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C'était mieux avant !

Cher journal,

Un ouragan aurait beau la dévaster, Goa resterait toujours la plus belle île du monde ! Je me retiens avec peine de trépigner d’impatience et de joie alors que le navire pénètre beaucoup trop lentement dans le port. Il n’y a pas de spectacle plus magnifique que la vue de ces milliers de magnifiques maisons aux couleurs chaleureuses : jaunes, rouges, vertes, bleues, rivalisant d’efforts pour paraitre plus pimpantes que leurs voisines ! Que la marée de toits, de clochers et de tourelles, les rues pavées de blanc, les hautes murailles, et bien sûr l’immense palais-forteresse royal dominant la cité de son autorité rassurante. Devant un tel panorama, on aurait peine à croire que Goa la magnifique se relève à peine d’une des pires catastrophes de son histoire ! On ne distingue rien, depuis la rambarde où je m’appuie, des nombreuses maisons désertées de leurs occupants dans la ville haute, des rues remplies de mendiants et des façades mutilées par les combats. Même le palais, malgré sa grandeur, n’est plus qu’une coquille vide éventrée par les combats qui s’y sont déroulés.

Un marin m’aide à descendre la valise le long de la passerelle qui mène au quai, puis je me retrouve seule. Je déambule un moment parmi la foule de passagers jusqu’à reconnaitre une longue tignasse blonde, ornant le visage pâle et souriant de ma grande sœur.

« - Réglisophie !
- Caramélie ! Je suis heureuse de te revoir ! »

Nous nous enlaçons et nous dévisageons un moment, le visage radieux et les yeux pétillants. Certains s’obstinent à dire que nous nous ressemblons Réglisophie et moi, mais ces gens-là ne nous ont jamais regardées de près ! J’ai un sourire bien plus naturel, un corps bien plus sportif, bien proportionné et agile, tandis qu’elle se pare de bien trop de manières et que son regard, quoique extrêmement pénétrant, est bien trop travaillé pour que je n’y décèle pas une forme de séduction volontaire manquant de spontanéité. Je le sais, je fais la même chose (beaucoup plus subtilement, note le journal !) quand je cherche à impressionner les gens ! Sauf que je ne le fais pas tout le temps, moi ! Et oui, bon d’accord, elle est plus grande que moi, elle porte à la perfection sa robe de ville dont les pans vert sombre voltigent au gré de la brise du bord de mer, et la plupart des gens sont unanimes pour la trouver ‘’charmante’’, ‘’admirable’’ et ‘’tellement intelligente’’… mais c’est parce que la plupart des gens sont aveugles et stupides ! Je le sais, moi, que c’est un peste, une manipulatrice, une personne odieuse et le pire être humain qui soit ! Et gnagnagna je fais la maline parce qu’on m’appelle ‘’la jeune comtesse d’Isigny’’, et gnagnagna encore, moi les parents m’ont payé es vacances à Suna Land avec le duc d’Augustin et j’ai pu essayer les bateaux tamponneurs. Et ma robe est la plus belle, et je suis la préférée des adultes ! Pffff, frimeuse !

Mais… malgré tout ça c’est ma sœur, et je l’aime bien plus que je n’aime le reste du monde. D’ailleurs nous sommes sincèrement heureuses de nous revoir ! Et même si je sais qu’elle en pense autant que moi à mon propre sujet, nous brisons vite la glace qui peut se former entre deux personnes sensées être très proches mais qui ne le sont plus tant que ça, après avoir vécu séparées pendant des années. Nous montons à l’arrière de la calèche en échangeant quelques banalités tandis que le cocher qui accompagne ma sœur s’occupe de mes bagages, puis nous nous mettons en route.
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Quel plaisir de flâner au milieu de ses jolies rues aux maisons pimpantes et aux façades colorées, généreuses en verdure, en arbres étendant leur ombre protectrice sur les passants ! D’emprunter un passage familier de mon enfance, de croiser un escalier dont je connais par cœur l’usure de chaque marche tout en résistant à l’envie d’en escalader la rampe, comme je le faisais toujours étant enfant. Peu importe si tout cela n’est plus qu’un cache misère à présent: une partie de la ville haute n'a pas été reconstruite, faute de moyens et de personnes pour y habiter, et une autre partie trop importante est occupée par des indigents. Des anciens occupants de la décharge pour la plupart, invités par notre cher gouverneur désireux de balayer les barrières classes sociales, faisant de la haute ville un endroit encore moins sûr que la ville basse dans certains quartiers !
Assise à côté de moi, dominant la rue du haut de notre calèche, Réglisophie me désigne des maisons çà et là :

« - La demeure des d’Arezzo, tu te souviens ? Et c’est ici que vivaient les von Grosgrabenstein. Je crois que leur fille réside à Logue Town actuellement. Toutes les maisons à partir de cette rue là-bas et jusqu’à la place royale sont abandonnées, à part celles du fond qui sont des squat. Le grand bâtiment ici a été racheté par une famille de bourgeois, mais ils n’y vivent pas. Et le bel hôtel aux murs grenat devant nous a été investi par les Dumont. Tu ne te souviens pas d’eux ? Avant ils se faisaient appeler les du Mont pour se donner un air aristocratique, mais depuis la révolution ils se sont empressés de gommer leur particule ! »

Nous pouffons toutes les deux, avant de nous laisser aller à un court silence.

« - Je suis surprise que vous ayez accepté de revenir finalement, père et toi. La dernière fois que je lui ai parlé, père m’avait dit qu’il avait renoncé à la vie publique.
- La décision venait de moi, en fait. »

Je hausse les sourcils, surprise.

« - Ça fait longtemps que tu es loin de la famille. Tu vis ta vie de ton côté, et tu n’as pas connu grand-chose de notre exil. Oh bien sûr nos cousins de Saint Uréa ont été adorables avec nous : ils nous ont fourni un logement et une rente pour vivre décemment. Mais ce n’était pas une vie, pas à long terme en tout cas. Et contrairement à toi nous avions trop de blessures encore ouvertes ici pour tirer un trait sur Goa. »

Je ressens douloureusement les reproches qu’elle distille dans ses mots. Et c’est profondément injuste ! Je voudrais lui lancer à la figure qu’elle se trompe à mon sujet ! Lui raconter tout ce que j’ai enduré et accompli depuis mon départ de la maison il y a dix ans, d’abord pour intégrer une école de la marine avant de bifurquer vers le Cipher Pol. Combien son simple exil d’aristocrate déchue ne vaut pas grand-chose à côté de tout ce que j’ai pu endurer et accomplir pour le compte du Gouvernement Mondial ! J’adorerais lui montrer juste quelques gouttes de la nouvelle Caramélie, de mes talents, ma vie d’agent plus ou moins secrète, lui montrer le pouvoir de mon fruit du démon aussi, et lui démontrer à quel point ses reproches sont injustes et ridicules !
Evidemment, ça fait partie des inconvénients du Cipher Pol : même ma famille me croit employée à un poste administratif loin de l’action, des secrets, et surtout très en dessous de leurs ambitions d’une carrière prestigieuse dans la marine, malgré mon salaire confortable. Il n’y a guère que quand j’ai pu dégager des bénéfices avec mon entreprise Sirena qu’ils ont commencé à voire mes activités d’un meilleur œil. C’est pour ça que je me retiens, et même que je me force à prendre une mine contrite tout en répondant avec douceur :

« - Je comprends. Je sais que je ne peux pas imaginer tout ce que vous avec dû endurer en exil papa, maman, Chocolannabelle et toi. Je sais que je vous ai paru absente et que ça a du te sembler injuste de penser que je vivais ma vie de mon côté pendant que la famille était au plus mal. Mais tout va changer maintenant, et pas seulement parce qu’on a de l’argent.
- C’est vrai. Tu as même encore plus raison que tu ne le crois, malgré toi. »

Je hausse un sourcil accusateur comme pour lui faire comprendre que je vois bien qu’elle me provoque mais que je ne rentrerai pas dans son jeu. Elle poursuit, horriblement satisfaite d’elle-même :

« - J’ai repris contact avec beaucoup de nos anciens voisins, de nos amis, et d’une bonne partie de la noblesse en exil -ceux qui ont survécu en tout cas-. Après trois ans les choses commencent à bouger. Nous ne sommes pas les seules à être revenues, et nous ne sommes pas les seules à avoir remarqué à quel point les choses ont peu évolué depuis notre départ. »

Je suis sincèrement surprise cette fois, mais en bien. Je parviens cependant à masquer ma surprise en affichant une admiration qui n’est presque pas feinte, en constatant que ma grande sœur est autre chose qu’une chipie mesquine et prétentieuse ! Même si les deux ne sont pas incompatibles !

« - Tu peux compter sur moi pour être à tes côtés à présent, alors tu n’auras plus d’excuse pour ne pas y arriver ! Et tu verras que tu n’es pas la seule à avoir changé en trois ans. »

Elle rit :

« - Ne te monte pas trop la tête non plus, Bébémélie !
- Idiote ! Et arrête avec ce surnom ! »

Elle se contente de m’adresser son regard narquois de vilaine grande sœur, et de glousser comme une bécasse avant de reprendre :

« - Je suis contente que tu t’intéresses aux affaires d’adulte et au reste, mais à partir de maintenant tu vas pouvoir écouter ta grande sœur au lieu de te disperser dans tous les sens. Et si tu ne me fais pas honte, je te présenterai à nos amis de la ville haute. Tu verras, les choses vont bouger et j’espère qu’elles iront dans le bon sens ! »

Nous restons un moment silencieuses, à observer les rues chacune de notre côté ; mes pensées vagabondent dans le vide. Malgré moi je suis heureuse de la voir si impliquée, je ne m’attendais pas du tout à ça de sa part avant de la revoir. Tant mieux ! Mais j’avoue que je m’inquiète aussi un peu de savoir dans quoi elle se lance, ni si ses projets ont la poindre chance de déboucher sur quelque chose.
Soudain, un sourire se dessine sur mon visage alors que je lui lance instinctivement :

« - Au fait, je suis allée au parc de Suna Land l’année dernière. Et contrairement à toi, j’ai pu faire un tour sur la grande roue !
- … Sale petite peste idiote ! »
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Les roues du carrosse crissent en concert tandis que les chevaux s’arrêtent dans un ordre parfait, et que la calèche nous dépose devant ma maison préférée de tout Goa. Une grande façade jaune bordée de pierres blanches formant des mosaïques, un perron en escalier avec une rampe de fer finement ouvragée, d’immenses fenêtres comme autant de perles scintillant au-dessus de la rue, et plusieurs bâtiments annexes accolés : une véranda et une aile des serviteurs avec les écuries et le reste.

Lorsque je passe la porte de la maison de mes parents, j’ai de nouveau huit ans. Adieu l’agent d’élite du gouvernement aux pouvoirs surnaturels, et revoilà la Caramélie rêveuse, joueuse, mais également qui redoute l’autorité parentale !
Le sourire de mon père est communicatif, et il me serre dans ses bras avec entrain ! Il est toujours plus grand que moi, et il le sera probablement toujours à présent. Il a cette même chaleur, cette même sensation de maîtriser son univers, de savoir sans cesse ce qu’il fait, et de disposer du bon droit d’être le très noble comte d’Isigny. J’ai beau savoir que tout est remis en question à présent, que tout ça n’est qu’un cache misère déchiré qui tient à peine, quand il me serre contre lui ça n’a plus la moindre importance !

« - Bienvenue à la maison !
- Je suis heureuse de vous revoir, père. Comment vont mère et Chocolannabelle ?
- Ta mère nous a envoyé une carte de Myriapolis. Son périple là-bas semble la ravir. » M’informe mon père, passé maître depuis des années dans l’art de faire semblant d’approuver les choix de vie de son épouse. « Je te la montrerai tout à l’heure si tu n’es pas incommodée par les photos d’insectes géants. Quant à ta petite sœur, elle poursuit son cursus universitaire à Saint Uréa. »

Un serviteur que je ne connais pas s’occupe de mes affaires et m’accompagne jusqu’à ma chambre pour que je puisse prendre le temps de me rafraîchir et de me changer. Alors que je parcours les couloirs je constate que de l’intérieur la maison ne fait pas aussi bien illusion que la façade. Presque aucun meuble n’a survécu au pillage des émeutiers révolutionnaires, et il a fallu trois ans d’efforts à notre famille avant de pouvoir réinvestir les lieux. Des dégradations ont été réparées -ou dissimulées- l’antique mobilier familial remplacé par ce que nous avons pu trouver, acheter à des prix raisonnables ou nous faire offrir, mais je devine sans mal que la plupart des portes fermées donnent sur des pièces complètement dépouillées. C’est un peu lamentable, mais le principal c’est de faire illusion du point de vue de nos invités tant qu’ils restent au rez de chaussée. Le reste viendra avec le temps !

Les murs de ce qui était autrefois ma chambre sont occupés par un lit qui m’est étranger, une armoire que je ne connais pas (et qui en comparaison de la précédente serait comme une barque de pêche à côté d’un chalutier) et par quelques meubles qui peinent à dissimuler le vide de la pièce. Peu importe. Je prends le temps de m’allonger sur mon lit, de fermer les yeux, de respirer un grand coup et de me glisser un morceau de chocolat dans la bouche. Je suis chez moi !

On part ici.
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On revient de .



Cher journal,

Quand bien même je prends un grand plaisir à être ici, la véritable raison de mon retour à Goa est motivée par le travail. C’est pourquoi, après un agréable repas en famille, quelques rendez-vous mondains chez diverses connaissances qui semblaient impatientes de me revoir (ou de trouver un prétexte pour inviter ma sœur si populaire, peuh !) et un passage au Broumet’s (qui est objectivement la meilleure chocolaterie de l’île !), je me fais le devoir de rendre visite à dame Candice Clarcin de Batiolles, baronne de Batiolles -même si ce nom n’est plus qu’un titre de courtoisie désormais- et surtout cheffe d’équipe au sein du CP5.

Trois ans après la tentative de coup d’éclat révolutionnaire, le Cipher Pol est toujours très actif sur l’île. Notre nouvel ordre de mission comprend la collecte d’informations, l’identification des résidus d’éléments révolutionnaires, et leur élimination de manière propre et radicale. Il comprend également, de manière plus discrète, l’évaluation du gouvernement Fenyang,  la mesure l’opinion populaire à son égard, et si besoin de guider l’un ou l’autre vers une situation stable et favorable au Gouvernement Mondial qui s’inquiète de la montée de l’impopularité de son gouverneur, et de l’éventualité d’un nouveau soulèvement.
En tant que cheffe d’équipe nouvellement assignée à cette tâche, dame Candice Clarcin de Batiolles a pris quelques mesures éloquentes : pour commencer elle a pratiquement déserté l’ancien QG du CP situé dans les montagnes, trop peu pratique et difficile d’accès pour nos missions de contre-espionnage, pour relocaliser nos activités dans sa demeure familiale de la ville haute. Ensuite, elle a choisi d’intégrer à son équipe tout ce que le Cipher Pol compte de ressortissants de Goa, parmi lesquels de nombreux membres de l’ancienne aristocratie et leurs sympathisants. D’où mon affectation ici j’imagine, même si je me plais à penser que mon dossier a dû jouer d’une manière ou d’une autre.


Il règne dans l’hôtel de Batiolles une activité intense et feutrée, typique des bureaux du CP. J’ai le plaisir de croiser quelques collègues et autant de sbires, ce qui me change agréablement des trop nombreuses missions que j’ai à exécuter seule. Je suis promptement introduite dans le cabinet personnel de la maîtresse des lieux, un endroit tout à fait charmant et bien agencé, copieusement garni de mobilier dernier cri, de tapis épais et de tableaux dont mon ignorance crasse des milieux artistiques me font ignorer la valeur. Sachant ce que je sais à propos des pillages des maisons de la haute ville de Goa, auquel l’hôtel de Batiolles n’a pas échappé (le sang du précédent baron de Batiolles, le défunt neveu de l’actuelle détentrice du titre, doit encore incruster le carrelage du grand hall), je devine que dame Candice est encore plus douée que moi pour faire passer certaines dépenses personnelles en notes de frais de mission !

Assise derrière son bureau, la commandante de toutes les unités du Cipher Pol de Goa pose sur moi son regard flamboyant, passablement déstabilisant :

« - Agent d’Isigny, ravie de vous revoir enfin physiquement.
- Plaisir partagé, cheffe. »

Toujours en mission à travers les sept mers comme beaucoup de mes collègues, je n’avais pas eu l’occasion de revoir dame Candice depuis des années.  gée d’une quarantaine d’années, dominant tous ceux qu’elle côtoie de sa très haute stature, elle est drapée d’une espèce d’aura de calme qui semble à peine pouvoir contenir le feu bouillonnant qui l’habite.

« - Asseyez-vous. Bien. Avez-vous eu le temps de vous imprégner de la situation de Goa depuis votre arrivée ?
- Honnêtement, la ville était plus jolie dans mes souvenirs. Plus grande aussi, et plus animée. D’un autre côté, la dernière fois que j’y ai mis les pieds les gravats et les cadavres jonchaient les rues, alors j’y vois tout de même un progrès.
- Il vous en faut peu » réplique-t-elle, impassible en apparence. Plutôt que de prendre le mouche, je me fends d’un sourire exagérément naïf :

« - C’est typique de nous les Cipher Pol : nous sommes d’incorrigibles optimistes ! »

Je vois son infime mouvement de lèvres que j’ai fait mouche, et poursuis plus professionnellement :

« - A part ça, nous sommes sur une des îles où nos services de renseignements sont les plus présents, et je n’ai pas trouvé de réelles dissonances avec les rapports que j’ai eu l’occasion de lire. J’ai également pu prendre contact avec certaines des anciennes relations de ma famille via ma sœur qui a eu la magnanimité de me les présenter. D’ailleurs cette dernière m’a fait un petit topo superficiel en même temps qu’une visite.
- Parlons de nos amis les aristocrates, justement. Qu’a donné ce premier contact ?
- J’ai été surprise de les voir aussi déterminés, sincèrement. Beaucoup des nôtres ont fui, mais la plupart n’ont pas renoncé pour autant ; ou du moins ils ont repris confiance. Je m’attendais à beaucoup d’abattement et d’abandon, et il y en a effectivement mais pas autant que je le pensais. Ces gens-là ont conservé de la volonté, alimentée par la rancœur et la certitude d’avoir été injustement bafoués. Tout ce dont ils ont besoin c’est qu’on les rassemble… et qu’on leur donne un ou deux coup de pieds aux fesses ! Il y a une phrase que je tiens de mon cousin Augustin -rencontré la veille à son club de discussion- et qui, je trouve, résume très bien la situation : nous n’avons pas l’intention d’abandonner notre royaume sous prétexte qu’une bande d’assassins a tué notre roi légitime et ravagé nos maisons, tandis qu’un marine ambitieux a décidé de se faire proclamer gouverneur pour nous imposer sa vision de la politique ! Pour quel résultat d’ailleurs… Fenyang va devoir comprendre que le gouvernement « provisoire » n’est plus assez provisoire à notre goût.»

J’ai glissé un peu plus de prise de position personnelle que d’ordinaire dans mon compte rendu, mais je l’ai fait à dessein. Et je remarque avec satisfaction que ma supérieure n’en prend pas ombrage. Après un court silence elle s’accoude sur son bureau, croise les mains devant son menton et me demande :

« - Qu’a donné votre contact avec votre sœur en particulier ? Quel avis vous êtes-vous fait d’elle ? »

J’ai l’habitude des questions saugrenues dans mes retours de missions et mes débriefings, c’est pourquoi je ne marque pas d’hésitation avant de répondre :

« - Ça a toujours été une petite prétentieuse et ça n’a pas changé ! Elle fait sa charmante, elle joue à l’intelligente, à la parfaite petite aristocrate sociable et bien élevée, et le pire c’est que ça marche: ça la rend populaire auprès des gens ! Personne n’a l’air de voir qu’elle joue juste un rôle devant eux !
- Précisément, et c’est ce qui peut nous la rendre utile. Son premier atout et plus grand talent, c’est de savoir bien se présenter, et de se faire apprécier même des gens qui ne partagent pas ses idées. Quant au second atout, elle et vous appartenez à une famille d’un certain statut, apparentée à la dynastie royale des von Avazel mais tout en étant encore vivantes, ce qui est plutôt une rareté depuis trois ans. Sa voix a bien plus de poids que vous ne le croyez.  Même si elle manque d’idées et d’ambitions, c’est le travail de bons conseillers de lui souffler ce genre de choses. »

Elle marque une courte pause pour me laisser assimiler ces informations, puis conclut :

« - Je veux qu’elle devienne une carte importante dans notre jeu, et je compte sur vous pour garder un œil sur elle et la pousser dans la bonne direction à chaque fois qu’il le faudra. »

Je suis tentée de préciser que « utile » et « Réglisophie » sont à mon avis des antonymes, mais je me retiens parce qu’on ne contredit pas ses supérieurs. J’avoue que je ne suis pas non plus très à l’aise avec l’idée d’impliquer ma famille dans les magouilles du Cipher Pol, mais j’ai été assez bien formée pour obéir sans tergiverser. En revanche l’affirmation de dame Candice fait le lien avec tous les indices que j’avais déjà en main : notre ordre de missions assez ouvert sur certains points, le fait de réunir une équipe à l’orientation politique clairement définie, de battre le rappel de nos contacts susceptibles d’adhérer à cette opinion, et maintenant de m’annoncer qu’elle voit en ma potiche de sœur un élément important dans son projet…

« -  Alors c’est vrai ? Nous avons l’aval de la hiérarchie pour rendre un roi à Goa ? »

Ce n’étaient que des suppositions que j’avais faites avant de venir. Des bruits de couloirs, des sous-entendus dans le briefing de mission encouragés par des ordres qui pouvaient aller dans ce sens, et confirmés encore par l’entrain fébrile que j’ai pu constater en arrivant ici. J’en ai appris assez pour savoir que certains de nos maîtres voient toujours en la chute de la monarchie de Goa une insulte faite à leurs institutions millénaires. Notre royaume était l’un des soutiens les plus actifs et les plus fiers de l’ordre des dragons célestes, et sa chute a été un affront à la hauteur de son statut ! Sans parler de l’écho désagréable de victoire révolutionnaire qui résonne chaque fois que quelqu’un emploie le nom « république de Goa ».

« - Contrairement à nos seigneurs et maîtres les Dragons Célestes, les cinq étoiles ne sont pas très friandes de monarchie. Quant à la nôtre, la seule évocation de la dynastie von Avazel leur donne des sueurs froides ! Si quelque chose doit se faire à Goa, agent d’Isigny, il faut que ça semble être la volonté de son peuple : un rejet de l’œuvre révolutionnaire, de la république des bourgeois, mais pas une action unilatérale du Gouvernement Mondial et surtout, par-dessus tout surtout pas un rejet de nos institutions. D’autant que notre popularité n’est déjà pas très grande après le buster call sur la décharge, et la reprise en main du pouvoir par un gouverneur étranger.

Notre rôle ici, pour le moment, reste en priorité l’identification et l’élimination propre et définitive des résidus de révolutionnaires, ainsi que de leurs sympathisants. C’est principalement dans ce but que j’ai décidé de faire renaître leur adversaire de plus haï, l’aristocratie, et de soutenir autant que possible la montée en puissance de cette dernière pour pousser nos ennemis à la faute. Cependant nos tâches sont plurielles, et elles pourraient bien avoir l’effet bénéfique que vous espérez en fin de compte : j’ai de bonnes raisons de penser que l’élément révolutionnaire gangrène très fortement certains groupes de la bourgeoisie politisée, particulièrement les républicains convaincus. Oh bien sûr beaucoup d’autres citoyens se sont pris au jeu : vous comprenez, on a commencé à leur faire croire qu’on allait écouter leur avis, et on leur a même demandé d’élire des représentants… »


Sa moue se fait franchement réprobatrice, ce que je ne peux qu’approuver !

« - Puisque le monde a horreur du vide, et que notre rôle est également d’assurer la stabilité politique, il va de soi que nous devons préparer et renforcer le camp qui occupera la place vacante, tout en nous assurant qu’il s’agit du camp qui adhérera le mieux à nos idées. Le reste viendra de lui-même : comme monsieur Fenyang, notre gouverneur temporaire, a choisi de nous imposer la démocratie, alors il faut qu’il soit prêt à admettre que tout le peuple qu’il a déçu et dont il a bafoué le système exige démocratiquement le retour d’une doctrine qui a fait ses preuves. »

Je ne cache pas mon enthousiasme ! Sa détermination est contagieuse, tout comme l’étincelle dans ses yeux, l’engouement dans sa voix ou l’écho que font résonner en moi ses paroles ! Ce discours, je ne serais pas surprise de savoir qu’il est le genre de chose que rêve d’entendre toute l’ancienne noblesse de Goa, tous les déçus du nouveau régime, tous les nostalgiques de la monarchie. Si jamais nous parvenions à réunir ne serait-ce que quelques anciens noms influents du royaume, je ne doute pas que notre idée puisse aller loin !
Je me plais à penser que les gens comprennent à quel point ils se sont fait avoir, et à quel point la soi-disant république de notre gouverneur temporaire n’a pas tenu ses promesses. Les nobles sont en colère bien sûr, mais pas que : les habitants de la ville basse paient encore les conséquences de la guerre et les vauriens de la décharge n’ont eu pour seule récompense à leur participation à la révolution que l’annihilation de leur habitat. Même les bourgeois, qui pourtant sont les grands gagnants du nouveau système, n’ont pas obtenu le pouvoir et la richesse qu’ils espéraient. Non pas que je vais les plaindre !

« - Et Fenyang ? En théorie on est dans le même camp, mais je l’imagine mal approuver notre candidat pour le remplacer.
- L’évaluation de l’amiral gouverneur Fenyang est encore en cours, et c’est le rôle d’autres de vos collègues de s’en charger. Je peux néanmoins vous dire qu’il est loyal envers la marine, mais que j’ai plus de réserves concernant son approbation envers nos plus hauts dirigeants. Il est probable qu’il nous mette des bâtons dans les roues s’il le peut, ou en tout cas qu’il n’encourage pas nos changements. Certains indices laissent à penser qu’il songe à la retraite, mais je n’en sais pas encore assez pour prendre le risque de compter sur lui. Notre chance est que nous disposons potentiellement d’un autre appui dans le gouvernement actuel : je n’ai que très peu d’estime pour Don Armando Mendoza, mais le fait est que monsieur le vice-gouverneur a été le principal contre pouvoir à l’abattage systématique des anciens privilèges et à la destruction catastrophique du modèle aristocratique.
Je veux que vous alliez le rencontrer, agent d’Isigny. Que vous vous rapprochiez de lui avec votre sœur, afin de commencer à relier les différents mouvements monarchistes et esquisser le début de notre grande idée.

- Jusqu’à quel point puis-je leur révéler des informations ?
- Votre sœur doit être la mieux informée possible. Don Armando aussi, si vous arrivez à l’identifier comme un partenaire fiable. En revanche, ni l'une ni l’autre n’a besoin de connaître votre véritable affiliation pour le moment. Si vous pouvez, briefez votre sœur en amont pour que l’idée semble venir d’elle.
- Oh ça, elle n’aura pas besoin de se forcer… »

C'était mieux avant ! Tvii
Dame Candice Clarcin de Batiolles,
Cheffe d'équipe du CP5 aux tendances monarchistes assumées


Dernière édition par Caramélie le Mar 17 Mai 2022 - 23:45, édité 1 fois
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C'était mieux avant ! Yj43

Don Armando, ambitieux vice-gouverneur,
ancien commandant de la Flotte Royale de Goa et dernier défenseur des anciens privilèges.


Cher journal,

Après une matinée agréablement oisive, me revoilà sur la route ! J’ai revêtu une robe charleston à la coupe moderne, typique de celles qu’apprécient les jeunes aristocrates de Goa. Maintenue par de fines bretelles et tombant jusqu’aux genoux, elle est faite d’une pièce de tissu blanc légèrement scintillant, parcouru de longues arabesques argentées. L’ensemble est complété par un chapeau cloche assorti, une paire de gants blancs, et d’un long collier de perles de l’île des hommes poissons, sans doute l’élément le plus précieux de ma tenue. Réglisophie est vêtue de manière un peu semblable, mais sa robe fait plus « madame » en ce qu’elle est bleu sombre et dorée, et qu’elle lui descend jusqu’aux chevilles. Je suis sûre qu’elle en a fait exprès juste pour montrer qu’elle est la grande et moi la petite ! Quoi qu’il en soit, je ne peux pas nier la prestance de ma sœur, ni le charme qu’elle déploie autour d’elle. Ce qui me frustre encore plus quand je repense aux mots de ma cheffe à son sujet !

Réglisophie a été aussi enthousiaste que moi à l’idée de faire bouger les choses, et de prendre notre projet en main. Je dois avouer que cela m’a surprise, je la pensais plus apathique. Mais en vérité journal, c’est même elle qui a suggéré de faire jouer notre lien de parenté avec dame Euphémia, l’épouse de don Armando, qui est une de nos cousines au quatrième degré (qui n’est pas cousin dans la haute noblesse de Goa ? C’est en tout cas un atout très pratique pour se rapprocher des bonnes personnes au besoin !). Nous avons obtenu un rendez-vous pour déjeuner chez eux dès le lendemain !
Notre destination se trouve à un pâté de maisons d’ici à peine, donc bien évidemment nous avons ressorti la calèche pour nous y rendre !

La réussite de Don Armando Adamo Rojas Martinez Mendoza (ne cherche pas à comprendre le système de noblesse ou l’origine des noms et des titres, journal, c’est un patchwork infâme dont les traités explicatifs prennent plus de place dans les bibliothèques que les encyclopédies) est flagrante rien qu’à l’allure de sa demeure. Don Armando, ou plutôt monsieur Mendoza, comme aiment à l’appeler avec mépris ceux qui le tiennent pour complice du système républicain actuel (et ses ennemis sont nombreux !) a pu mener des affaires sont florissantes grâce à ses années passées à la tête de la flotte royale qu’il a utilisée sans scrupules pour son propre compte, et son actuelle position de vice-gouverneur l’a aidée à préserver ce patrimoine.

Nous arrivons rapidement devant la grande demeure Mendoza. Une servante, une fille d’à peu près mon âge, nous accueille sur le perron et nos sourires joyeux s’effacent devant sa mine grave.

« - Mesdemoiselles, je suis désolée… »

Elle a le regard affolé, et parvient juste à bredouiller :

« - Je… il est arrivé une chose affreuse ! »

La fille semble sur le point de fondre en larmes, ce qui est vraiment très peu correct pour une servante. Une preuve de plus s’il en fallait que les Mendoza sont de la noblesse de pacotille, incapables de tenir une maisonnée décente ! Peu importe, Réglisohpie et moi attendons patiemment, l’air de rien. Elle cherche ses mots puis finit par nous annoncer :

« - On vient de retrouver Don Armando mort dans la salle de bains ! »
« - Oh mon Dieu. »

Ma sœur et moi échangeons un bref regard puis Réglisophie s’exclame :

« - Comment va dame Euphémia ? Hâtez vous de nous conduire à elle ! »

Nous nous pressons à l’intérieur. Outre les serviteurs à l’air aussi perturbés que leur collègue de l’entrée, je remarque la présence de plusieurs soldats et officiers de la marine dans la demeure, certains postés en faction et d’autres occupés à s’affairer çà et là.
J’ai le cœur qui bat à toute allure, tout comme le cerveau qui bouillonne. Notre plan se trouve gravement remis en question avant même d’avoir commencé. Quelle idée de mourir maintenant ! Pourquoi justement le jour de notre visite ? Est-ce que ça a un rapport avec notre projet ? Bien sûr que ça en a un ! Mais dans ce cas, d’où viendrait la fuite ? Et d’ailleurs, la réaction est beaucoup trop rapide ! Est-ce un hasard ? Ou au contraire était il condamné à l’instant où il se rapprocherait trop de ses pairs aristocrates ? Est-ce que Réglisophie et moi sommes en danger nous aussi ?

La servante nous introduit finalement dans l’un des salons du rez-de-chaussée. Nous y retrouvons Euphémia Eustass, épouse Mendoza -enfin veuve Mendoza maintenant-, les yeux et le visage rougis par le chagrin. Dame Euphémia fait partie de ces femmes dont on ne pourrait dire si ce sont des trentenaires vieillies prématurément ou des cinquantenaires faisant encore très jeunes. Elle a le teint pâle, les cheveux d’un blond un peu terne, et des yeux larmoyants que je soupçonne d’être comme ça même au naturel. D’apparence et de tenue chic mais sobre, dotée d’une prestance d’un naturel mélancolique, je trouve que le veuvage lui va vraiment bien.
Elle est en compagnie d’une femme plus âgée lui ressemblant assez pour être sa mère (ce que Réglisophie me confirmera : il s’agit de dame Cornélia Eustass), ainsi que d’un officier  de la marine plutôt mignon mais un peu trop vieux (je lui donne bien trente ou trente et un ans) occupé à l’interroger d’une voix douce et patiente. Notre hôte semble saisir l’occasion qui lui est offerte d’échapper à la pression de l’interrogatoire, si bienveillant soit-il, et à la spirale du chagrin en se parant de son masque de bonnes manières pour nous accueillir :

« - Réglisophie, merci d’être venue aussi vite. Et vous devez être la petite Caramélie : je suis enchantée de vous revoir, cela faisait si longtemps… »

Petite, petite… elle parle à une adulte quand même ! Une adulte sérieuse qui fait des trucs sérieux, et qui s’est enrichie autrement qu’en épousant un homme aussi fortuné qu’incontestablement antipathique ! Au moins, contrairement à feu son mari, elle et sa parenté disposent d’un lignage très respectable.
Pas la peine de me juger comme ça journal, je sais très bien que c’est mal de penser autant de vilaines choses à propos d’une personne endeuillée. Mais tant qu’elle ne le sait pas, tout va bien non ?

Nous nous dispensons en formalités et condoléances d’usage. Je mentirais en disant que j’avais la moindre sympathie pour Mendoza ; pourtant, la détresse de son épouse fait suffisamment peine à voir pour que je mette toute ma sincérité dans ma tentative de lui apporter mon soutien réconfortant. Je ne m’attendais pas à la trouver si touchée d’ailleurs : Don Armando était quelqu’un de notoirement détestable, y compris et surtout avec sa femme. Voilà une confirmation de plus de ma théorie comme quoi certaines femmes sont irrésistiblement attirées par les hommes à problèmes…

Au cours de la conversation, nous abordons finalement le sujet le plus intéressant à savoir les circonstances du décès. Là, c’est dame Eustass senior qui prend le relais. L’ainée de notre assemblée est tout l’inverse de sa fille dans son caractère et ses manières : aimant occuper le devant de la scène, affichant ouvertement son mépris pour les « chichis », s’exprimant à grand renfort de gestes démonstratifs et cultivant soigneusement sa réputation de « femme naturelle qui ne mâche pas ses mots », elle raconte de sa voix forte :

« - C’est arrivé d’un coup, sans qu’on s’y attende. Ce matin encore il allait très bien ! Il était d’humeur égale à lui-même… enfin vous voyez ce que c’est : il a critiqué ce qu’il avait dans son assiette, critiqué les nouvelles dans le journal, et fait des remontrances au majordome.  Après le petit déjeuner il est monté prendre son bain, et nous ne l’avons plus revu. Comme il mettait du temps à redescendre et que ce n’est pas dans ses habitudes de ne pas être ponctuel, j’ai envoyé une servante prendre de ses nouvelles. La petite a toqué à la porte, sans réponse. Comme toutes les filles de la maison craignaient une autre de ses colères, c’est moi qui ai fini par ouvrir la porte. Et là… »

Elle parcourt tout l’auditoire du regard, visiblement très satisfaite d’avoir toute notre attention :

« - J’ai retrouvé son cadavre raide mort sur le carrelage, à côté de la baignoire !
- Mon Dieu…
- Quelle tragédie !
- Je ne vous le fais pas dire ! Je vous passe les détails scabreux parce qu’il y a des choses qui ne se disent pas… » -sa fille se met à gémir et à frémir de dégoût tandis que la mère, visiblement ravie de son petit effet, a le regard qui s’illumine-  « il y a de quoi alimenter tous nos cauchemars pour un moment ! J’ai moi-même manqué de défaillir en entrant dans la pièce ! Et pourtant, je ne suis pas une de ces maigrelettes qui tournent de l’œil pour un rien ! D’ailleurs en venant récupérer le corps, plusieurs marines, pourtant de solides gaillards, se sont littéralement effondrés dans la salle de bains. N’est-ce pas capitaine ? »

L’officier de la marine, visiblement pas très ravi (du peu de robustesse de ses hommes, ou du fait d’être interrompu par deux visiteuses indésirables, ou bien les deux), se contente de répondre pas un grognement. Pour ma part je suis plus curieuse que jamais, même si je le cache derrière une attitude paisible d’auditrice polie. Réglisophie adopte exactement la même que moi et je sais parfaitement qu’elle feint également.

A titre personnel, plus j’en apprends sur lui et plus je suis convaincue que la mort de don Mendoza est tout sauf une tragédie ! L’homme m’était déjà assez antipathique avant, mais il l’est encore plus alors que je m’immisce dans l’intimité de son foyer ! Si ce n’était pour sa veuve inconsolable, pour le contre pouvoir qu’il représentait en faveur des monarchistes, et pour le revers catastrophique que vient de subir ma mission, je dirais que la moyenne des humains est globalement meilleure maintenant qu’il n’est plus de ce monde ! Cependant, je trouve sa mort plutôt suspecte. C’est peut être juste une déformation professionnelle qui me pousse à être suspicieuse pour un rien, mais une mort subite et violente qui survient justement quand le vice-gouverneur était sur le point de rencontrer deux royalistes affichées, au moment où ces derniers deviennent de plus en plus entreprenants, ça laisse songeuse. Sans parler des fameux « détails scabreux »…
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Il y a malheureusement une limite à ce que nous pouvons nous mêler à cette histoire, tout comme il y en a une à ce que nous pouvons apporter comme réconfort à une amie dans le chagrin. C’est pourquoi, après avoir assuré dame Euphémia de notre soutien et de notre compassion, ma sœur et moi prenons congé. Tant pis pour notre réunion politique, semble-t-il !

« - Comme si c’était le moment pour qu’il décède ! » Peste Réglisophie à voix basse alors que nous nous éloignons du salon. « Ce n’était ni notre meilleur allié ni le meilleur sujet de Sa Majesté, mais au moins nous savions comment traiter avec lui. Les choses risquent d’aller très vite maintenant, et les vautours risquent d’être nombreux à essayer de s’accaparer la part du gâteau. Nous allons avoir du travail… »

Je reste pensive un moment tandis que nous parcourons les couloirs vers la sortie, ne l’écoutant que d’une oreille tandis que mon esprit divague. Je m’arrête soudainement et annonce à ma sœur :

« - Peux-tu m’attendre dehors ? J’ai oublié mes gants dans le salon. »

Ma sœur me dévisage avec un haussement de sourcils, mais j’ai déjà fait demi-tour et disparu à l’angle du couloir ! Là, à l’abri des regards, je me vaporise sous la forme d’un nuage de gaz transparent qui monte vers le plafond, là où personne ne le cherchera ni ne le verra.
Légère, éthérée et pourtant rapide, je retourne dans le hall et m’envole au-dessus de l’escalier pour atteindre les étages. La demeure de Mendoza est vaste et il serait facile de s’y perdre au milieu de toutes ces élégantes portes parfaitement identiques, mais il me suffit de suivre les marines qui vont et viennent pour finalement trouver ce que je cherche. La sentinelle ne me remarque même pas tandis que je passe à travers l’espace entre la porte et l’encadrement, et pénètre dans la salle de bains. A l'intérieur, pas de corps, mais il n’est pas difficile de deviner où il se trouvait vu l’abondance de flaques d’eau sur le carrelage et sur les tapis trempés et souillés. Je suis immédiatement assaillie par l’immonde cocktail d’effluves de produit de bain véritablement écœurant qui règne ici ! J’utilise mon pouvoir pour en dégager les vapeurs loin de moi, et garder l’esprit clair.

La baignoire est encore pleine d’une eau refroidie depuis longtemps dont toutes les bulles se sont dissipées, mais qui pourtant fume encore. Si je me fie aux flaques d’eau rose qui tapissent le carrelage, l’une des commodes et le coûteux tapis de bain, don Mendoza s’est relevé brusquement de sa baignoire, a titubé, craché du sang, s’est dirigé vers la glace -un réflexe assez classique quand ça ne va pas bien, sans doute pour constater l’étendue des dégâts- en continuant de cracher, avant de se vautrer sur le sol pour y agoniser. Il ne s’agit pas vraiment des signes d’une simple attaque cardiaque touchant un homme en bonne santé. Même un personnage connu pour son tempérament sanguin !

Reprenant une forme semi humaine je flâne dans la pièce, le regard attentif. J’inspecte les fenêtres et les rideaux mais ceux-ci ont été ouverts en grand, sans doute par quelque marine indélicat et ignare du respect des scènes de crime, sans doute soucieux d’aérer une pièce fortement chargée en vapeurs, parfums et savons, ce qui me prive d’indices de ce côté. J’ouvre et referme les différents tiroirs et placards, sans rien trouver d’autre que de banals accessoires de bain. Je suis bien tentée de glisser dans mon sac à main un flacon plein de Allegoria Aqua de Splendor Nuova, mais ma conscience me retient au dernier moment. Oh, ne me juge pas journal, tu as une idée du prix de ce genre de parfum ?! Et de l’effet que je pourrais faire en le portant ? D’autant que les jours qui viennent s’annoncent chargés en réceptions mondaines et que mes propres parfums valent des prix avec au minimum deux zéros de moins !!

Tandis que je furète dans la pièce, je n’arrive pas à me défaire d’une sensation gênante et oppressante. La culpabilité de fouiller la maison de mes hôtes alors que la marine fait déjà son travail ? Bien sûr que non journal ! Ce genre de procédé c’est littéralement mon travail en tant que Cipher Pol ! A la différence que quand on peut, on s’arrange pour congédier les intrus de la marine en leur faisant comprendre que les grandes personnes sont là maintenant et que eux, petits enfants maladroits, peuvent retourner jouer aux petits bateaux pendant qu’on fait du vrai travail. Hihihihi !
Mais non. Ce qui me perturbe, et je mets un moment à le comprendre, vient du panel presque infini d’informations auxquelles j’ai accès depuis que je suis le gaz. Il règne dans cette pièce un cocktail tout à fait particulier et qui ne résulte pas juste un mélange d’eaux de toilette. C’est d’ailleurs surprenant que le mélange soit encore aussi entêtant avec la fenêtre ouverte. L’air est saturé d’un horrible mélange de poison dilué dans du parfum ! La baignoire fumante, elle, est un véritable pot-pourri de mixtures abominables qui n’ont pas dû mettre plus de quelques dizaines de secondes à tuer leur occupant ! La baignoire exhale littéralement de vapeurs toxiques, et c’est un miracle que personne ne soit mort en venant récupérer le corps de la victime ! Je retire les critiques que j’ai pu émettre à l’intention de la personne qui a eu la prévenance d’ouvrir les fenêtres…

Remerciant en pensée le pouvoir de mon fruit grâce à qui je suis certainement en train d’échapper au même sort que Mendoza, je poursuis mes recherches en m’intéressant à la rangée de flacons de savons et d’eaux de toilette alignés sur les meubles en bois de cerisier tout autour de la baignoire. Leurs odeurs parfumées sont facilement identifiables pour moi une fois libérées, et il y en a rapidement une qui se démarque des autres. Je saurais reconnaître cette forte odeur d’amande amère dans n’importe quelles circonstances tant j’ai déjà eu l’occasion de l’expérimenter, et qui me fait penser sans hésitation au cyanure ! Maintenant que j’ai mis le doigt dessus, ça semble une évidence !


Tout en reprenant ma forme gazeuse et transparente, je sors de la salle de bains et repars en exploration. Guidée par le son des voix et les vapeurs de cyanure que j’identifie parfaitement maintenant que je sais que je les cherche, je découvre sans mal la pièce où a été entreposé le corps. Il a été allongé sur un sofa et recouvert d’un drap blanc. Dans un coin de la pièce une femme, visiblement un médecin, s’occupe de deux marines en train de tourner de l’œil. Profitant de ce que personne ne prête attention au cadavre je m’en approche, et reprends partiellement forme physique pour soulever brièvement le drap.
Don Mendoza était déjà inquiétant de son vivant, mais la mort l’a rendu terrifiant ! Son visage au menton prononcé et à la barbe noire, aux orbites sombres et enfoncés, est crispé dans une grimace horrible ! Du sang coule de ses gencives et de ses lèvres dont le la couleur violacée contraste avec la pâleur de son teint habituellement basané. Même si ses yeux ont visiblement été fermés par pudeur, l’un d’eux s’obstine à rester mi-clos, comme pour maudire tous ceux qui croisent du regard sa pupille devenue terne. Ses mains, repliées sur sa poitrine, ont pris la même couleur que ses lèvres. Je ne distingue aucune trace de blessure ou de lutte hormis celle contre sa douleur venue de l’intérieur.

Je ne doute pas que les gens de la marine seront assez compétents pour tirer les conclusions qu’il faut eux aussi, si ce n’est pas déjà fait. Ma véritable inquiétude vient de savoir ce que les vautours de Goa feront de cette information, une fois qu’elle sera dévoilée : Mendoza mort empoisonné, ce n’est pas du tout la même chose que Medoza mort naturellement ! Sans parler de savoir qui est l’assassin qui a pu mettre autant d’énergie dans ce crime ? Est-ce de notre faute à Réglisophie et moi s’il a été tué, parce que nous allions le rencontrer ? Dois-je le prendre comme un avertissement et une menace pour ma grande sœur ? S’agit-il d’une nouvelle victime de la terrible Umbra Corporation, poignard mortel entre les mains de la révolution ? Si c’est le cas, je ferais mieux de renvoyer immédiatement Réglisophie le plus loin possible par le premier bateau !

Après un dernier regard pour celui qui était l’amiral de la flotte royale de Goa et l’un des ministres de sa jeune république, je remets le drap en place et prend le large. Plutôt que de m’embêter à chercher mon chemin à travers le dédale de couloirs, je retourne dans la salle de bain, passe par la fenêtre et atterrit dans la rue en contrebas où je retrouve forme humaine. Je fais ensuite le tour de la demeure à pieds, et retrouve devant l’entrée une Réglisophie dans tous ses états !

« - Mais où étais tu passée ? J’étais en train de devenir folle d’inquiétude ! Ça t’arrive de penser aux autres un peu ? Ça t’amuse de me faire attendre comme ça ?! Qu’est-ce qui te passe par la tête ?! »

Et moi de me parer de mon air le plus penaud et le plus maladroit pour m’excuser :

« - Tu vas me prendre pour une nouille… je me suis juste perdue dans les couloirs. Comme tout le monde est occupé avec le meurtre, je n’ai trouvé personne pour m’indiquer la sortie et je crois que je suis arrivée dans l’aile des serviteurs ! J’ai fini par ouvrir une fenêtre au hasard et ressortir par le jardin en enjambant une ou deux clôtures ! »

J’ai l’air si naïve et si penaude à la fois que ma sœur finit par échapper un rire amusé, et par me commander :

« - Allez viens : on a plein de choses importantes à faire et à voir. La mort de Mendoza rebat toutes les cartes et pas forcément pour le mieux. »

Nous retournons dans notre calèche ; l’attelage se met lentement en route tandis que nous restons un moment silencieuses. Puis ma sœur me demande :

« - Bon alors, qu’a donnée ta petite inspection ? »

Devant mon regard sincèrement étonné elle lance :

« - S’il te plaît, ne me prends pas pour une idiote ! Tu es retournée fouiner dans la maison pour en savoir plus n’est-ce pas ? Alors, tu as vu quoi ? »

Je souris, m’avouant vaincue :

« - Touché. Bon d’accord : tu sais qu’il a très probablement été assassiné ? »
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