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Rien.

Rien. Il se passe rien, et pourtant je t’invoque quand même. Bizarre, non? Bof, pas trop en fait. Je m’ennuie. Je me fais même sacrément chier, pour tout te dire. Les permissions, c’est censé être le moment de souffler et de profiter un peu, pourtant, je profite que dalle. Je préférerai encore être entrain de coller au fion d’un officier véreux, toute la journée. C’est insupportable, mais au moins j’ai quelque chose à penser. Là, c’est un genre de vide stellaire dans mon cerveau, et pas le genre de vide qui apaise, genre méditation, le genre de vide qui te file le vertige, la boule au ventre même, ouais, j’ai la boule au ventre alors qu’il se passe absolument rien. Tu vas te moquer? Tu dois pas connaître toi, les boules au ventre, t’es qu’un vague esprit, à peine une petite voix dans ma tête.

Une oreille plutôt, t’es là parce que t’écoutes bien, et je crois que j’ai juste envie de parler. J’ai envie de parler mais je veux voir personne. C’est con, hein? Heureusement que tu es là. Tu vas remplacer la séance chez le psy que j’ai sauté la semaine dernière. Tu sais qu’aux Bureaux, on te force à y aller régulièrement? Faut bien vérifier que t’es apte au terrain, quand même. Et ça permet de vérifier que t’es pas lentement entrain de virer révo, c’est un genre de mode chez nous, alors ils font gaffe. On a pas accès aux rapports, mais ils notent comme des greffiers, ces types, ça s’arrête pas. Un sourire, un regard fuyant, une mouche pète à côté, ça le prend en note. Ça doit en faire, de la paperasse chiante à mourir. Moi, je crois que j’aime bien. La plupart des agents détestent les rapports, c’est chiant à écrire, faut se relire. Moi, j’aime bien. C’est le seul truc que j’arrive à écrire, en ce moment.

Je t’ai pas dis, depuis trois heures je suis assis comme un con devant ma machine à écrire. Une antiquité, je l’ai récupéré y’a des années, je sais même plus comment. Y’a rien sur ma page, pas un seul caractère. Si j’étais à mon bureau, à rédiger un rapport sur une mission foireuse, j’aurai déjà plus de pages qu’il n’en faut. Même si la conclusion, c’est un truc du type « R.A.S ». Alors que là, j’ai beau avoir un champ de possibilités infini, j’écris rien. Je pense à rien, mon cerveau se brouille, cale, y’a rien qui en sort, c’est terrible. Je tape un mot, regrette, jette la feuille dans ma corbeille pleine à craquer. C’est ça, la vie d’un écrivain?

A partir de quand on peut se dire écrivain, d’ailleurs? Quand on a publié sa merde? Peut-être que passer des jours sans rien chier sur sa machine à taper ça compte aussi, va savoir. En plus, j’ai la dégaine parfaite. Une clope, une chemise débraillée, une chambre à moitié éclairé, une machine vieillotte, en plein dans le cliché. Pourtant y’a rien qui fait. Je dois faire mal un truc, c’est pas possible. Pourtant, des histoires à raconter, j’en ai quelques unes. Ca fait pas longtemps que je suis vraiment des Bureaux, et déjà c’est pas les anecdotes qui manquent. Mais je te cache pas que publier ses mémoires d’agent secret du gouvernement, ça frôle pas mal la trahison.

Remarque, si je m’en inspire juste… Un tout petit peu.

Hm.

Je t’ai déjà raconté la fois ou j’ai failli crever?

En fait, y’en a plusieurs, tu t’en doutes, faut pas croire que c’est un boulot facile. Mais cette fois là, elle m’a marqué. C’était pas loin d’ici.

Pas très loin du tout même…

Mariejoie, y’a une petite paire d’année. J’étais tout frais au Cipher Pol, bien portant. Je me baladais le long d’une avenue un peu connue, qui porte le nom d’un de ces tocards de dragons, je sais plus lequel. Fin de soirée, on commençait à moins y voir. Déjà à cause de la nuit, et puis parce que j’étais rond comme pas possible. Je venais de boucler une mission, c’était les débuts, c’était la fête à chaque fois. Et quand je dis la fête, je veux dire me bourrer la gueule jusqu’à plus soif, pour finir à moitié crevé sur un trottoir comme le clodo du coin. Ce soir là, c’est pas qu’à moitié que j’ai failli crever. Je tourne vers une ruelle, pour rentrer chez moi. Pété comme j’étais, j’étais sûrement complètement paumé. Et là, je me suis arrêté net. J’ai pas compris au début, mon cerveau cuit par l’alcool a bien mis quelques secondes avant de piger ce qu’il venait de se passer. Y’a un gus qui se tenait là, debout, devant moi. Crasseux, mouillé par la pluie, une chemise débraillée comme je porte actuellement. Il avait une sale gueule cassée, un chien battu le type. Et moi, je rayonnais pas, parce que je sentais qu’un truc clochait. Alors j’ai baissé les yeux, et j’ai vu le petit poignard planté en plein dans mon bide. C’est quand il a retiré la lame que je l’ai sentie, et que j’ai commencé à pisser le sang.

Je me suis dis que ça y’est, mon heure était venue, que j’allai crever seul comme une merde dans cette ruelle. On raconte qu’on voit sa vie défiler devant ses yeux, dans ces moments là. Ça doit être de la connerie, parce que j’ai rien vu moi. Enfin si, j’ai vu rouge. Je me suis simplement dit que quitte à crever là, autant emporter ce connard dans la tombe avec moi. Il a pas bougé, il était là, les yeux écarquillés, à me regarder me tordre le bide, mon sang se mélangeant à la pluie sur le sol pavé. Je l’ai choppé par le col, je l’ai claqué contre le mur de pierre, et je l’ai martelé de droites. Ça m’a arraché, presque autant que lui, mais quand tu te dis que t’es sur le point de rendre l’âme, ça t’attriste pas plus que ça bizarrement.

C’est là que je l’ai reconnu. J’avais déjà vu sa gueule, avant, pas bien longtemps avant d’ailleurs. Un des premier type qu’on m’a confié. Je lui avait collé le train pendant vachement longtemps, j’ai tout recueilli sur lui : habitudes, planning, j’ai rien raté. Il s’était empêtré dans des sales affaires, c’était pas vraiment le chic type. J’ai rendu mon rapport, j’ai assisté à son arrestation, même, et j’ai entendu quelque temps plus tard qu’il avait disparu des services actifs, je me suis dit chouette, victoire, et j’y ai plus jamais pensé, avant ce soir là. Un peu plus tard, en fouinant un peu, j’ai compris qu’il avait échappé à la prison au bout de quelques mois, par un genre de miracle dont seule la Justice a le secret, mais qu’il était radié, et sa fortune de nouveau riche, confisquée. Il avait plus rien.

A part la haine pour moi, visiblement. En voyant sa gueule en sang, je me suis souvenu d’à quel point j’étais con quand j’ai commencé. J’étais tellement fier, quand j’ai commencé, je me voyais comme un genre de redresseur de torts, je supportait pas ces officiers qui abusaient de leur position. Je les encadre pas plus aujourd’hui, mais je fais moins le malin. Quand j’ai fais arrêter celui-là, je lui ai bien fait comprendre qui l’envoyait derrière les barreaux. Je voulais être sûr qu’il voit mon visage. Quel tocard, hein? Moi, je veux dire, pas lui. Il avait tellement la haine contre moi qu’il avait dû imprimer mon visage dans sa cervelle, et m’avait pas oublié depuis. Et ce soir là, il m’avait enfin retrouvé. On est resté là, comme des cons, à se regarder dans le blanc des yeux, après lui avoir éclaté le crâne à coup de bourre-pif, et les bourre-pifs d’un agent saoul qui pense avoir plus rien à perdre, c’est quelque chose, je peux te le dire. Il ressemblait plus à rien le pauvre, je me souviens plus que de ses yeux suppliant. Il devait avoir envie que j’en finisse ou je sais pas quoi. Il aurait pu se refaire une vie, loin, anonyme. Mais non, il a fallu qu’il vienne ici. Je l’ai lâché, il s’est étalé sur le sol comme un cadavre, j’ai rarement vu quelque chose d’aussi pathétique. Et en le regardant, comme ça, j’ai eu sacrément honte. Je pense même avoir jamais eu aussi honte de ma vie. C’était pas comme de cogner la poire d’un enfoiré tout puissant, ça c’est satisfaisant, là…

Je venais juste d’éclater la tronche d’un sans le sou, d’un type qui avait déjà tout perdu et qu’était déjà plus que l’ombre de lui-même, un chien malade bon pour la pique. Alors je l’ai laissé là, parce que j’osais même plus le regarder dans les yeux. Je l’ai laissé dans cette ruelle, et je l’ai plus jamais revu. J’ai même pas cherché à comprendre ce qu’il était devenu.

Tu t’en doutes, j’ai survécu, j’étais même loin de crever, en fait. Ce type, il était aussi rond que moi, voir plus, et il m’a plutôt bien loupé. Plus de peur que de mal, en somme. Je suis quand même resté au lit un petit moment, à y réfléchir. Tu vois, c’était la première fois que je m’en rendais compte. Que mon passage engendrait des conséquences, que ça s’arrêtait pas tout simplement, comme par magie, après que j’ai rendu mon rapport. Fallait que j’assume, alors c’est ce que j’ai commencé à faire. Maintenant, je fais moins le malin, je me détache de mes missions, j’y pense moins quand je rends mon rapport final, mais je garde tout ces types dans un coin de ma tête, pour pas nier ce que je fais, et pour pouvoir réagir autrement que comme un pauvre ivrogne la prochaine fois que l’un d’eux voudra me buter.



« Un poignard dans la nuit »
« La lame du fantôme »
« Le revers de la haine »

Ouais, celui là veut rien dire, et alors? Quand t’es auteur, tu peux tout justifier, on s’en branle. « C’est une licence poétique », et hop t’es mouché. Pratique, non? Je crois que je suis inspiré. La merde qui me compose, elle va me servir de pâte à modeler pour mon personnage principal. Ça sera moi, sans être moi. Tout ce que je voudrais être, tout ce que je veux plus être. Une sorte de poubelle dans laquelle je vais jeter tout ce dont je veux plus. Mon bouquin sera un exutoire, pour tout ce dont je peux te parler qu’à toi, et à personne d’autre.

Je tape sur mes barres de caractères, ça fait un boucan d’enfers avec cette antiquité, mais ça me détends, ça m’inspire même, je veux pas que le bruit s’arrête, alors je continue de taper, des mots, puis des phrases, ça prend forme, je jette un brouillon mais je recommence aussitôt, les scènes prennent forme, les décors se construisent, je modifie des détails, j’en apporte, j’en retire. Mes yeux se ferment, je fatigue, le soleil se lève, je sens ses rayons filtrer par mes volets, à côté de moi. Je me ressert un café en relisant mes dernières pages, faudrait pas s’endormir tout de suite, ça serait con, c’est un coup à se réveiller et à trouver que finalement, ce que j’ai fais, c’est de la merde et tout jeter. Alors je garde les yeux ouverts, tant que j’ai de la force dans les bras, je tape, on verra le reste après.

Je crois que c’est bon, j’ai plus besoin de toi, je te ferai revenir quand il se passera un truc de plus intéressant. Merci pour ton aide mon gars.
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