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Quelques jours plus tôt, entre la Nouvelle Réa et Zaun


Victor Bahia, l’économiste de Saint-Uréa, avait une nouvelle fois capturé Mama. Alors qu’elle avait provoqué une révolte sur l’Île aux Esclaves puis permis à une poignée d’entre eux de s’échapper, sans le savoir ni le vouloir, l’esclavagiste l’avait coincée entre lui et les Marines sur place.

Il l’avait achetée parce qu’elle avait de vieux comptes à lui rendre. Et comme la révolutionnaire devait payer son dû, il l’intégra parfaitement à ses plans.

Tout comme la première fois, il l’avait enfermée à fond de cale comme tous les autres esclaves qu’il s’était procuré à la Nouvelle Réa, et il l’avait enfermée dans un box à part, pour ne pas qu’elle provoque à nouveau une rébellion. Mais comme tous les autres, elle était ligotée, sous-alimentée et vivait dans ses déjections. S’ils se montraient revêches, ils sautaient un repas, déjà rares, que les geôliers ne leur livreraient pas. Mama l’avait appris à ses dépends la première fois.

Sur le trajet jusqu’à une destination qui lui était inconnue, il ordonna qu’elle rejoignît sa cabine pour un entretien. Il lui était hors de question de descendre dans la cale, dans la puanteur propre aux esclaves !
Mama était une forte tête, mais depuis plus d’un mois, elle enchaînait les coups durs. Elle n’avait plus l’énergie pour lui tenir tête ou le piquer verbalement. En plus, son charisme naturel l’intimidait.

Quand on poussa Mama pour entrer dans la cabine du chef des Condors de Guerre, sa milice privée, il était tel qu’elle se l’imaginait. Il la dévisageait froidement, assis derrière son bureau, son habituel chapeau vissé sur son crâne rasé, ses petits yeux furieux derrière ses lunettes teintées, un rictus satisfait aux lèvres. Les coudes posés sur son mobilier, il avait joint les extrémités de ses doigts et la regardait par-dessus. Tout le decorum de sa cabine contrastait avec le ventre du navire. Comme s’il tenait à prouver aux autres mais aussi à lui-même sa supériorité.
Malgré sa taille et sa corpulence, on la força aisément à s’asseoir sur la chaise en face de lui en tirant sur ses chaînes. Mama regardait ses mains.

— Eh bien … Quel moucheron agaçant tu fais ! J’ai bien cru ne jamais pouvoir en finir avec toi …

Elle releva les yeux, alertée par ces derniers mots. Il allait la tuer ?! Il dut lire dans ses pensées car il émit un petit rire grinçant.

— Mais non, rassure-toi ! Tu me dois déjà un sacré paquet de pognon ! Je pourrais t’inciter à me le rendre de gré ou de force, mais ce serait trop facile. Et puis je ne gagnerai aucun investissement.

Il tapotait ses doigts sur le bureau, son sourire satisfait s'élargit et déforma son visage.

— Au début, je pensais que tes petites manigances allaient me nuire, mais depuis que j’ai mis le grappin sur toi, je pense qu’au contraire, tu vas me rapporter gros. Tant que tu restes sous mon contrôle, plus tu n’en fais qu’à ta tête, plus ta popularité explose et plus tu prends de valeur au marché noir ! Mais il faut apprendre à laisser dormir les investissements avant d'en profiter. Et le temps étant de l’argent, je ne vais pas rester sans rien faire. Späre est un peu trop laxiste à mon goût : les esclaves tiennent absolument à retrouver leur liberté. C’est pour ça qu’il faut les briser ! Il faut tuer dans l’oeuf leurs envies de rébellion ! Quand le moral n’est plus là, ils obéissent docilement et ils peuvent se consacrer pleinement à leurs tâches !

Il martelait du poing sur le bureau pour appuyer ses arguments, en parlant les dents serrées, un rictus de dédain tordant ses lèvres.
A nouveau, il se reposa sur ses coudes. Il posa ensuite sa tête sur ses mains jointes et regardait doucereusement Mama et prit un ton égal. Mais dans sa bouche, le miel tournait en fiel.

— Mais je ne suis pas un monstre ! Là où tu iras, tu seras payée, comme tous les autres ! Enfin, “tous les autres”, non … Pas les autres en fond de cale. Eux, c’est un peu spécial … Mais toi, tu l’es encore plus ! Alors il me faut te hisser au rang au-dessus !

Mama fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas son petit manège.

— Là où tu iras, les gens vivent volontairement la même situation que les esclaves … tout en l’ignorant plus ou moins. Oh, on leur donne bien de quoi survivre un temps soit peu, pour les motiver. Mais personne n’osera se rebeller. Se révolter, c’est arrêter d’être payé. Se révolter, c’est prendre le risque de crever à petits feux dans la rue. Et personne ne veut ça ! Mais fort heureusement pour eux, l’offre est là ! Alors même si certains rendent les armes à un moment où un autre, tous y reviennent. Je te l’ai dit : il faut bien survivre !

A l’incompréhension de Mama se mêlait la peur. Bahia le lut sur son visage et explosa d’un rire malsain, et peut-être un brin forcé.

— Alors voilà le deal. Tu vas aller travailler, et tu seras payée. Tu devras t’assurer le gîte et le couvert. Enfin … tu devras assurer votre gîte et votre couvert ! Parce que tu te doutes bien que je ne vais pas te laisser sans surveillance ! Laisse-moi te présenter Brody Rodman !

Alors que Mama allait se retourner pour chercher l’homme des yeux, elle sentit une main glacée se poser sur son cou, suivie du dos d’un poignard qui tira un trait sur sa jugulaire, entre le majeur et l’annulaire de l’homme. Elle se redressa aussitôt de terreur, une suée froide déferlant dans son dos.
L’homme relâcha son étreinte et lui tapota “amicalement” l’épaule avant de s’écarter.
Bahia était aux anges. Il se délectait de la situation. Mama tournait frénétiquement la tête pour essayer de voir son agresseur, mais ses chaînes l’entravaient.

— Pour le gîte, un ami a accepté de me rendre ce petit service. Il n’est pas regardant et ne s'immiscera pas dans votre petite vie privée … tant que tu lui paies le loyer. Tu devras donc aussi payer de quoi manger à ce brave Brody. Tu verras, c’est un brave type ! Lui aussi n’est pas très envahissant, on l’oublie vite … tant que tu ne me joues pas un sale tour … Mais ne t’inquiètes pas ! Il ne va pas te tuer ! Non ! Je ne m’assieds jamais sur un profit ! Non, il va simplement s’assurer de ta coopération ! Je te déconseille donc d’essayer de nous doubler ou de lui mener la vie dure.

Il écarta les mains pour signifier qu’il avait terminé et qu’il était satisfait.

— Bien compris ? demanda-t-il avec un grand sourire.

Mama acquiesça timidement de la tête. Son sourire satisfait s’élargit à nouveau.

— Ravi que nous trouvions enfin un terrain d’entente ! Ramenez-la dans son trou !

La mine et les épaules basses, Mama se leva de sa chaise. Pour autant, ses tortionnaires l'incitaient déjà à avancer en silence.
Alors qu’elle allait franchir le seuil de la porte de la cabine, une ombre invisible s’avança dans la pénombre et lui fit un petit sourire radieux.


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Après un énième jour dans le noir quasi-total de fond de cale, Mama et les autres esclaves entendaient l’effervescence gagner l’équipage. Les bruits typiques de l’occupation humaine des côtes confirmaient sa conviction : ils arrivaient à Zaun.

Ils allaient enfin pouvoir se dégourdir un peu les jambes, ne serait-ce que pour aller à leur prochain lieu de captivité. Au moins, ils n’auraient momentanément plus cette promiscuité dérangeante ni à respirer cet air vicié et étouffant.

Qu’ils croyaient.

Parce qu’en débarquant, Mama fut certes encore une fois séparée du reste du groupe, comme prévu, mais alors qu’elle put enfin respirer à pleins poumons arrivée sur le pont du navire des Condors de guerre, elle faillit s’étouffer. Elle ne connaissait pas cette île, eh bien voilà que les présentations étaient faites ! Zaun et sa pollution s’étaient imprégnés en elle juste dans ses cellules ! Elle avait l'impression de respirer un bol de fumées industrielles et que les vapeurs échappées de celui-ci venaient lui coller à la peau.
Mais la pollution environnementale faisait partie d’un tout. Bientôt, elle prit pleine conscience de la pollution visuelle et sonore ! Le métal s’invitait partout et s’élevait jusque haut dans le ciel jaune et gris. Et partout autour d’elle, des gens qui s’agitaient et des bruits métalliques résonnaient.

Mais elle n’eut pas le temps de reprendre ses esprits. Un contingent de miliciens la traînait déjà vers leur prochaine destination en fendant la foule à contre-sens.
Pour une fois, ils lui adressèrent la parole. Du moins, ils plaisantaient à ses dépends, elle n’était pas réellement impliquée dans la discussion. Ils durent hausser la voix pour se faire entendre et le piaillement des locaux bien trop nombreux dans les rues et le brouhaha des usines qui carburaient à plein régime.

— Tu verras, il est sympa dans le fond, Snif-snif !
— Ouais ! Jamais un mot plus haut que l’autre !
— BWAHAHAHAHA !
— Et pis tu peux lui faire confiance : avec lui, c’est motus et bouche cousue !
— Hrhrhr, t’es con ! Le pauvre ! Nan, sans déc’, tu sais c’qui lui est arrivé ?
— Bah, comme tout le monde : paraît qu’il a voulu cafter, et on lui a fait subir le supplice des Trois Traits : on lui a coupé la langue, cousu les yeux et la bouche. C’est là que Bahia est intervenu pour lui sauver la mise. Depuis, il lui est éternellement r’connaissant … D’ailleurs, il a gardé ses sutures, sauf à un oeil pour voir, pour se souvenir qu’il doit sa vie au boss.


Sans mot dire, l’intéressé sortit encapuchonné de la foule et marcha à leurs côtés un instant, un sourire faussement amical, un peu triste, pour les rappeler à l’ordre. Ses lèvres étirées semblaient tendre les sutures. Mama grimaça de douleur tant elle était persuadée qu’elles étaient prêtes à lâcher. Les Condors blêmirent aussitôt et ne mouftèrent plus de tout le trajet. Assuré que cela leur avait servi de leçon, il se noya à nouveau dans la masse. Mama afficha un sourire crâne, non sans être impressionnée et terrifiée par les capacités de son hôte à disparaître à la vue de tous.

Arrivés à un vieux bâtiment en pierre délabré, Brody Rodman réapparut et prit les chaînes des mains des miliciens qui ne bronchèrent pas. Calmement et devant des piétons au désintérêt total, il libéra la révolutionnaire avant de la pousser sans douceur pour l’inciter à entrer dans l’immeuble. Outre la pression de sa main dans le dos, elle sentit également la pointe de son poignard qui avait menacé sa carotide quelques jours plus tôt. Il devait certainement la garder accrochée à son poignet.

Il connaissait l’adresse exacte, il mena Mama dans leur appartement et ferma la porte à clé une fois entrés.
Le logement était aussi insalubre que ce que le bâtiment laissait paraître. Les meubles étaient en mauvais état, au moins autant que les murs. Et à vrai dire, il n’était prévu que pour une seule personne : un lit, une table, une chaise ... Il y avait bien quelques autres meubles utiles au quotidien, mais le tout restait très minimaliste. Une angoisse monstre prit Mama à la gorge. Elle était coincée avec un prédateur effrayant et ses seuls moments de liberté au dehors allaient se résumer à assurer leur survie …
Alors qu’elle voulut s’allonger sur le lit, prise de vertige, il l’attrapa par le col et l’en tira un peu plus loin avant de s’y installer. Il rapprocha également la table, y posa un Den den vidéo et sortit une pile de papier ainsi que de quoi écrire.

Repose-toi. Par terre. Tu commences demain.” avait-il noirci sur une feuille.


* * *


La soirée avait été malaisante. Mama n’osait rien dire, et lui ne pouvait pas parler. Pire, quand il sortit de quoi se sustenter de son sac, il lui tendit une maigre pitance. Elle mangea par terre pendant que lui s’affairait à hacher menu son repas un peu plus copieux. Alors qu’elle l’avalait plus par faim que par envie, il se mit à l’aspirer à la paille par le nez, non sans faire un raffut dégoûtant de tous les diables. Mama le regarda, écoeurée, et quand il s’en aperçut, il s’approcha d’elle pour la rabrouer d’un solide revers de main. Il ne devait pas être très fier de cette manière nécessaire de s’alimenter, et piqué dans son orgueil, il avait marqué sa supériorité sur elle.

Mais la nuit fut bien pire. Fatiguée, Mama avait malgré tout peiné à trouver le sommeil. Tout d’abord, il y avait toute la fatigue physique et morale accumulée depuis qu’elle avait mis le pied à Saint-Uréa. Sans pouvoir voir la lueur du jour par moment, elle ne pouvait qu’estimer le temps passé. Cela faisait deux mois qu’elle était venue secourir Sasha ....
Elle ne s’était jamais vraiment débarrassée de cet épuisement, et quand bien même, chaque nouvelle journée apportait son lot de malheur, entre ses captivités, l’esclavagisme, la révolte, la libération, le stress accumulé par la mission de sauvetage ou tout simplement l’inquiétude à chacun de ces moments …
Et puis il y avait ses nouvelles conditions de vie. Elle se sentait enfoncée dans des sables mouvants fétides. Elle n’avait plus la force de lutter mais pourtant on l’y obligeait.
On l’obligeait mais pour mieux la garder prisonnière de cette situation dérangeante.
Enfin, même si elle avait troqué le bois de la cale pour un sol recouvert de moquette, son lit était encore trop dur pour. Elle avait dû vivre recourbée en fond de cale, dans un endroit clairement pas fait pour quelqu’un de sa corpulence. Donc même si elle était enfin libre de pouvoir se redresser, elle était encore courbattue. Elle pensait qu’elle finirait par s’habituer à la pierre, mais même sa maigre paillasse de la Nouvelle-Réa lui manquait.

L’unique réconfort qu’elle trouvait à cette nouvelle vie qu’on lui avait offert, c’était qu’elle n’avait plus à côtoyer son seau à excréments. Elle avait des toilettes. Certes, pas très propres mais fonctionnels.
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Sa première journée, qui ressemblerait à toutes les autres jusqu’à nouvel ordre, débuta par un réveil avant l’aurore d’un coup de pied dans les côtes de la part de Brody. Il ordonna qu’elle préparât le café, et vu l’état des stocks, du mobilier et de leur piètre qualité, il s’avéra tenir plutôt du jus de chaussette.
Exceptionnellement, pour son premier jour, il allait l’accompagner. A peine le temps de prendre une douche, son geôlier, qui aimait être présentable pour le peu qu’il apparaissait, s’accaparait la salle de bain de longues minutes durant. Tous deux filaient prendre le Zaunard, le tram de l’île, comme énormément de monde. Son écrasante majorité tirait la même tête qu’eux, fatigués, blafards, et se rendait au quartier industriel pour travailler. Ils parlaient peu, râlaient ou grognaient tout au plus, ce qui alimentait l’apathie générale de l’île.
Quand le Zaunard arriva, il imitait parfaitement les habitants : grinçant, fumant, rouillé, traînant. La foule parvint à se contenir à l’intérieur en se tassant, en se compressant les uns sur les autres. Les derniers restants sur le quai jouaient des coudes pour se frayer un passage et une place dans les wagons déjà bondés.

Voilà que la peine de la locomotive paraissait sans fin ni limite. Le ventre gonflé à bloc de gens, chaque couinement du métal et de la mécanique sonnait comme un râle d’agonie. Il souffrait mais il tenait bon. Chaque matin.
Le plus long n’était pas le chemin jusqu’aux usines. C’étaient les arrêts à chaque quartier populaire qui finissait de saturer les wagons les moins pleins. A chaque fois, toute la machinerie devait se mettre en branle pour freiner à temps et au bon endroit, et pareillement pour se remettre en route et retrouver sa vitesse de croisière.

Mama regardait par-dessus de nombreuses épaules pour atteindre la vitre. Dehors, tout n’était que tristesse, misère et désolation. La météo et le ciel s’en faisaient même un écho. Il pleuvait, l’air charriait encore et toujours les fumées des industries, la rouille suintait de tout le fer qui piquetait les constructions des hommes, tordues comme si elles aussi ressentaient l’indolence hurlée en silence par l’île toute entière. Rien ni personne ne pouvait les sortir du marasme bien trop incrusté et bien trop triomphant. Les uns étaient dans le même état que les autres, et les bâtiments n’étaient que le reflet de leur âme.

Arrivé à la zone industrielle, le Zaunard dégueulait tranquillement ses flots de passagers dans un immense panache de fumée, expiation soudaine de son agonie qui s’envolait en partie et pour un temps. Comme des fourmis bien organisées, la masse finalement domptée, les gens se divisaient selon leurs lieux de travail.
Brody, encapuchonné et tête baissée malgré l’indifférence des gens zombifiés par la routine quotidienne, était peu apparu hors de la foule dans laquelle il se fondait à merveille, et quand il le faisait, c’était pour pousser Mama par l’épaule pour la guider, la pointe de son poignard toujours à peine présente, juste suffisamment pour se faire menaçante. Son attitude commençait à tapait sur les nerfs de la révolutionnaire. Il ne pouvait pas simplement ouvrir la marche ? Elle n’aurait pas fait d’histoire pour le suivre …

On aurait dit qu’il l’avait entendue. A peine passé le portail de la cour de l’usine dans laquelle elle allait travailler, alors que d’autres les imitaient sans vigueur, il l’attrapa par l’arrière du col sans ménagement et la tira derrière lui malgré leur différence de taille.

— Eh ! Ho ! Je suis pas ton chien ! D’accord tu peux pas parler, mais tu pourrais t’y prendre un peu plus doucement ! Et même si j’avais un chien, je ne le traiterais pas comme ça !

Il ne lui prêta aucune attention et continuait de marcher. Les autres ouvriers non plus d’ailleurs. Mama s’arrêta un instant, indignée de tout ce spectacle qui se déroulait autour d’elle sans que l’un n’eût conscience de l’autre.


Tu pourrais crever la gueule ouverte qu’ils en auraient rien à foutre … Au moins, je sais à quoi m’attendre …


Mama trottina pour rattraper son ravisseur. Plus elle approchait de l’usine, plus elle lui semblait gigantesque, et plus le bruit métallique des machines et de la mécanique couvrait le paysage sonore. Les portes pourtant fermées, des relents de vieille huile, de transpiration, et de rouille parvenaient jusqu’à elle. Le rouge des briques de l’infrastructure était passé et recouvert d’un gris-noir poisseux, suintant, comme si elle transpirait de l’activité humaine qui ne cessait jamais.

Brody poussa la lourde porte et le tapage, diurne à ce moment de la journée, des chaînes de production se fit assourdissant, mais presque mélodieux. Rythmé en tout cas. Voire cadencé. Les coups de marteaux pépiaient joyeusement à des rythmes différents selon les endroits sans jamais résonner à l’unisson. Les presses respiraient lentement mais de façon constante, l’expiration lourde des étaux contrastaient avec l’inspiration salvatrice de la pression qui se relâchait après coup. Le chant aigu et bref des visseuses électriques perçait parfois au milieu de vacarme, et il était mené à la baguette par celui grave des machines automatiques qui assurait la cadence des ouvriers.

Peu à peu, ces dernières, nombreuses et bien alignées, se dévoilèrent à ses yeux. Tous les postes de travail étaient occupés ou se faisaient relever. C’était impensable pour la révolutionnaire quelques instants auparavant, mais elle rencontra des gens encore plus usés par leur quotidien que ceux qu’elle avait côtoyés pour se rendre ici. Ceux-là finissaient leur journée. Ou plutôt, leur nuit. Le Zaunard était parti, et elle ne savait pas s’il allait revenir pour faire le voyage retour. Si ce n’était pas le cas, elle les plaignait. De toute façon, elle les plaignait déjà.
Le grand patron, le chef d’orchestre, dirigeait tout ce beau monde, toute cette technologie à la fois innovante et décrépite par une utilisation permanente depuis son bureau, au milieu d’autres bureaux, fichés en hauteur, loin de la populace et du brouhaha, accessibles uniquement par des escaliers en acier froid et brute, assemblés aussitôt sortis de la presse.
Mama imaginait qu’il ne devait percevoir de cette cacophonie industrielle et sans âme que de lointains échos qui sonnaient davantage comme une pluie de berries qui ruisselait jusque dans ses coffres personnels. Elle ne le connaissait pas, mais elle le haïssait déjà. Lui et tous ceux des autres usines.

Brody retira sa capuche, claqua frénétiquement des doigts pour attirer son attention puis pointa du doigt les escaliers, mais si Mama ne l’avait pas vu, elle ne l’aurait pas entendu avec tout ce brouhaha ambiant. Les quelques rares personnes qu’ils croisèrent là haut portaient toutes une moue dédaigneuse, comme si elles étaient contrariées de devoir fréquenter, même de loin, les couches les plus basses de la société. Elle imaginait qu’elles étaient cadres ou au pire, chefs de file. Elle les méprisait.
Son maton s’arrêta net devant une porte, et Mama faillit lui rentrer dedans. Elle fit un pas en arrière pour éviter cela et ses yeux se rivèrent sur la porte à laquelle il frappait.


“Ressources humaines” ! Pouah ! Comme si on était des matières premières qu’on pouvait écouler ou des outils qu’on devait changer ! Ça me débecte !


— Entrez.

La voix féminine était aussi sèche qu’un désert et aussi désagréable que des grains de sable sous une semelle.
La femme, dans la cinquantaine, une cigarette aux lèvres, eut un mouvement de recul imperceptible en voyant Brody et déglutit de surprise et de dégoût. Visiblement, ils étaient attendus et elle avait l’habitude de s’entretenir avec son interlocuteur mais n’arrivait pas à se faire aux sévices qu’il avait vécu. Elle avait dompté la paille qui lui servait de chevelure en un chignon trop serré et son tailleur de mauvaise fortune en disait long sur elle.

Mais Mama étouffait. Les seules fenêtres dont étaient dotées l’usine étaient celles de bureaux, et comme la chaleur montait, même si elle était humaine et mécanique, et envahissait les lieux. La vitre de la directrice des ressources humaines de l’entreprise était certes ouverte, mais elle avait l’effet d’un pansement sur une jambe de bois d’un genou fraîchement ratiboisé. En plus, la fumée de cigarette se mêlait à celles de l’île, et Mama se demandait laquelle était la plus nocive.

— Bahia m’avait prévenu de votre arrivée. Mais vous êtes en retard.

Pour toute réponse, le recousu haussa les épaules en levant légèrement les avant-bras pour lui signifier qu’il n’y pouvait rien.
Elle grimaça d’insatisfaction.

— Il est bien mignon, mais à chaque fois c’est la même chose ! Heureusement que c’est un bon client, parce qu’il ralentit la cadence avec ses esclaves qui arrivent en retard et qu’on doit former sur le tas ! Alors certes, on perd moins d’argent sur les salaires, mais le temps c’est de l’argent, et le retard c’est du plomb … dans la cervelle. C’est accepter que la concurrence nous dépasse, en rendement et donc en offre. C’est risquer de mettre la clé sous la porte et de se passer la corde au cou.


Ma pauvre, si j’avais cinq minutes, je te plaindrais.


Aucun des deux n’osait ou ne pouvait couper à la source son débit soutenu de paroles. Cependant, elle en prit conscience car elle s’arrêta net … avant de reprendre, mais de façon plus intéressée.

— Tu connais le dicton ici : “un quart d’heure de retard, et c’est la porte”. La petite protégée de ton boss, là, elle a déjà dépassé le délai. Et lui a dépassé les bornes en nous demandant grassement de la payer mais passons. Elle va nous mettre dans une panade monstre alors de question de perdre plus de temps que ça ! Suivez-moi.
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Mama fut menée à son poste avec le cortège de ronchonnements incessants de la directrice des ressources humaines. Brody ne pouvait rien dire, mais il n’en pensait pas moins, tout comme la Révolutionnaire. Mais lui au moins, il avait le luxe de pouvoir rentrer à l’appartement.

— Pour ton premier jour, on va faire simple : tu vas former la carcasse des armes à feu. Ça devrait aller, hein ? Tu reçois une plaque de métal chaude, tu la presses pour la mouler, tu retires l’excédent, tu fais deux trous de chaque côté, et tu la passes à ton voisin qui les assemble. Moule, découpe, perce, perce, passe. On aurait besoin de bras supplémentaires pour les recombobulateurs pour les armes sophistiquées mais il est hors de question de perdre encore plus de temps.

Elle n’eut pas le temps de répondre et fut poussée au poste juste devant elle. La personne qui la remplaçait attendit que la presse se releva pour quitter sa place mais pas que Mama fût habituée et sût utiliser les outils. Non, elle rejoignit immédiatement les rangs.
La presse à côté se rabaissa sur une plaque de métal chaude, la directrice des ressources humaines reprit les escaliers et Brody une place dans l’ombre, non loin d’elle. Mama eut à peine le temps d’enfiler ses gants que la presse se relevait déjà, la gangue de la future arme ne demandant qu’à s’extirper de sa propre plaque. En se saisissant de sa meuleuse électrique dont elle n’avait qu’une intuition quant à son utilisation, Mama réalisa qu’elle avait déjà une plaque de retard. Elle tourna la tête vers sa voisine de chaîne qui prenait la suite, elle patientait en maugréant et en lui lançant un regard noir. Mama écarquilla les yeux et sa voisine prit le premier étui pour le percer à sa place. Alors que son regard se dirigeait à nouveau vers sa plaque de métal, elle aperçut que tous ses collègues de chaîne étaient dans le même état que la première : furieux et à l’arrêt, attendant que les pièces arrivassent.
Elle meula la plaque mais une autre était prête. Elle n’avait même pas le temps de les trouer à l’aide de la perceuse, électrique elle aussi.
L’amertume des propos de la grincheuse de service, prise entre le marteau des soucis des équipes et l’enclume du rendement, devinrent une évidence. La cadence difficilement soutenable pour les habitués pouvait rapidement faire gagner de l’argent, au moins aussi rapidement que ce qu’elle pouvait en faire perdre. Et ce, bien sûr, sans aucun égard pour la main-d'œuvre.
Ce qui était évident également, c’était qu’elle allait trimer et se tuer à la tâche.

Quand la courte pause chronométrée de la mi-matinée arriva -uniquement instaurée car elle permettait aux ouvriers de souffler et donc, d’assurer le rendement- Mama avait une petite pile de retard. Les grosses machines ne fonctionnaient plus mais l’équipe après elle refusa tout simplement de s’arrêter elle aussi : Mama devait rattraper son retard, et c’était de sa faute si le reste de l’équipe ne pouvait pas profiter de cet instant béni. Par contre, son voisin de gauche qui ouvrait la chaîne ne se priva pas, puisque lui était dans les clous.
Mama n’eut pas le temps de combler son retard que les gens reprenaient déjà leur place.

A la pause méridienne d’une heure, toute l’usine se restaura. Il était hors de question de quitter l’usine, puisque le quartier industriel était bien trop loin de la ville et donc des lieux de résidence des ouvriers pour avoir le temps de manger et de faire l’aller-retour.
Mama eut un instant de panique durant lequel elle se rendit compte qu’elle n’avait pas penser à cela. Heureusement, Brody, lui, y avait songé et lui tendit un sachet. Avec la chaleur étouffante, des odeurs de viande fumée et de vieux fromage en émanaient et son contenu tachait même le sac en papier à cause du gras qui suintait.
Ce n’était pas vegan, Mama s’y attendait, mais c’était bienvenu. Elle ne fit donc pas de chichi pour se remplir la panse. La tranche de lard fumé avait sué sur le quignon à moitié rassis, et le vieux fromage avait à demi fondu, amalgamant presque le tout. Encore une fois, elle ne fit pas la fine bouche. C’était rassasiant, et réconfortant pour peu qu’on aimât ce genre de produits. Cette pitance avalée, la fatigue amorcée par la digestion lui tomba dessus, mais il était déjà l’heure de la reprise, après avoir pu souffler un peu.

Les quatre heures suivantes se traduisirent par les cinq mêmes actions qui les rythmaient : “moule, découpe, perce, perce, passe”.

Moule, découpe, perce, perce, passe. Moule, découpe, perce, perce, passe. A chaque fois que Mama accomplissait l’une d’entre elles, elle pouvait entendre dans sa tête la voix grinçante de la directrice des ressources humaines. Plus d’une fois d’ailleurs, l’intéressée était venue constater l’intégration de la petite nouvelle. Et bien évidemment, à chaque fois elle tirait une moue désapprobatrice devant le retard accumulé. Mama n’avait pas le temps d’apprendre sur le tas.
A la pause de l’après-midi, Brody savait que Mama commençait déjà à être exténuée, et il savait qu’elle rentrerait après avoir terminé. Il lui signifia par écrit qu’il rentrait lui aussi, et qu’il fallait qu’elle prît de quoi manger ce soir avant de pouvoir se reposer. Mama songea qu’il devait en avoir marre de se curer les ongles avec son poignard en la surveillant. Elle fut également surprise de s’apercevoir que personne ne l’avait remarqué. Parce que personne n’avait pris ou n’avait eu le temps de s’en préoccuper. Même quand il était l’heure de la pause, les ouvriers préféraient penser à leur moment de repos, à leur café ou à leur cigarette.

Quand la cloche retentit à dix-sept heure, tout le monde retrouva de l’entrain momentané pour quitter sa place en quatrième vitesse, immédiatement remplacé par le roulement d’une autre équipe qui trimerait jusqu’à une heure du matin. Et une dernière les relèverait jusqu’à ce que Mama arrivât le lendemain matin, à huit heure.
Personne n’avait le temps de traîner pour autant, déjà parce que personne n’en avait l’envie, mais aussi parce que le Zaunard allait faire son grand retour pour son plus grand et propre malheur, tout polluant était-il.
Mais à sa grande surprise, la foule d’ouvriers se dompta d’elle-même pour former une ligne le long du grillage qui clôturait l’enceinte de l’usine : c’était l’heure de la paye.
Mama s’en étonna, et quand elle en fit part à la personne derrière elle, elle lui répondit sur le ton agacé de l’évidence qui doit être redite que personne ne sait s’il pourra assurer la journée de demain, et que donc tout le monde était payé à la journée ou du moins à son temps de travail. C’était surprenant mais compréhensible pour une île au capitalisme extrême.

Salaire en poche, le retour s’effectua dans les mêmes conditions que celle de l’allée à bord du Zanard, l’odeur industrielle et celle de transpiration en plus. Arrivée en centre-ville, Mama n’avait qu’une seule envie : rentrer. Mais elle devait acheter de quoi assurer le repas de ce soir pour Brody et elle. En voyant certaines personnes accoudés à de vieux pubs miteux, elle rêva elle aussi d’une bière bien fraîche après cette journée rude et âpre. Mais elle devina que l’île ne devait en servir que des tièdes, tout au mieux, et se refusa ce plaisir qui de toute façon était plus faible que celui du repos qui s’imposait.

Pour autant, elle ne se voyait pas cuisiner ce soir, ni elle ni Brody. Elle acheta donc deux plats à emporter, carnés car elle n’avait pas envie de s’embêter à gambader sur toute l’île pour composer un menu sans produit d’origine animale. Elle avait acheté ça dans une vieille gargote, elle n’avait même pas la force d’être tatillonne. Elle se fichait du repas pourvu qu’il fût consistant, et si son geôlier n’était pas content, il n’avait qu’à faire les courses lui-même.

Enfin rentrée, elle retrouva ce dernier vautré dans l’unique lit, en pleine discussion en Den Den Vidéo avec Bahia. Elle aurait voulu y plonger elle aussi, mais elle n’avait pas la force d’en déloger son maton qui, de toute façon, ne se serait pas laissé faire.

Elle déposa les repas sur la table, prit une douche, avala son dîner, sortit une couette miteuse de l’armoire pour s’en faire un matelas et dormit aussitôt. En plus, ce sommeil précoce lui permit de ne pas avoir à supporter les bruits nasaux et ignobles de Brody qui mangeait.
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La première nuit ne fut pas aussi réparatrice que Mama l’aurait voulu. Elle avait rêvé sans cesse, lui semblait-elle, de son travail à la chaîne. Ou plutôt, elle en avait cauchemardé. Elle avait cauchemardé que son retard s’accumulait de façon affolante, que le reste de l’équipe y paraissait totalement insensible et pire ! que tout le monde lui en voulait alors que personne ne lui venait en aide !

La deuxième journée fut identique à la première : coup de pied dans les côtes, réveil, jus de chaussette, Zaunard, “moule, découpe, perce, perce, passe”, pause, “moule, découpe, perce, perce, passe”, déjeuner des restes frugaux et moites de la veille, “moule, découpe, perce, perce, passe”, pause, “moule, découpe, perce, perce, passe”, cloche, paie, Zaunard, courses, douche, dîner, coucher.

A une exception près.

En effet, si son intégration s’était un peu mieux déroulée grâce à l’habitude qui rentrait doucement, la matinée fut interrompue -pour elle seulement- par un de ses collègues qui s’était fait écraser la main dans la presse, contre une plaque chaude.
Personne n’avait bronché, personne ne s’en était ému, tout le monde effectuait son travail dans l’indifférence la plus totale.
La directrice des ressources humaines était descendue de son bureau pour le congédier sans plus de soin ni attention, lui donnant le maigre solde de la journée avant de l’inciter à se diriger vers la sortie et à ordonner à quelqu’un d’autre d’assurer deux postes.
Sa seule réaction à peu près humaine fut le dépit du ralentissement des profits.

Mama avait commencé par vouloir intervenir, mais sa collègue de droite avait joué des coudes pour lui signifier de ne pas se laisser distraire. Elle continua donc son office sans perdre du regard la pauvre scène qui se jouait devant elle. Brody, toujours derrière elle, esquissa un petit sourire en coin, assuré que la révolutionnaire commençait à comprendre ce que son boss lui avait dit : ici, elle ne trouverait personne pour se rallier à sa cause.
Il lui suffisait de bien peu pour illuminer ses journées bien trop tranquilles et ennuyantes. Mais il ferait tout pour Bahia qui lui avait sauvé la vie.
Le reste de la journée ne parut que plus sombre à Mama. Plus que jamais, elle avait l’impression de s’enliser dans une boue saumâtre qui lui collait à la peau et qui ne la lâcherait jamais. On la maintenait juste à flot pour s’assurer qu’elle survécût. Et elle n’y pouvait rien. Elle n’avait plus la force ni le temps de s’en indigner, et donc même de se rebeller.


* * *




Les journées se suivaient et ne se ressemblaient que terriblement trop.

Coup de pied dans les côtes, réveil, jus de chaussette, Zaunard, “moule, découpe, perce, perce, passe”, pause, “moule, découpe, perce, perce, passe”, déjeuner, “moule, découpe, perce, perce, passe”, pause, “moule, découpe, perce, perce, passe”, cloche, paie, Zaunard, course, douche, dîner, coucher.

Coup de pied dans les côtes, réveil, jus de chaussette, Zaunard, “moule, découpe, perce, perce, passe”, pause, “moule, découpe, perce, perce, passe”, déjeuner, “moule, découpe, perce, perce, passe”, pause, “moule, découpe, perce, perce, passe”, cloche, paie, Zaunard, course, douche, dîner, coucher.

Coup de pied dans les côtes, réveil, jus de chaussette, Zaunard, “moule, découpe, perce, perce, passe”, pause, “moule, découpe, perce, perce, passe”, déjeuner, “moule, découpe, perce, perce, passe”, pause, “moule, découpe, perce, perce, passe”, cloche, paie, Zaunard, course, douche, dîner, coucher.

“Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. Mama ne vivait plus que pour ça.

“Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. Tout ce qu’elle gagnait, c’était pour se permettre de survivre pour mouler, découper, percer, percer, passer.

“Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. Même durant les pauses, ses collègues n’étaient pas très bavards. Certains, les plus anciens, échangeaient quelques mots en dehors de toute requête, simples banalités ou politesses. Toutes et tous étaient rincés et ne vivaient que pour subvenir à leurs besoins, vitaux tout comme celui de travailler pour subvenir à leur besoin.

“Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”.

“Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”.

“Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”.

Depuis le temps, Mama avait pris le rythme. Elle était entrée dans la danse. Dans le rang. Elle n’en dépassait plus. Elle était aussi rentable que tous les autres employés.

“Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”.

“Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”. “Moule, découpe, perce, perce, passe”.

Les journées s’enchaînaient furieusement et elle ne les voyait pas défiler. Les nuits ne ressemblaient qu’à des pauses comme toutes les autres, à peine réparatrices. Brody était toujours présent et toujours aussi menaçant. Elle se demandait combien de temps ce petit jeu allait durer. Elle était exténuée mais un peu moins qu’au tout début parce qu’elle avait pris le pli et parce que son horloge biologique et son corps étaient habitués. Mais quand bien même !

Certains de ses collègues étaient partis, blessés au travail quand ils n’étaient pas renvoyés faute de rentabilité. D’autres encore étaient mutés à d’autres pôles.
L’indifférence générale régnait en maître. Le malheur des uns ne faisait pas forcément le bonheur des autres mais au moins le mauvais œil n’était pas rivé sur eux. C’était tout ce qui comptait.

Un jour, pendant une pause méridienne, Mama tenta bien de soulever la masse d’ouvriers à même l’usine, mais en vain.

— Mais si on s’arrête tous de bosser ! TOUS ! Ils vont bien être obligés de nous prendre enfin en considération ! On est considérés pire que des animaux là ! On est des matières premières ! Des outils ! Si on a plus de jus ou si on est cassés, ils nous changent !

Beaucoup avaient fait la sourde oreille quand ils ne se détournaient pas d’elle. Tout le poids des semaines passées à mouler, découper, percer, percer, passer n’était retenu que par la contrainte et l’espoir de donner envie aux gens de se révolter. Mais là, tout espoir avait éclaté aussi soudainement et brusquement qu’un ballon de baudruche percé, et tout ce poids mort lui tomba sur les épaules. Abattue, vaincue, et après avoir courbé l’échine un mois durant, voilà que ses épaules s’affaissaient et que sa tête était rentrée, baissée.
Elle s’était complètement résignée.

Seul un des ouvriers vint la voir pour lui apporter des explications plus que du soutien.

— Tu sais, on peut pas se permettre de faire grève. Tout ce qu’on y gagnerait, c’est la perte de notre place. Et entre les gamins, la bouffe, l’appart’ et les charges … on peut pas se permettre. C’est malheureux, personne ne va au boulot gaieté de cœur, mais c’est comme ça. Et même si par pur hasard ça changeait ici, on serait viré avant ça et ce serait la même chose dans les autres usines. On peut pas compter sur les autres, on peut pas aider les autres ou s’entraider. Parce que les autres sont dans la même situation. Et quand quelqu’un dégage, tout ce qu’on peut se dire, c’est qu’on peut s’estimer heureux que ce soit pas nous.

Sans plus de procession, il retourna à sa place. Brody et la DRH qui avaient assisté au petite manège affichaient un rictus méchamment satisfait. Mama se sentit achevée comme une bête à l’agonie. Mais …

Mais pas le temps de se morfondre ! de penser ! de se rebeller contre le système qui les broyait ! Parce qu’il était l’heure de mouler ! découper ! percer ! percer ! passer !
Donc Mama moula, découpa, perça, perça, passa tout le restant de l’après-midi. Les automatismes étant là, elle s’exécutait en broyant enfin autant de noir que tous les autres employés.

Le travail à la chaîne n’était qu’une évolution masquée de l’esclavagisme. Le filtre magique qui occultait l’illégalité officielle de ce traitement était le maigre salaire. Celui-ci assurait tout juste leur propre survie pour continuer de travailler. Mais aussi, comme le travail était aliénant et qu’il occupait toutes leurs journées et leurs nuits dans leurs cauchemars, il n’avait aucun moment, aucune énergie, aucune envie, aucun intérêt à penser et à se rebeller. Mama songea que c’était la même chose à bord d’un navire, bien que la cadence fût ô combien moins élevée. Un marin qui avait trop de temps libre était un marin qui pouvait se mutiner. Il fallait donc les maintenir un minimum occupés ou fatigués pour qu’ils obéissent sans sourciller. Mais tout l’équipage au grand complet traversait les coups durs ensemble, et tout l’équipage au grand complet festoyait, savourait et profitait des bons moments. Il y avait certes un maintien de l’autorité mais il y avait surtout énormément d’entraide et d’entente !

Là, les ouvriers créaient tout le capital sans aucun égard pour eux, et ils devaient se partager les miettes qu’on daignait bien leur donner pour que cela ne devînt pas de l’esclavagisme. Et cela remplissait les poches des propriétaires privés, déjà suffisamment riches pour acquérir des appartements.

Elle avait touché le fond et regrettait l’abattoir de la Nouvelle Réa.

Mais enfin la cloche de fin de journée retentissait et Brody l’attendait sans tarder dans leur logement, non sans un repas qu’elle devait fournir.
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Ils se disent anarchistes, mais ils se comportent tous comme des bourgeois libéraux et capitalistes ! Ils ne jurent que par la concurrence, la compétition ! Ils se comportent comme des requins ! Ils sont prêts à dévorer les leurs pour se frayer une place dans cette société pourrie jusqu’à la moelle !


Mama, entassée comme tous les autres dans le Zaunard, tremblait de rage, au bord des larmes.
Elle s’intima au calme. Elle inspira lentement. Profondément.


Non, ils n’y peuvent rien … Ils se font bouffer par les gros bonnets de la finance … Ils n’ont pas le choix … Même les dirigeants, en se lançant dans la course au profit, détalent pour éviter de se faire broyer par le capitalisme …


Elle explosa intérieurement en expirant.


NON MAIS JE VAIS PAS LES PLAINDRE NON PLUS ! C’EST EUX QUI ONT INSTAURÉ CA ! C’EST DE LEUR FAUTE ! ILS COURENT MÊME PAS, CE SONT LES OUVRIERS QUI LE FONT À LEUR PLACE COMME DES CHIENS DE TRAINEAU ! ET ILS LEUR DICTENT LA CADENCE POUR ÉVITER DE SE FAIRE BROYER EUX-MÊMES ! SANS SE SOUCIER SI D’AUTRES CRÈVENT À LEUR PLACE !


La journée avait été certes rude sur le plan physique, mais elle l’avait été comme toutes les précédentes finalement. Non, celui qui lui donnait autant de rage, c’était la dureté psychologique dont elle avait été victime.

Elle avait touché le fond. Il était complètement moisi et donc friable, mais elle avait chu de tellement haut qu’elle avait rebondi. Et prise dans ce nouvel élan incontrôlé, elle s’était enflammée et avait oublié que le plafond contre lequel elle allait inévitablement s’écraser était bas. A chaque fois qu’elle tombait, il la suivait aussitôt pour qu’elle n’eût jamais la place de se relever complètement. Le choc allait être terrible.

Pourtant, pleinement consciente, elle savait que toute indignation, que toute grève, que toute rébellion, que toute révolution serait impossible. Et que, quand bien même ses prémices pouvaient être amorcés, Brody se ferait un malin plaisir de la mater pour tuer ces idées dans l'œuf.

Mais ce qu’elle avait vu était inhumain, bien plus que l’indifférence générale. Elle comprit que ce n’était pas un coup de pied dans la fourmilière qu’il fallait mettre. Les braves ouvrières n’y étaient pour rien. Non, il fallait couper les têtes pensantes pour que les choses bougeassent enfin ! Il fallait briser les codes de cette société pour que tous les bienfaits retombassent sur les couches les plus basses de la population. Il n’y avait plus rien à attendre des hautes strates. Leur emprise était bien trop grande sur tout le reste. Les ouvriers ne pouvaient jouer qu’avec les règles imposées. Et pire que ça : ils devaient composer avec.

Sans s’en rendre compte, elle était machinalement descendue du Zaunard au bon arrêt, avait fait ses emplettes et avait rejoint l’appartement qu’elle louait de contre son gré. Habituellement, elle aurait poussé une gueulante auprès du propriétaire un peu trop zélé pour récupérer son loyer, mais avec la fatigue de son travail, elle n’avait jamais fait d’histoire. En faire aurait été perdre du temps et de l’énergie, et il lui fallait en économiser.

Quand elle pénétra dans le logement délabré, il était, à sa grande surprise, plongé dans le noir le plus complet. Seule le jour du hall de l’immeuble éclairait le couloir d’entrée. Sur ses gardes, elle ferma lentement et aussi silencieusement que possible la porte derrière et réunit ses dernières forces pour se débattre si nécessaire. Elle ignorait quelle farce lui jouait Brody, rentré quelques heures plus tôt, mais elle n’aimait pas ça.

A pas de loup, elle se dirigea vers les volets clos les plus proches, ceux de la salle à manger.

Quand elle entendit le plancher craquer derrière elle, il était déjà trop tard.

On fondit sur elle, l’enveloppa tant bien que mal avec des bras musclés et une main vint se plaquer sur sa bouche avant qu’elle ne se mît à hurler. Son agresseur devait tirer de tout son poids pour contenir Mama qui était contrainte de se cabrer en arrière pour être maîtrisée. Si elle n’avait pas passé ces dernières semaines à se ruiner la santé, elle serait facilement venue à bout de son agresseur. Un liquide chaud et visqueux venait tout juste de s’imprégner dans ses vêtements sales.

— Chut ! C’est pas le moment d’attirer l’attention !

Mama ne reconnaissait pas cette voix qui se voulaient apaisante malgré le stress qui en sourdait.

Un briquet, tenu par la main dont le bras bloquait son flanc gauche, s’alluma devant elle et éclaira la pièce. Quand son assaillant pivota, Mama vit que le coin de la pièce était sans dessus-dessous. Clairement, on s’était battu ici, et vu le pétrin dans lequel elle était, Brody avait perdu. Pour autant, la situation était incertaine. Qui était cet homme et que voulait-il, s’il savait qui elle était ?

En parlant de Brody, celui-ci gisait assis par terre contre un mur, une plaie béante à l’abdomen, ses intestins en poignaient. Aux tâches de sang sur la pierre, Mama devina que l’assaut avait été bref et violent : il avait été surpris, projeté contre le mur sous la force du coup avant de glisser le long de celui-ci. Ensuite, il avait eu tout le loisir de se vider de son sang au sol

Malgré cette froide analyse très succincte, Mama tremblait de peur, les yeux écarquillés. Elle avait même eu un hoquet de surprise qui avait happé par succion la paume de son agresseur dans sa bouche.

Un complice fit irruption dans la pénombre créée par la lumière de la flamme.

— On est de la Révolution, on vient te tirer de là comme on nous l’a demandé. Sauvons-nous d’ici avant que ça sente trop le roussi.

Elle ne savait pas si elle pouvait les croire, mais toute issue providentielle était bonne à prendre. De plus, elle n’avait pas la force pour lutter contre deux hommes armés, même si les deux étaient amochés de leur combat contre l’homme de Bahia. L’un avait une blessure superficielle au cou, à laquelle il avait certainement échappé de peu, et l’autre, son ravisseur, avait les bras parcourus de lignes profondes qui saignaient encore. Et c’était son sang qui coulait sur elle. Elle en frissonna de dégoût.

— Je vais te relâcher, et je t’en prie : ne crie pas, ne te débats pas. Et pense à tes amis de Kage Berg qui nous ont imploré leur aide.

A la mention de cette île, elle sut. Elle sut qu’ils disaient vrai. Elle sut que son homme et son amie avaient demandé de l’aide pour la tirer de là, sans savoir où elle était.

Cette fois-ci, c’était la bonne. Tout ce qu’elle avait enduré retombait sur ses épaules avant de fondre comme neige au soleil. Sur ces petites attentions, sur cette libération inopinée, c’était son calvaire de trois mois depuis Saint-Uréa qui prenait fin.

Son corps décida de la lâcher à cet instant, non sans avoir ouvert les vannes lacrymales sur la main du révolutionnaire qui la bâillonnait. D’ailleurs, il l’avait relâchée quand elle s’effrondra et il dut la retenir avec précipitation pour l’en empêcher.
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Un jour plus tard, en mer


— Emrich, Dan, merci ! Du fond du cœur, merci !

Emrich, des bandages aux avant-bras, eut un sourire au moins aussi radieux que le soleil qui planait encore bas à l’horizon. Il irradiait la mer, irisait toutes les petites vaguelettes et ne demandait qu’à rejoindre son zenith pour trôner haut et fièrement dans le ciel.
La matinée était bien entamée mais Mama venait tout juste de se lever. Elle s’étira en baillant.

— La nuit a été bonne ?
— Très ! Si je me fie à ce que vous me dites, ça fait trois mois que je n’avais pas connu une couchette digne de ce nom ! Et privée en plus de ça !
— Y’a du café et des biscuits qui t’attendent dans la coquerie si tu veux.


Dan, le torse nu et bandé, gardait un œil sur l’horizon, accoudé à la lisse. Il ne s’était pas retourné pour discuter avec son interlocutrice, qui ne se fit pas prier malgré un dîner copieux pris la veille. Elle revint immédiatement auprès d’eux dans l’effervescence du reste des l’équipage qui vaquait à ses occupations.
Mais ses sauveurs n’allaient pas la laisser engloutir tranquillement son petit déjeuner.

— Qu’est-ce qu’il vous a pris de vous jeter dans ce guêpier ?
— Bah … A l’origine, c’est Sasha qui nous a appelé à l’aide. Quand j’ai dissous notre équipage, elle s’est mise en tête de jouer les bouffons du roi pour tenter d’influencer la Dame de Pierre sur l’esclavagisme. Sa petite comédie a duré un temps mais elle était loin de se douter que c’était un nid d’espions … Quand elle s’en est aperçue …
— Il était presque trop tard. Je vois.


Mama baissa les yeux sur le pont. Ses souvenirs défilaient devant ses yeux et elle les chassa en secouant vivement la tête.

— Bahia m’a toujours eu dans son collimateur depuis un incident qui date d’il y a quelques années … De fil en aiguille, on s’est retrouvé embarqués sur l’Île aux Esclaves, j’ai monté une petite rébellion, j’ai sauvé la peau des miens mais Bahia est encore arrivé au bon moment -pour lui … J’ai fini dans ses plans sur Zaun.

Le duo restait silencieux, ce qui permit à la révolutionnaire d’enfin avaler son en-cas.
Dan, toujours accoudé à la laisse, se tourna enfin et toisa Mama l’air sévère.

— Loin de moi l’idée de te passer un savon … mais tu veux toujours rester Revendiquée après ça ?
— Ouais. J’aime pas la hiérarchie, j’aime pas les méthodes de certains d’entre vous, et le Gouvernement mondial est loin d’être le seul problème.
— On sauve pas le monde à trois. La preuve en est.
— Ouais. Je sais.


Elle s’appuya à son tour sur le bastingage. Elle scrutait l’horizon, perdue dans ses pensées. Ayant dit ce qu'il l'avait à dire, Emrich les imita et Dan vint supporter quelque peu Mama.

— On est loin d’être aussi formels que la Marine.

Elle savait qu’ils avaient raison. Mais pour tout ce qu’elle avait invoqué, elle ne voulait pas rejoindre les rangs de l’Armée révolutionnaire.
Cependant, leurs mots firent mouche au plus profond de son cœur. Elle l’ignorait, mais elle se voyait diriger une caraque, gérer sa coquerie, aider les matelots en soufflant une brise dans ses voiles avec sa baguette climatique … Les possibilités qu’un tel navire offrait était à des lieux de celles que permettaient sa pauvre mais fidèle barge. Sauf qu’il restait une ombre au tableau qui la faisait occulter ce rêve.

Elle ne voulait pas l’avouer, et elle ne répondit pas. Au lieu de ça, elle préféra détourner la conversation. Elle avait bien le droit à un peu de répit, mais surtout à des explications.

— Comment vous m’avez retrouvée ?
— Ta Sasha a contacté un de tes anciens camarades qui se sont rangés chez nous. Ton homme était trop rongé par l’inquiétude pour pouvoir réagir comme il fallait. Ils ont joué du bigophone pour trouver quelqu’un dont la mission touchait de près ou de loin à votre cas.
— Et je connais bien les petites magouilles de Bahia. Je me fais toujours un malin plaisir à lui pourrir la vie quand je peux. C’était pas une mince affaire, mais en épluchant toutes les possibilités, on a fini par choisir les plus probables : marchés noirs, lieux de détentions et partenariats. On espérait juste que tu sois pas en transit … On sait qu’il développe un réseau qu’il veut tentaculaire, on a fait des crochets un peu partout où on pouvait, et on a appris qu’un navire des Condors de Guerre était venu sur Zaun, gorgé d’esclaves. On s’est douté que c’était chez Smith ou Wesson. Il se sert chez eux pour l’armement, et contre les fleurs que le grand patron lui fait, il leur envoie des “ouvriers”. Quand on s’est mis à épier les usines d’armement, et on a fini par tomber sur Rodman qui en partait. Il est connu comme le loup blanc pour être un de ses hommes de mains, sauf qu’il est pas facile à pister. Il nous a fallu plusieurs jours, mais le cercle de recherche se refermait lentement autour de lui. On savait qu’il fallait pas traîner : plus on mettait de temps, plus il aurait été méfiant, plus il se serait préparé à l’affrontement et plus il se serait entouré. Quand on a trouvé votre bâtiment, on a l’investi pour trouver le bon appart’ avant de lui régler son compte. Et on avait raison : il a fallu passer sur le corps de deux Condors de Guerre dans le hall. On les a planqué dans la benne à ordures du coin pour pas attirer l’attention.


Aucun des trois ne se regardait. Ils avaient tous le regard rivés sur l’horizon, les yeux plissés à cause du soleil. Personne n’osait interrompre la discussion, si bien qu’un silence s’installa, perturbé seulement par la brise marine, le bruissement des vagues et l’équipage qui trimait.
Mama était en pleine réflexion. Quand elle se tourna, dos à lisse mais toujours accoudée, pour enfin parler en face à face avec ses anges gardiens, les deux autres l’imitèrent.

— Vous avez porté un sacré coup à Bahia … C’est pas pour me déplaire, hein, mais …
— Ouaip. Mais il t’en voudra d’autant plus.
— Hm. Il se doute que jamais j’aurais pu affronter Rodman seule dans ces conditions … Les deux se tenaient au courant par Den Den Vidéo interposés. Je suis sûr que Bahia sait tout de mon petit séjour.
— Peut-être, mais il sait pas qui t’a aidé.
— Donc il va t’en tenir pour entière responsable, jusqu’à ce qu’il découvre le pot aux roses, si c’est le cas un jour.
— Je me répète, mais comme il va vouloir vous mettre le grappin dessus, il va enquêter sur vous … Vous devriez pas rester seuls …


Mama ne répondit pas. Elle savait qu’ils avaient raison, d’où cette moue contrariée qu’elle affichait. Mais c’était impensable pour elle de l’admettre pour le moment. Et encore moins quand elle y était contrainte, surtout quand celle-ci avait dicté sa vie pendant un long moment. Elle y réfléchissait sérieusement, elle ne voulait pas mettre Grant et Sasha en danger, mais elle ne voulait pas non plus les enrôler dans ses galères pour autant. Son ancienne timonière la suivrait certes au plus profond des enfers, mais son homme aspirait à la tranquillité, et celle de Kage Berg lui seyait bien. Secrètement, il espérait que Mama le rejoignît, tout en sachant que c’était impensable pour elle. Elle en était consciente et s’en voulait de lui refuser ce rêve parce qu’agir était plus fort qu’elle. Elle ne tenait pas en place, et cet épisode avait empiré les choses. Elle était à deux doigts de lui arracher ce rêve.
Elle rêvait que leur petite discussion dérivât sur autre chose. Et son vœu fut exaucé par Dan qui voyait l’air interdit de Mama et le silence s’éterniser.

— Laisse-la souffler un peu, tu veux ? s’indigna Dan en braquant son regard sur son ami. Je sais que tu ne veux que leur bien mais, juste, c’est pas le moment.

Il se tourna vers Mama, un sourire aussi radieux que le premier qu’il lui avait adressé.

— Prends du temps pour toi, prenez du temps pour vous. Profitez un peu. Soufflez un coup. On te ramène à Kage Berg, et même si je te connais que par tes petites turbulences que t’as causé par le passé, je sais que tu tiens pas en place. Mais je pense sincèrement que vous avez bien mérité de vous changer les idées. Vous devriez vous retrouver et vous éloigner de toute la merde que refoule le monde entier. Au moins pour un temps …

Mama fronça les sourcils mais acquiesça.

Oh oui, elle en avait bien besoin !
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