’ai déjà dit de pas m’appeler comme ça.

    Le rideau se lève, repoussé par un homme à forte carrure, à la moustache épaisse qui pointe des deux côtés vers les cieux, et à la chevelure quasiment inexistante. Pour le définir convenablement, il suffit d’employer les adjectifs bon vivant et sympathique. Véritable propriétaire de l’atelier, il sert de prête-nom à Natalya et s’en porte très bien. Elle fabrique, répare, décrasse, et il s’occupe de la façade. Les gens savent très bien à qui ils ont à faire, mais tant que le nom de Vodkalewyk n’est marqué sur aucune facture, l’illusion fait le travail.

    Tu m’engueules peu importe comment je t’appelle, j’fais comment moi?  
    Tu ne m’appelles pas.
    J’verrais ce que je peux faire. Le vieux de l’usine demande quand est-ce qu’il pourra récup’ sa lunette.
    Sur la table, à ta droite.


    Une soudure plus tard, et la voilà qui souffle et passe un coup de pinceau sur son bras artificiel. Bien qu’il n’en ai pas l’air, le simple fait qu’il réponde à peu près à ce que commandent les nerfs de la jeune femme amène la prothèse au rang des objets miracles de la technologie. La prouesse est là, c’est simplement l’enrobage qui fait défaut. Sûrement dû au fait que Gabriel, le moustachu, l’ai simplement retrouvé au milieu du merdier qu’était son atelier, à l’époque. Il l’a hérité de son père, lui-même l’ayant hérité de son grand-père et ainsi de suite jusqu’à quelques générations auparavant,. L’arrière-arrière-arrière grand-père de Gabriel était un sacré ingénieur, d’après ce qu’il sait, et ce fut bien le seul de la famille. Du savoir-faire de cet ancêtre n’est resté que cette bâtisse à moitié écrasée par la chute de l’ancienne tour du tyran, et retapée à la va-vite, et ce vieux bras mécanique qui, par miracle, fonctionne encore, et que Natalya s’efforce de remettre au goût du jour. Les autres boulots, ce n’est que pour se débarrasser de sa dette auprès du propriétaire des lieux.

    On frappe, c'est p'tête lui.


    Elle ne répond pas, se contente de poser l’œil dans une petite loupe pour mieux visualiser cette minuscule vis qui ne veut pas se laisser tourner, tandis que l’autre repasse derrière le rideau pour s’occuper de l’arrivant, un petit colis contenant une lunette toute neuve sous le bras.

    Ah, non, résonne sa voix dans l’entrée, c’est pas lui. Nat’, tu ferais mieux de venir.
      Devant l’entrée de l’atelier, sur la place de ce qui est devenu un véritable marché couvert par les immenses ruines, se tiennent toute une rangée de miliciens et d’officiels du nouveau gouvernement, c’est-à-dire des élus. Natalya, après avoir bien remboîté son bras artificiel, pousse la porte, les toise du regard, et face à leur silence qu’elle juge méprisant, consente à lâcher quelques mots.

      Si vous êtes venus pour m’arrêter, je préfère vous prévenir tout de suite : je ne vous suivrai pas de mon plein gré.

      Elle n’a pas l’habitude de se battre. A vrai dire, elle ne s’est même quasiment jamais battu, mais elle ne compte tout de même pas se laisser traîner derrière les barreaux aussi facilement. Au fond d’elle, elle ressent même une pointe de soulagement : le silence radio concernant son nom et son héritage lui a toujours paru étrange, ou du moins elle s’est toujours dit qu’un tel jour viendrait, depuis que l’autre tyran est tombé. Une fille de salopard, ça se juge tout aussi bien que le salopard en question.

      L’un des hommes s’avance, le plus distingué. Le plus vieux, également. Il porte un chapeau, une redingote élégante, et bien qu’il ne sourit pas, son regard pourrait facilement être considéré comme chaleureux.

      Nous ne venons pas vous arrêter. On aurait même aucune raison de le faire.

      La jeune femme remue ses doigts mécaniques, avec une certaines latence, ça l’agace, ce machin est pas totalement au point, il faudrait le recalibrer, peut-être même le…

      Mademoiselle Vodkalewyk, vous êtes conviée à la Tour.
      Non merci.

      Un milicien peste, un autre la regarde de travers. Celui qui lui parle ne bronche pas.

      C’est important.
      Même, non merci. J'ai du travail.
      Eh bien, eh bien. J’ai peut-être employé des mauvais mots. J’ai dit conviée? En fait, ce n’est pas vraiment une invitation.
      Une arrestation, donc.
      Une convocation, plutôt. Le Quorum vous attends, mademoiselle, et vos bricolages peuvent attendre.
        L’endroit est plus coloré que dans ses souvenirs. Il y a des jolies tapisseries aux murs, un bien beau tapis rouge satin qui parcours les corridors, le tout est illuminé par de grandes vitres qui offrent une vue imprenable sur l’ensemble de la cité. A l’époque, une bonne partie de ces fenêtres étaient cloisonnées, barricadées, et on trouvait, à la place des chandelles et des bibelots, surtout des armes. Elle s’en souvient comme si c’était hier. Elle se souvient des nuits durant lesquelles elle sortait, en douce, du laboratoire de son père, pour s’aventurer dans ce dédale, explorer les moindres recoins de la Tour, jusqu’à ce qu’elle se fasse prendre par un milicien de garde. Et comme dans ces moments-là, la milice d’aujourd’hui l’accompagne vers une grande pièce centrale, dans les hauteurs du bâtiment. Mais cette fois, ce n’est pas dans un énorme laboratoire qu’on l’emmène, mais bien dans ce qui ressemble à un immense amphithéâtre dans lequel plusieurs gradins se font mutuellement face.

        Tout la repousse, dans cet endroit. De l’extérieur déjà elle pouvait entendre les murmures des débats. Et lorsque la porte s’ouvre, la salle se tait, et plusieurs dizaines de paires d’yeux se tournent vers son escorte, et donc inévitablement vers elle. Parmi ces gens, on retrouve des hommes, des femmes, des vieux, des jeunes, et pourtant pas un seul se démarque aux yeux de Natalya. Une vieille habitude qu’elle a, de flouter la plupart des visages. Pour pas parasiter son cerveau ; elle a mieux à faire que de se souvenir de gens particulièrement inintéressants.

        On l’invite gentiment à s’avancer entre les deux rangées de gradins d’une tape sur l’épaule, et la jeune femme s’exécute, tête haute. On murmure sur son passage, on toussote, ça la ferait presque rire, si elle n’avait pas cette sensation amère de pleinement perdre son temps ici. Une chaise l’attend, en contre-bas du bureau surélevé qui accueille l’homme chargé de présider la cérémonie, généralement choisi au hasard avant chaque séance.

        Une mise en scène de tribunal. Elle s’assoit à ce qu’elle identifie mentalement comme le banc de l’accusé, pressée d’en finir, qu’elle reparte libre ou enchaînée. Rien que les voir tous alignés devant elle, ça lui filerait presque de l’urticaire.

        Bien. Notre invitée étant enfin arrivée, la séance peut enfin reprendre.