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Un fruit qui pue pour un truc moche.

Si j’vous disais qu’une Goule purulente et baveuse en est un jour venue à se perdre dans un campement de la marine, accepteriez-vous seulement d’envisager de me croire ? Je n’vous force pas, bien entendu, n’empêche qu’il s’agit là d’une histoire vraie. Cette anecdote n’est autre que celle de Nazgahl Cradle, la bête des Blues, mais surtout du jour maudit où elle devint le Symbiote, une créature si abjecte qu’en parler me donne de sacrés haut-le-cœur.

La chose avait faim, comme toujours d’ailleurs. Aussi elle en était venue à sortir des égouts où elle croupissait pour se mettre en quête de pitance. Son périple la mena à une place forte, un campement de Marines, ou plutôt devrais-je dire un bon gros camp, vu la taille des constructions, le matos et les types présents. Ce petit régiment constitué de gradés comme de pauvres bleus avait pour objectif d’effectuer une opération chirurgicale, un coup de génie pour frapper les pirates là où ça fait mal. Perquisition générale, arrestations en pagaille, je vous passe les détails administratifs et les berrys dépensés pour mobiliser tous ces petits gars-là.

Enfin bref, on s’éloigne. Elle est passée où la Goule ? La voilà. Nichée dans un tonneau qui lui servait de mirador, la créature maléfique observait en silence les militaires qui s’affairaient à faire dieu-sait-quoi. Nerveux, ils l’étaient, le monstre aussi d’ailleurs. Pressés également, puisqu’ils ne prenaient même plus le temps de vérifier le contenu des tonneaux de vivres avant de les charger pour les ramener à l’intérieur des stocks. En même temps, il est difficile d’imaginer que ces containers pouvaient renfermer en leur sein une bestiole vorace dont le seul but était de tuer et de manger tout ce qu’elle croisait sur sa route.

Un bleu s’empara du fameux tonneau piégé où le passager clandestin se cachait et, sans se soucier du poids légèrement anormal de cette caisse supposément remplie de bananes, le petit colosse de sous-officier positionna le barda sur son épaule, suivant la petite marche de fourmis qui allait de la zone de chargement jusqu’à l’intérieur du camp. Inutile de préciser que le Nazgahl fut bien secoué sur le trajet, il avait vu bien pire par le passé. Mine de rien, c’était loin d’être la première fois qu’il faisait ce genre de coups saugrenus pour aller là où le vent le menait, mais les gars du coin avaient pas l’air de retenir qu’il fallait vérifier les dessous de lits, les placards et surtout les caisses de vivre, lorsque la bestiole sévissait.

Ca faisait un moment qu’elle était sortie de taule, mais c’était pas une raison pour l’oublier.
Et pourtant, c’était pas comme si on ne parlait pas de lui. On avait encore retrouvé des totems, un spectacle assez dégueulasse, excusez-moi pour mon impolitesse. Je veux pas dire, mais je vois pas pour quelle foutue raison la bestiole s’amusait à collectionner les organes pour construire des œuvres d’art que personne ne voyait, puisque cet abruti allait les planquer au fin-fond des égouts. Une démarche aussi louche que lui, remarque…

Quoi ? Oui, je m’éloigne encore ! Mais c’est moi qui raconte, faites pas chier. Pis mon verre est vide. Donc je disais, messieurs dames, que la saloperie était finalement parvenu à se retrouver dans le campement, bouffant les bananes de son logement provisoire pour faire passer le temps, le tout au nez et à la barbe de l’état-major. Comment je connais ce genre de détails, vous dites ? Mais j’en sais rien, bougre de con, peut-être parce que je suis un narrateur et que c’est mon travail ? T’es pas le plus malin des auditeurs, tu le sais ça ?

Et puis va pas me perturber avec tes questions idiotes, face de moule, y’en a là-haut qui nous écoutent et qui commencent à se demander quel genre de dénouement pourrait bien avoir cette affaire.  Donc bon, voilà que le Nazgahl se faisait embarquer une fois encore, passant de la cour jusqu’à une pièce aussi sombre que son esprit tordu. Il attendit patiemment qu’un silence de mort s’y installe et, lorsqu’il estima qu’il pouvait abandonner sa petite cachette, le bestiau souleva le couvercle et commença à rôder.
Alors tu m’diras, c’était quoi comme genre de pièce ? Je te devance là-dessus mon mignon –ou ma mignonne, je sais pas quel genre de malade va lire mes conneries, l’idiotie est adepte de la parité-  bah c’était juste le paradis des Goules voraces, en fait. C’était exactement là où il voulait aller depuis le départ, parce que ce hangar miniature contenait à lui seul tout ce qu’il y avait de comestible de ce camp d’incompétents, sans compter qu’il était à deux pas  de celui où on entreposait les armes et tout le matos qui allait avec.

Le problème, voyez-vous, c’est que si vous avez suivi c’que je déblatère depuis le départ, vous aurez bien compris que ça filait comme une locomotive, et qu’il y avait un type à casquette qui débarquait toutes les deux minutes pour empiler une nouvelle caisse dans cette caverne d’Ali baba. A peine Nazgahl s’était-il emparé d’une orange bien mûre et d’une poiscaille fraiche qu’il entendit des bruits de pas. Chargeant l’orange dans sa poche, et le poisson dans sa gueule, il vint se coller au plafond en deux temps trois mouvements pour se dissimuler aux yeux du gêneur.

La technique fonctionna à merveille, étant donné que le fauve était doté d’une habileté sans faille, en plus de pas être complètement con. Le perturbateur parti, il retourna sur la terre ferme pour se délecter tranquillement de ses belles prises. Mais bon, la fourmilière ne dormant jamais vraiment, un troisième corniaud vint le déranger encore une fois. Cette fois, c’en était trop, aussi Nazgahl décida de rejoindre le hangar d’à côté, espérant y découvrir un peu plus de tranquillité.

Il prit la porte arrière, passant discrètement derrière les lignes ennemies. Escaladant les murs, il parvint à s’infiltrer en usant d’une petite fenêtre juste assez large pour qu’il s’y faufile, et se retrouva plongé dans les ténèbres. Satisfait, le machin moche et méchant s’installa tranquillement pour savourer ce petit moment au calme. Seulement voilà, y’avait une couille dans le pâté bien sûr, sinon j’vois pas l’intérêt de venir conter tout ça.

Après avoir bouffé tout ce qu’il était parvenu à chaparder dans la baraque d’à côté, le monstre se mit à flairer un fumet aussi intriguant que fascinant. Pour lui, j’entends, parce que c’était apparemment une sorte de relent de cadavre et de vomi, un truc immonde que les marines avaient rangé là pour pas avoir à le renifler toutes les trois secondes. Le machin était caché dans un petit coffret, mais il en fallait bien plus pour arrêter Nazgahl.

Maigrichon ouais, mais foutrement costaud. A force de fracasser le coffret contre le sol, il finit par défoncer la serrure comme un singe qui veut péter une noix de coco. Et il y trouva un fruit, un truc vraiment pas beau pour le coup. Couvert de pointes mollassonnes, vert gerbe et surtout suintant d’un liquide boueux et abject, le machin avait seulement attiré les mouches qui le suçotaient en silence. ‘Fin pas seulement les mouches, en fait, puisqu’une saloperie de Goule se léchait les babines en le reluquant avec envie.  

Première bouchée, il sentit qu’un truc tournait pas rond. Mais voilà, on est un sauvage où on ne l’est pas hein ? Il goba le reste en un éclair, non sans retenir un rot puissant. C’était pas bon, même pour lui, et pourtant laissez-moi vous dire qu’il était du genre à apprécier les asperges périmées. Y’avait des effets secondaires, bien sûr, mais il en eut vent que plus tard. Alors il mâchonnait, parce qu’il faut pas gâcher la nourriture quand même, et ce fut ce mécanisme naturel qui vint lui nuire.

Eh oui, les enfants. Je sais pas si vous avez déjà mâché dans votre vie, enfin j’imagine que oui. Du coup j’imagine que vous vous doutez que, lorsqu’on boulotte quelque chose qui craque et crisse sous la dent, on a un peu de mal à entendre ce qui se passe dans notre dos. Action mandibulaire, blabla de grosse tête, c’est scientifique alors cherche pas d’explication là où tu peux en trouver tout seul. Toujours était-il qu’un gamin de la marine venait d’entrer, se retrouvant dans le dos de Nazgahl. Un frisson parcourut l’échine du gosse, qui s’arma sans vraiment y croire de son fusil de fonction, qu’il pointa en direction du parasite. Ses genoux claquaient comme pas possible, et il sentait la sueur froide couler lentement sur son front. La bête capta pas tout de suite, ce qui était une bonne chose. Mais le truc idiot, vraiment idiot même, c’était que le marin d’eau douce avait décidé de prendre la parole.

« Ne… Ne bougez pas »

Mais comme j’vous le disais, Nazgahl est un animal. Et quand j’utilise ce terme, j’veux pas dire qu’il aboie au premier routard qui passe. C’est un fauve, le genre de bestiole qui sent la peur et qu’en profite sans vergogne, qui l’absorbe pour devenir plus fort même. Alors le gosse a juste eu l’temps de hurler l’alerte, et de s’faire choper par les griffes du salopard, bien plus rapide que lui. Il s’fit péter la nuque sans concession, et son hurlement s’étouffa de lui-même tandis qu’il chutait mollement, la tronche à l’envers.

Fort heureusement pour Nazgahl, son ouïe de félin lui permit d’identifier sans trop de mal qu’il s’était plongé dans une sacrée merde. La Goule entendait des bruits de pas affolés se dirigeant vers lui et, se grignotant les ongles en cherchant une solution, il entra dans l’corps du gosse qu’il venait de buter. Paf, comme ça quoi.



Non mais commencez pas à me reluquer avec vos tronches de merlans, les marmots. Un narrateur sait ce qu’il dit, nom de nom ! Le fruit du Nazgahl, c’était pas n’importe quoi. Les Marines l’avaient stocké là à défaut de pouvoir l’identifier, et verrouillé dans un petit coffret. Ils l’avaient trouvé au hasard d’un voyage naval, et ne savaient pas trop quoi en faire. Pas de chance, la bestiole puante avait déjà mis la main dessus.

Donc ouais, comme je vous le disais, le monstre s’est subitement changé en une flaque noire plus ou moins ragoutante et, jonglant avec ses articulations modifiées par la magie démoniaque, il s’infiltra dans l’être du gamin, vidant ses tripes de toute substance pour pouvoir s’faire de la place. Evidemment, le corps fut pris d’incontrôlables convulsions. Théoriquement, y’a de la place que pour un dans le corps d’un mec, donc ça a mis un certain temps à se mettre en place. C’t’un lieutenant qu’a ouvert la porte d’un coup de pied rageur, pétoire à la main. Et sur un ton de chien de garde, il se mit à beugler :

« Qu’est ce qui se passe ici ? »

Alors le Nazgahl caché dans l’corps qu’il contrôle à moitié, il ne comprenait pas trop ce qui se tramait bien sûr. C’était la première fois que ça lui arrivait, aussi il ne devinait pas qu’il devenait l’auteur de la plus macabre supercherie qui soit. Il se voyait déjà retourner en taule, lui qui avait passé un sale séjour à l’ombre par le passé, mais le lieutenant reprit en l’mirant droit dans les yeux.

« Qu’est ce que vous foutez là ? Et pourquoi vous hurlez comme un sagouin au beau milieu du stock d’arme ? »

Pour le coup, la Goule était médusée. La bête jeta un regard derrière elle, puis au sol, et réalisa subitement que le macchabé avait disparu. Encore pire, elle portait les vêtements du défunt marin. Alors elle se mit à mater ses pattes, et comprit que c’était pas vraiment les siennes. Un coup d’œil à droite lui permet de vérifier son reflet dans un miroir, et son esprit faisait le reste du travail. Elle savait pas trop si elle s’ était transformée en sa victime, si elle était rentrée dedans. Une chose était sûre par contre, elle devait jouer l’jeu pour s’en tirer. La bestiole prit la parole, surprise de constater qu’elle parlait avec la voix fluette de celui qu’elle venait d’éxécuter.

« Agh.. Un rat. »

La technique était moyennement fonctionnelle. En même temps, vous avez déjà essayé de parler avec les cordes vocales d’un autre mec que vous ? Je n’espère pas, sinon j’peux vous dire que vous êtes un sacré dégénéré mental et que vous feriez mieux de vous soigner au lieu de lire ces inepties.

« C’est un rat qui vous fait sonner l’alerte ? Vous vous foutez de moi ? »

« Aghragh… T… Très très gros rat. »

Il tendit ses bras sur les côtés pour indiquer la taille approximative du mastodonte imaginaire qu’il décrivait. Les articulations firent leur office, mais dans un craquement sonore absolument abject, si violent que le lieutenant l’entendit d’ailleurs. Surpris, il l’était, inquiet également désormais.

« Vous vous sentez bien ? »

Nazgahl, assis sur le sol dans le corps d’un autre, se lança dans un déhanchement curieux et tendit difficilement le pouce de sa marionnette vers le haut. C’était foutrement difficile à mettre en œuvre, à tel point d’ailleurs qu’il se retrouva coincé dans cette position, les résidus de muscle étant enrayés comme un flingue mal entretenu. Tournant sa tête dans un angle presque impossible, l’homme-chouette répondit :

« J… J’ai l’air de quéqu’un qui va pas bien ? »
« Honnêtement, oui. »

Et là, la bestiole nous fit un coup de maître. Elle s’était relevée, par un miracle que j’ai encore bien du mal à comprendre aujourd’hui. Comme quoi, les interventions divines frappent surtout les enflures. Chavirant, menaçant de tomber dans toutes les directions, la Goule essayait de se tenir aussi droite que possible. Pas de chance, elle venait de bloquer son autre pouce dans la même position que le premier. Elle trouva un stratagème pour le moins bien trouvé, mais pas plus efficace que le précédent. Dans un élan trop important en vue du mouvement envisagé, elle envoya ses bras en avant, levant les deux pouces comme pour saisir le volant d’un navire imaginaire, avant de gueuler avec sa voix d’chat écrasé :

« Ca va comme ça ! »

Merde, la colonne vertébrale commençait déjà à lui faire défaut. Le dos du marine en charpie se plia lentement en arrière, à tel point que le lieutenant bondit en avant pour le rattraper avant qu’il s’éclate la tête sur le sol. L’un des yeux de Nazmarin se balançait sur le côté, disant merde à son collègue et conférant au faciès un aspect un peu trop dérangeant.

« Ola ! Mais vous avez bu ou bien ? »
« N… Non Serrrgent chef. »
« Je suis Lieutenant »
« Non Lieutenant chef. »
« C’est Lieutenant tout court. »
«Bwardon.»
« Mon dieu, vous sentez pas l’alcool mais vous puez la mort. Qu’est-ce que vous avez bouffé aujourd’hui ? »
« Banane orange poisson… »
« Ca vient pas de là, mais j’pense que vous êtes malade comme un chien. J’vous raccompagne à votre dortoir. »
« Arrrtah… D’accorrrd. »
« Ne parlez pas, ça me fout la gerbe. »

Le Lieutenant, plutôt baraqué, chargea l’faux Nazgahl sur son épaule en le balançant dessus comme un sac à patate. Le choc provoqua une réaction de rejet assez classique, mais suffisamment violente pour éjecter la main de la Goule du corps de son hôte. Il poussa un glapissement guttural, étant donné que son index était en train de caresser sa glotte.

« Ca va aller ? »
« Comme chi comme cha. »

L’idée de se vomir lui-même n’étant pas à l’ordre du jour, Nazgahl se dépêcha de ramener sa mimine à l’intérieur du marine, et s’avala lui-même. Oui bon je sais, c’est bizarre à dire ! Mais comment voulez-vous que je décrive sainement une Goule qui a buté un gosse pour prendre possession de son être ? Je peux pas, c’est bien simple, je-ne-peux-pas !

Bref, le lieutenant poussa la porte et s’avança dans la cour, chargé de son gros paquet bizarre. Les regards se braquèrent évidemment sur l’improbable duo et Nazgahl, soucieux de ne pas éveiller les soupçons des autres militaires, dressa en l’air ses deux pouces toujours tendus dans la même posture, puis hurla subitement :

« Eh les collègues ? C… Ca va comme vous v…voulez argh ? Qu’il fait bon être un marine hein ? Le gouvernement, tout ça tout ça, c’est c…c…chouette non ? »

Un nouveau choc manqua de faire apparaître un majeur sur la langue de son véhicule organique, aussi il décida de la fermer pour de bon.  L’Lieutenant colla son supposé sous-fifre sur un matelas, lui intimant qu’il serait de bonne augure de pas bouger son troufignard de là, et l’intéressé acquiesça en hochant la tête dans une nouvelle symphonie de craquements.
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Donc j'disais...

Le lieutenant parti, le Nazgahl était foutu en vraque sur le sommier, profitant de cet instant d'accalmie pour tenter de capter les mécaniques de fond d'son étrange pouvoir. Il avait découvert un truc, clairement, mais il était pas foutu d'établir un lien direct avec le fait d'avoir bouffé cette saloperie cancérigène. Il se mit à agiter des capteurs, tripoter des leviers nerveux, bouger des muscles, expérimenter des trucs en gros. Tant et si bien que le corps du p'tit gars qui lui servait de déguisement se mettait à se secouer comme une carpe sortie de la flotte.

Le truc c'était qu'y'avait un autre gaillard dans la pièce. Un jeune Marine, qui avait fait ses classes avec le gamin possédé par le démon, et qui trouvait franchement louche de le voir se secouer comme ça, c'était pas le genre apparemment. L'autre garçon était attablé dans le dortoir, un verre d'eau à la main, les yeux comme des soucoupes. 'L'en croyait pas ses mirettes et il avait bien raison, puisque rien de tout ce foutoir n'était normal. Il se risqua à interpeler son pote, davantage par curiosité que par véritable inquiétude :

"Ca va poulet ?"

Le corps de marineonette pivota brusquement, se jetant dans tous les sens pour se retourner sur lui-même, se décarcassant pour effectuer des mouvements à peu près cohérents. Mais entre les articulations qui se foutaient les unes dans les autres, les muscles qui disaient oui, pis qui disaient non, c'était un vrai calvaire que d'arriver à quelque chose qui tenait la route. Votre corps, vous le connaissez, vous êtes nés avec, mais vous imaginez difficilement quel cauchemar c'est de tenir une mécanique qu'est pas la sienne, quand elle est aussi complexe que celle d'un organisme humain. Néanmoins, par contraction et décontraction de muscles du faciès, le monstre parvint à faire causer le pantin.

"J'ai jamaaaais été aussi bien dans ma peau..."

"Je vois... Tu veux un truc à manger ? A boire ? t'es quand même bien pâle."

En effet, il crevait de faim et de soif. C'est à dire que les trois bouts de machin qu'il était parvenu à chiper dans l'stock des soldats n'était pas vraiment suffisant pour combler l'appétit insatiable de la bestiole. Et surtout, cette petite séance de sport qu'était le pilotage de cadavre lui avait asséché la gorge. Alors, dans un mouvement bien trop ample pour être normal, la tête du p'tit soldat se mit à hocher verticalement, indiquant qu'il acceptait volontiers la proposition de son vis-à-vis.

"J'ai pas grand-chose bien sûr, mais j'ai de l'eau et des p'tits carrés de sucre si ça te convient."

Nazgahl confirma et poussa le corps vers le haut, le positionnant par miracle sur ses pieds. Il se mit alors à chanceler vers la table, le bide sorti vers l'avant et les bras balants. On aurait dit qu'il était tiré par la peau du bidon jusqu'à la table, et c'était pas complètement faux d'ailleurs. Se projetant en avant, il s'assit sur le tabouret, ou plus il sauta dessus mais il zappa la partie colonne vertébrale, se concentrant sur les jambes. De fait, il laissa donc la tête de son pantin s'éclater brutalement contre la table, à la grande surprise de son collègue qui manqua d'en perdre son verre d'eau. Levant le ton, il lança :

"BON DIEU ! Mais fais attention ! Qu'est ce qui t'arrive ?"

Nazgahl grogna dans sa barbe, indifférent à la douleur qu'aurait dû l'atteindre mais qui venait pas, puisque le corps supposé souffrir avait plus un seul capteur nerveux fonctionnel. Il essayait de se relever, non sans mal et, au prix d'un effort surhumain, il parvint à faire gesticuler le barda suffisamment pour se redresser. Essayant de décontrater son larynx pour trouver une voix pas trop inquiétante, le fauve camouflé répondit innocemment.

"Mais rrrrien voyons. J'ai glissé c'est tout."

Moyennement convaincu par l'excuse foireuse de la bestiole, le Marine incrédule accepta quand même de lui servir un verre d'eau. Nazgahl observait le liquide transparent qui s'écoulait, jetant de petits coups d'oeil au sucrier situé non loin sur la table, et c'est alors qu'il capta le problème avec ce foutu sucrier. Il avait déjà énormément de mal à lever son bras sans le balancer dans tous les sens, alors mâcher du sucre, un mouvement vachement plus régulier qui nécessitait de l'évolution sur les axes x, y, z ? Impossible, pardonnez-moi du peu. Son collègue s'apprêta à le servir, mais Nazgahl l'interrompit en se trémoussant comme un gosse qui se retient d'aller au petit coin.

"Un souci ?"

"Sucre."

"Mais encore ?"

"Met sucre... Dans eau."

"Heu, d'accord..."

Le gaillard s'éxécuta, lançant discrètement des regards interrogateurs à son supposé frère d'arme. Après avoir mis le sucre dans le verre, il commença à agiter le tout pour en faire une solution sucrée, avant de redonner le verre à Nazgahl, qui refusa énergiquement.

"Encore..."

Nouveau sucre.

"Encore..."

"Sérieusement ?"

"ENCORE !"

Un peu échauffé, le gamin balança 5 morceaux d'un coup dans le verre de sucre arômatisé à l'eau, les secouant brutalement en foudroyant le pantin du regard. C'était ses sucres quand même, il en avait pas quinze mille...

Nazgahl récupéra le verre, le liquide blindé de poudre jusqu'à la gueule menaçant de s'échapper de son conteneur. D'un geste moyennement précis, il balança le tout dans sa gueule trop ouverte et laissa le liquide s'écouler, venant alimenter l'immonde flaque noire qu'il était devenu, et qui se terrait dans le fond de la gorge du p'tit soldat décédé. Le cauchemar boueux émit une sorte de gargouilement de satisfaction, qui remonta jusqu'à faire vibrer la glotte de son hôte. Le voilà un peu plus heureux qu'il ne l'était trente secondes plus tôt. Il entreprit de reposer gentiment le verre sur la table, mais son imprécision dans le contrôle des muscles provoqua un petit accident et le verre explosa littéralement, semant des bouts de verre qui se plantèrent comme des fléchettes de cristal dans la main gauche du mort.

"MAIS... T'es pas croyable ! Qu'est ce qui tourne pas rond chez toi bordel ?!"

"A quel sujet ?

"TA MAIN !"

Nazgahl, interrogateur, leva le bras droit et exhiba la patte encore indemne.

"Quoi ma main ?"

"L'autre main, abruti !"

"Eh bien ?"

"Tu n'as pas mal ?"

Et là, ça tilta dans la tête de la Goule. En temps normal, quand on se plante du verre dans la pince, on douille. Réunissant tous ses efforts et sa concentration dans ses capacités de comédien, le monstre décida alors de feindre la douleur avec brio, dans l'espoir de duper le Marine. Se raclant la gorge, il se mit à faire la moue, ou tout du moins à tirer sur le faciès qui lui servait de masque pour illustrer son malêtre et, avec l'émotion d'un grille-pain, il lâcha :

"Oulala oui j'ai mal. J'ai très mal. Quel martyreuh oulala aïe ça pique, ma douleur est sans limite quelle horreur je n'en puis plus..."

"T'es pas possible. Je vais chercher des bandages."

Le soldat s'éloigna un petit peu, se retournant vers une commode pour aller un chercher un kit de premiers secours. Nazgahl, quant à lui, tenta d'arracher de sa main les petits morceaux pointus à l'aide de sa main valide. Mais évidemment, en forçant comme un dératé, il finit par se couper l'autre patte aussi, laissant de nouvelles plaies ouvertes et foutant d'ailleurs une quantité astronomique de sang noirâtre sur la table. L'autre type retourna à lui, les mains chargés, et quelle fut sa surprise lorsqu'il découvrit que son collègue était devenu adepte de la scarification.

"Non mais t'es con comme un balai. Sérieusement mec, va voir un médecin, tu déconnes grave. Bon, file-moi ta main, montre-moi la paume."

Nazgahl s'éxécuta, devoilant une peau blanche et molle qui s'enfonçait doucement lorsque l'infirmier stagiaire le frottait avec le tissu imbibé d'alcool. Il se rendait bien compte que ça clochait physiquement, il avait déjà pansé des bobo's, la peau n'était pas si grasse et malléable, et le sang pas si gluant et visqueux. Ca semblait faux certes, mais il est difficile d'imaginer qu'un pote est infecté par un parasite de soixante-dix kilos sous prétexte qu'il a l'hépiderme qui flanche.

"Puis t'es flasque en plus, on dirait de la gélatine. J'crois que t'es vraiment malade mon vieux, tu peux pas bosser comme ça. L'autre main."

"L'autre main ?"

"Oui, la gauche. Euh non, la droite, 'fin l'autre main quoi."

"La gauche, ou la droite ?"

"TON AUTRE MAIN, ABRUTI !"

Une autre main, une autre main... Il était marrant lui. En temps normal on en a que deux, mais là non. D'abord l'indication était pas clair, et puis il faisait paniquer la Goule à beugler comme ça celui-là. Alors évidemment, elle manqua de discernement sur ce coup là, et fit une petite boulette qui péta un peu le déguisement. Le ventre de sa marionnette se scinda brusquement en deux, dévoilant le bras verdâtre aux ongles crochus qu'était le véritable membre de la créature. Alors la tête du pantin, qu'avait tout aussi violemment été balancée en arrière, se ramena en avant et, avec tout le calme du monde, le Nazgahl mal caché répondit :

"Cette main-là ?"

Apparemment non, puisque le p'tit soldat resta bloqué là pour une poignée de secondes avant de s'écrouler par terre. V'la pas autre chose, il s'était évanoui. Alors Nazgahl, déçu d'avoir rompu son camouflage, chopa le corps du marmot grâce à sa main ventrale, le reste du corps continuant de pendre lamentablement vers l'arrière. Puis, avec délicatesse, il tâcha de foutre le garçon sur sa propre couche et se risqua même à remonter la couette pour donner de la vraisemblance à la scène.

Puis, tout aussi naturellement qu'il était entré dans ce fourbi, le monstre se laissa sortir du corps de sa victime sous la forme d'une gélatine obscure, déroulant le corps sans vie comme on vide un tube de dentifrice. Décidé à faire les choses correctement, il récupéra la peau vidée de chair et tâcha de l'entreposer le plus simplement possible sur ce qui fut son lit. Voilà un beau tableau, c'aurait presque été pas mal si il s'agissait pas d'un résidu de Marine mais d'un vrai corps inanimé. A la place, ça ressemblait vaguement à une combinaison partiellement abîmée, avec deux creux vides à la place des yeux. Rien d'alléchant donc. La Goule s'esquiva furtivement, quittant le camp furtivement sur la pointe des pieds.

Le lendemain matin, le p'tit soldat malmené se releva, se frotta les yeux, bailla un bon coup et lança probablement un truc dans ce goût-là à son compère :

"Ho mec, j'ai fait un rêve de dingue. 'faut que je te raconte ça, tu vas pas en croire tes oreilles. En fait, t'étais... Qu'est-ce que..."

Un cri de fillette transperça sûrement les tympans de tout le campement, et c'est de ce mystérieux évènement que naquit la légende du Symbiote, du Parasite, ça dépend des écoles et des versions de l'histoire. La Goule venait de choper un terrible pouvoir, un truc pas net. Un truc qui permettait d'aller n'importe où, n'importe comment, de se faire passer pour n'importe qui. Et ce d'la manière la plus immonde et horrifiante qui soit. En prime, jouissant de ses nouvelles capacités, la chose apprit à agir avec plus d'intelligence, à se fondre davantage dans la masse. Elle découvrit plein de choses, plein de gens, plein de méthodes de dissimulation toutes neuves. Des trucs cons, bien sûr, mais des trucs qui marchent. Deux ou trois tics de langage, des galipettes pour changer d'identité en un clin d'oeil...

Et c'est ainsi, mes petits, que j'ai appris à me fondre parmi mes proies, à apparaître et disparaître afin de semer la terreur dans le monde des Hommes, ces créatures faibles, esclaves d'un sentimentalisme si pathétique, mais à la fois si fascinant. Et depuis ce jour, rien ni personne n'est à l'abri des tourments causés par le Parasite.

Je viendrai pour vous aussi, tôt ou tard, déguisé en être en qui vous avez entière confiance. Et je m'amuserai, oh oui, je m'amuserai beaucoup à jouer avec vous à mon petit jeu.
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