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The "puzzled" ones

— Nan mais r’garde-la …

Assise son tonnelet de bière, Mama regardait effectivement la jeune femme. Elle ne la quittait pas des yeux, inquiète et pleine d’empathie. Exceptionnellement, elle n’avait pas le goût à la célébration, et donc il était inutile d’entamer ce contenant pour rien. Les circonstances l’exigeaient.

— On peut pas la laisser comme ça …
— J’allais pas la laisser comme ça.


Le silence durait et personne n’osait bouger un cheveu. Grant, le conjoint de Mama était accroupi à ses côtés, l’air peiné. La jeune femme était recroquevillée entre deux rochers, adossée à la falaise. La respiration nerveuse, elle était parcourue de spasmes. Elle tenait un tesson de bouteille ramassé sur place et menaçait le couple, les bras pourtant repliés sur son corps comme pour se protéger. Son visage blême était recouvert d’un maquillage de craie et de suie autour de ses yeux qui avait craquelé et s’effritait. Ses lèvres étaient colorées de sang séché, bruni, et dans le même état. Elle était vêtue d’un pardessus dans un piteux état. Elle portait aussi un chapeau grossier en feutre, bricolé et cousu avec les moyens du bord et dans l’urgence. Il était orné d’une fleur en tissu chiffonné à la couture lâche.
Malgré ces artifices, sa peau était parcourue d’hématomes rouges, bleus, violacés et verdâtres. Ses cernes noires et profondes étaient surmontées de joyaux bleu-acier ternis, cerclés dans un regard terrifié. Le coup qu’elle avait reçu sur le nez était récent et parfaisait sordidement le portrait de clown triste.

— Laisse-moi avec elle.

Grant roula son épaule contusionnée mais s’exécuta sans mot dire. Mama examinait la pauvre fille à coups d'œillades frénétiques, un pli barré sur le front. Ses blessures à elle n’avait aucune importance. Elle ne savait pas comment s’y prendre avec son interlocutrice mais il lui fallait agir. Alors elle descendit de son tonnelet et à son tour, elle s’accroupit. Par instinct de survie, la jeune femme se crispa davantage et se renfrogna.

— Salut ! Je sais que dans la précipitation, on a pas trop eu le temps de se présenter mais … je vais te dire un secret : je m’appelle Maloma, mais j’aime pas ce prénom, donc tout le monde m’appelle Mama Boutanche. Mais toi, tu peux m’appeler comme tu veux ! Tu es en sécurité maintenant, c’est tout ce qui compte ! On ne te veut aucun mal ! Je te le promets !

Mama observait les résultats de son approche, mais rien ne changea. Alors, avant de reprendre la parole, elle tenta d’afficher un sourire rassurant, même si ce n’était pas une chose qui lui était commune. Elle aurait voulu se faire plus petite pour paraître moins impressionnante, mais comme elle n’y parviendrait pas, elle abandonna rapidement l’idée.

— Et toi ? C’est quoi ton petit nom ? T’es pas obligée de me dire le vrai, juste un nom pour que je puisse t’appeler comme tu le souhaites.

Les secondes passaient mais sa bouche commença à s’animer avec hésitation, comme si elle avait peur de parler. Ou plutôt, comme si elle cherchait la vérité. Mama patientait sans bouger.

— J-Je … Je n’sais plus !

Le scénario se déroula mentalement dans la tête de la Révolutionnaire à la vitesse de l’éclair, comme une évidence : esclave, elle avait subi le pire des traitements. Celui qui ne laisse plus aucune place à la personnalité. A cette idée, elle crispa les poings et se mit à trembler de fureur.

— D-Désolée !!

Cette excuse plaintive lâchée en toute hâte, par pur réflexe, poignarda Mama en plein cœur et la foudroya de remords. Sa réaction l’avait encore plus effrayée alors qu’elle n’était pas dirigée contre elle.

— Non ! Non ! Tu n’as pas à t’excuser ! Tu ne m’as rien fait ! Tu sais, le groupe dont tu faisais partie, ce n’est pas le premier qu’on a sauvé ! Je connais bien l’attitude des maîtres ou des esclavagistes ! C’est après eux que j’en avais ! Je ne sais pas ce qu’ils t’ont fait, mais le soupçonner m’a mise en colère ! Je te l’ai dit : alors je sais, on dirait pas comme ça, mais tu n’as rien à craindre de moi, ou même de nous !

Imperceptiblement, elle avait un peu relâché son étreinte sur le cadavre de bouteille.

— Merci … lâcha-t-elle timidement.

Le sourire de Mama s’élargit et gagna en franchise et en chaleur.

— Tu n’as pas à me remercier ! C’est normal ! Tu pourras le faire si un jour on parvient à abolir officieusement l’esclavage …
— Merci de nous avoir sauvés … J’ai cru que j’allais mourir ! Je voulais mourir ! Mais j’y arrivais pas … Y’a … les petites voix dedans moi qui … elles m’encourageait à tenir bon, mais elles préféraient rester cachées. Max a eu peur dès notre capture, mais c’est lui qui m’a donné l’idée du maquillage. Pour que je pense à lui. Et Alexis, elle me fait peur, même si je sais qu’elle fait ça pour m’aider. Mais c’est elle qui a le plus souffert parce que c’est elle que j’étais quand on a dû se battre. Elle a essayé de se rebeller, plein de fois, mais elle a été punie à chaque fois. Comme ils avaient peur qu’elle arrive à se libérer quand même et qu’elle leur fasse payer, ils l’ont brisé. Alors elle s’est enfouie dans moi juste avant et c’est moi qu’ils ont brisé …


Mama ne comprenait pas tout, mais elle se satisfit de cette réponse. C’était un bon premier pas l’une envers l’autre. Cependant, elle concevait plusieurs hypothèses. Est-ce qu’elle avait toujours été comme ça ? Ou était-ce un mécanisme de défense ?
Quoi qu’il en était, elle balaya cette pensée. Ce n’était pas le plus important pour le moment.

— Sasha. Je m’appelle Sasha.
— Enchantée, Sa…
— Merci Mama. C’est grâce à toi, c’est parce que tu m’as demandé et qu’ils m’ont soufflé que je m’en suis souvenue. Je crois qu’ils pensent que je peux te faire confiance …


Les lagons dans les yeux de la Révolutionnaire s’humidifièrent farouchement et elle lui tendit la main.

— Allez, viens Sasha, retournons au bateau. Tu dois avoir terriblement faim, ou soif, ou froid. Et peut-être même les trois.


Dernière édition par Mama Boutanche le Lun 16 Mai 2022 - 15:20, édité 3 fois
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Mama regagna la barge, son tonnelet sous un bras, l’autre autour du cou de Sasha, l’esclave farouche. Malgré ce geste de soutien, elle essayait de ne pas trop écraser sa petite protégée.
A leur arrivée, le petit équipage était toujours en train de panser leurs blessures ainsi que celles des esclaves qu’ils avaient libérés dans l’attaque d’un navire esclavagiste en direction de Saint-Uréa. Le petit bateau était animé d’une effervescence tranquille, chacun dispensant ou recevant des soins. Le bâtiment, lui, barbotait joyeusement d’une danse un peu boiteuse, rythmée par le clapotis de l’eau.
Grant esquissa un sourire radieux en les voyant ensemble et vint au devant de sa femme.

— Ah ! J’vois qu’vous vous êtes domptées ! Content d’vous voir ensemble ! Mama, j’ai distribué d’quoi nous r’taper, tu devrais l’faire aussi.

Ces sages paroles réveillèrent soudainement plusieurs douleurs dont elle souffrait mais elle les refoula à nouveau.

— Peut-être plus tard.
— Avant qu’tu l’vois et qu’tu gueules, j’prends les d’vants : j’me suis permis d’faire pareil avec la bouffe.
— Combien de fois je te l’ai dit : c’est moi qui gère les stocks !


A ce grondement, Sasha se mit à trembler. Mama l’apaisa d’un tapotement distrait mais rassurant sur l’épaule.

— Je sais ! Mais on pouvait pas les laisser l’ventre vide !

Elle grimaça dans un grognement. Déjà, son mécontentement avait deux sources : elle n’aimait pas que quiconque qu’elle n’avait pas autorisé mît les pieds dans sa cuisine, et elle aimait encore moins faire preuve d’autorité. Sauf quand le cas premier cas le nécessitait, c’était dans sa nature. Mais surtout, elle détestait quand il avait raison.

— T’inquiètes pas : je m’en suis chargé.
— Grmf, oui, bon … Sasha, tu dois avoir faim toi aussi ?


Toujours intimidée quand elle était entourée, elle n’acquiesça que d’un signe de tête frénétique.

— Moi aussi ! cracha-t-elle d’un ton ragaillardi et enjoué. Allez, monte ! On va manger un bout, rien que nous deux dans la cuisine ! C’est moi qui fait la tambouille à bord, et tu vas voir, je suis une cheffe hors pair !

Si l’inquiétude de rejoindre d’autres personnes la terrorisait, son estomac l’incita bien plus fortement à avancer sur la coupée et à gagner le pont, talonnée par Mama puis Grant.

— Une fois que vous aurez fini de manger et de vous soigner, rangez tout ça et montez le rouf pour nos braves gaillards, histoire qu’ils passent les prochaines nuits au sec, à défaut d’être complètement au chaud. Ah, et laisse-nous deux ou trois bricoles pour nous refaire une santé, à Sasha et moi. Juste devant la porte de la cuisine.
— Comme si t’avais eu besoin de m’le d’mander ! Bien sûr que ça s’ra fait, mon grizzly des îles !
— Merci mon cow-boy des mers !


Sur ces mots, elle lâcha l’étreinte qu’elle avait sur Sasha pour se pencher sur son homme qu’elle embrassa. Aussitôt fait, elle poussa gentiment sa protégée en direction de la cuisine alors qu’elle les regardait avec une fascination mêlée d’amusement. Ce qu’il paraissait minuscule à côté d’elle !
Une fois séparés, elle replaça son bras autour du coup de Sasha et entrèrent dans la cuisine avant de lâcher son plus terrifiant regard noir à l’égard du mousse qui, il le savait, n’était pas à sa place ici. Juste comme ça, pour la forme. Pour maintenir l’autorité. Encore une fois, elle détestait ça, mais c’était nécessaire sur un bateau ... Bien que personne n’aurait osé la remettre en question, au risque d’avoir une bovine collée à son train pour lui pourrir les prochains jours de tâches les plus pénibles à bord d’un bateau. Et puis un matelot doit rester occupé un minimum pour ne pas trop penser …

— Ah … M-Mama ! N-Ne t’inquiètes pas, j’ai appliqué ton mantra : une louche par mètre et par quintal !

Sans en montrer le moindre signe, le visage toujours aussi fermé, elle explosa de rire intérieurement, fière d’elle, pendant qu’elle s’emparait de deux écuelles en bois et de deux cuillères qu’elle lui tendit.
Dans la première, il versa, il le savait, quatre louches et demi. Pour la seconde, il jeta un oeil à Sasha pour la juger, non sans un sourire rassurant.

— Bonjour, toi ! Aujourd’hui, c’est dhal de lentilles corail au curry, au riz et aux petits légumes !

Une louche et demi suffirait.

— Mets-en deux belles.

Il leva brusquement la tête du chaudron pour regarder Mama avec des yeux ronds, surpris par cette demande inhabituelle. “Le rationnement est la clé de survie sur un navire” était son deuxième mantra, et même si l’équipage mangeait à sa faim, rares étaient les fois où ils avaient le droit à du rab.
Mama jeta un oeil au contenu du chaudron.

— T’as mangé ?
— Pas encore. J’allais.
— T’as fait du bon boulot. Je te laisse le choix : soit tu te sers une louche de plus, soit tu prends un biscuit de mer en plus.


Il ne se fit pas prier et se servit deux louches et demi de dhal mais après avoir servi trois bocks de tisane fumante et trois biscuits aux dattes et amandes, chacun un. Il la remercia chaleureusement et s’éclipsa rapidement en refermant délicatement la porte de la cuisine derrière lui.
Le feu crépitait joyeusement dans l’âtre et accordait une température clémente. Mama invita Sasha à s’asseoir à table d’un geste du bras. Elle non plus ne se fit pas prier.

— Merci Mama !
— Mange tant que c’est chaud, tu me remercieras plus tard !


Et toutes deux entamèrent volontiers ce repas qui n’avait que trop été retardé.
La première bouchée fut rapidement engloutie, mais à la seconde, Sasha écarquilla les yeux de délice et de bonheur, ce qui tira un sourire complice à la capitaine. Seul le tintement des cuillères sur les assiettes ou des bocks sur la table rompait le silence.


Dernière édition par Mama Boutanche le Lun 16 Mai 2022 - 15:21, édité 1 fois
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Elle ne savait pas si c’était parce qu’elle avait mangé et qu’elle l’avait soignée ou si c’était parce qu’elle avait repris confiance en elle, se sachant en sécurité, mais le bleu acier des yeux de Sasha brillait parfois d’une petite lueur de malice. Fugace, mais bien réelle.
Le repas était terminé depuis peu et Mama avait récupéré la petite trousse à pharmacie bien amaigrie pour pratiquer les soins nécessaires. Comme un silence gênant s’installait, elle préféra le briser en briefant la jeune femme sur la suite du voyage, même si elle savait pertinemment qu’elle serait incertaine. Sasha était bien trop difficile à cerner, encore trop méfiante, et il lui fallait avancer à tâtons, tout en faisant mine de rien, rangeant tranquillement le kit de secours.

— Comme tous les autres, si tu veux tu pourras te débarbouiller un coup. Ça te ferait le plus grand bien.

Elle hocha simplement la tête. Mama s’en contenta mais poursuivit néanmoins.

— On va bientôt lever l’ancre, et on va devoir refaire le plein sur l’île la plus proche.
— Dans combien de temps ?
— Vu l’état de fatigue de tout le monde, on va y aller mollo. Les premiers quarts vont être difficiles donc … je dirais … demain soir, si le vent nous est favorable, après-demain matin dans le pire des cas. Pourquoi ça ?


Elle avait relevé les yeux de son occupation manuelle, et regardait sa petite protégée d’un air qu’elle voulait neutre, peut-être un peu compatissant. Elle ne savait pas si elle y était parvenue, faire semblant n’était pas trop son habitude … Peut-être l’inquiétude pointait-elle légèrement ? Quoi qu’il en fût, malgré son état mental, il ne fallait pas trop la choyer. Déjà parce que le reste des gens à bord le verrait certainement d’un mauvais œil, les traitements de faveur marquaient clairement une différence et encourageaient les rancœurs, mais surtout, ça ne l’aiderait pas à regagner son indépendance.

— P-Pour rien … Comme ça … Pour savoir …

Le ton était déçu, ce qui inquiétait davantage Mama. Elle préféra jouer carte sur table. Ca avait toujours fonctionné, et elle pensait avoir suffisamment gagné sa confiance pour que ça n’échoue pas. Et même, elle se rassit, pile en face d’elle, pour lui parler en tête à tête. Et quand elle était à califourchon sur l’assise, les bras croisés sur le dossier devant elle, c’était sérieux. L’ancienne esclave le devina aisément, et déglutit bruyamment.

— Sasha, tu peux tout me dire. Alors pourquoi ? Pourquoi tu voulais vraiment savoir quand on débarquera ?

Encore une fois, elle hésitait.

— Et je vais dormir où ?

Encore une fois, elle tournait autour du pot. Mama ne lâcha rien pour autant.

— Dans le rouf, comme tous les anciens esclaves. Alors je sais que c’est pas le grand luxe mais c’est tout ce qu’on…
— Seule ?
— Ça va être compliqué … Mais si tu y tiens … Oui, je peux essayer … Mais je ne te promets rien ! Et si tu préfères dormir avec des gens, là tu vas être servie !
— Je veux dormir avec toi.


Mama manqua de s’étouffer et se rengorgea en clamant :

— Ah, ça, ça va pas être possible ! Y’a déjà Grant avec moi.
— Ah non mais par terre, au pied du lit je veux dire ! Tu sais, ça me gêne pas, j’avais l’habi…
— Mais moi, si. Déjà d’avoir quelqu’un d’autre dans notre cabine, mais en plus, à même le pont, c’est hors de question ! Même à un chien je lui prêterai un duvet !


Sa mine déconfite la restreignit au silence. Mama retourna au front.

— C’est quoi le problème ? Tu as peur ?
— Alors déjà … oui.
— Tu sais que tu peux avoir confiance en chacun de nous, non ?
— Oui mais, … et les autres ?
— Qui, "les autres" ? Ceux qu’on a libéré en même temps que toi ?
— Oui.
— Eh ben ?
— Ben ...
— Tu risques rien. Y’aura des mousses en quart tout le temps, Grant et moi on en sera. On sera tous occupés, mais quand je dormirai, je leur demanderai de jeter un œil sur le rouf et de m’avertir au moindre bruit ou mouvement suspect, d’accord ?


Elle savait qu’elle ne pouvait pas accepter, mais que toute autre réponse lui serait refusée. Donc elle ne répondit pas. Du moins, pas immédiatement. Et comme Mama ne cédait pas …

— Mama, tu sais …

Elle hésitait. Encore. Mais à cet instant, c’était parce qu’il lui était douloureux de faire remonter les souvenirs qu’elles avaient préféré oublier, et qu’elle avait oublié de force en même temps que tout le reste lors de sa captivité.
Elle chercha du réconfort dans le regard de la capitaine, qu’elle le lui accorda dans une embrassade oculaire empathique. Et même, elle ne pipa mot, pour lui montrer qu’elle était toute ouïe.

— Rester avec toi, ça m’a fait beaucoup de bien. Je savais que je pouvais m’ouvrir avec toi à côté de moi, je savais que je pouvais redevenir celle que j’étais avant … avant … tout ça. Mais tu sais … J’ai déjà connu ça …

La peur provoquée par ces fragments du passé se mêlait insidieusement à la douleur déjà présente. Pendant qu’elle rassemblait son courage, son doigt parcourait les nervures du bois de la table. Mama lorgna discrètement sur ce geste anodin et elle ne s’aperçut que maintenant que tous ses doigts étaient boursouflés sur les côtés intérieurs, comme s’ils avaient été grossièrement suturés. Elle n’en montra rien et préféra resservir un bock de tisane à elles deux. Peut-être que ça l’aiderait à déballer ce qu’elle avait sur le cœur …
Sasha l’empoigna volontiers en la remerciant avec soulagement et tenta de noyer ses souvenirs sous une bonne rasade brûlante. Aussitôt avalée, elle toisa Mama droit dans les yeux, déterminée.

— Mama, je vais tout te dire. Je sais qu’on dirait pas comme ça mais … je suis une femme-poisson.

Sur ses mots, elle écarta son pardessus sale et dans un piteux état de son épaule. Et effectivement, à la jonction du cou et de l’épaule battait nerveusement une branchie grise-violette.

— Avec mes parents, on habitait sur l’Île des Hommes-Poissons. Ils étaient commerçants et ils aimaient marchander avec les humains. Et puis un jour, on est tous les trois partis en voyage à la surface pour signer un contrat. On s’est fait attaquer par des esclavagistes qui nous ont capturés. On était emprisonnés dans le fond de la cale. Dans le noir. Dans nos excréments. La peur, la faim et la soif au ventre. Et … Et ma mère s’est faite violée par le capitaine. Je me rappelle de ses mots …
— Tu n’es pas obligée de me les d…
— Il avait “envie d’exotisme”. Mon père a protesté, il s’est fait refouler. Quand ma mère est revenue, il en manquait un bout. Y’avait quelque chose de cassé en elle. Et je parle pas des coups qu’elle avait reçu.
— Sasha … Je suis désolée !
— Au début, tous les prisonniers se serraient les coudes. Ils se serraient la ceinture, certains donnaient leur bout de repas aux personnes malades ou aux femmes qui étaient passées entre les mains de l’équipage. Mais … je ne sais pas combien de temps le voyage a duré, une éternité ! Les gens devenaient de plus en plus terrifiants ! Égoïstes ! Agressifs ! Leur survie passait avant celle du groupe ! Y’en a qui attendaient d’avoir dépouillé leur voisin mort autant qu’ils le pouvaient avant de prévenir les esclavagistes ! Y’en a qui essayaient de voler la toute petite ration des autres ! Ou ils se tapaient dessus avec le mou de leurs chaînes ! Le pire, ça a été de voir ma mère se laisser dépérir. Et ça a duré comme ça jusqu’à ce que des Révolutionnaires viennent nous sauver !

Au début, on se demandait ce qu'il se passait. On entendait du bruit dehors, et quand il y a eu des secousses, on a compris. Quand des esclavagistes ont essayé de se sauver en emportant des prisonniers avec eux sur des canots, le combat est venu jusque dans la cale. Des gens ont essayé de se sauver, et entre tous les vas-et-viens, entre toutes les tentatives, ça s’est terminé en émeute généralisée. Les clés de nos chaînes passaient de mains en mains au mieux, ou étaient jetées par terre au pire. Quand mon père a réussi à se détacher et à me libérer, il m’a pris par la main et a commencé à me tirer vers la lumière. Il a été bousculé, il m’a lâché la main, il est tombé, et il a été piétiné. Moi, par réflexe, je me suis blottie dans le fond de la cale, terrorisée. J’étais une proie facile pour nos tortionnaires, et ça n’a pas manqué : y’en a un qui s’est intéressé à moi. Je savais plus quoi faire, j’étais morte de peur ! Je cherchais des yeux un trou de souris dans lequel me faufiler et puis … c’est là que quelque chose à basculer en moi. J’ai senti une rage hurlante m’envahir ! J’étais qu’une gamine mais la furie qui m’animait aurait pu abattre une montagne ! Je voyais tout rouge ! Je t’ai dit que c’était une sortie que je cherchais, mais c’est une lanterne au sol que mes yeux ont accroché. Je l’ai prise à pleines mains alors qu’elle était brisée et encore allumée, donc brûlante ! Et je l’ai lancée au visage de mon agresseur. Il est tombé de tout son long, plus par surprise que par le choc, et j’ai ramassé un éclat au sol, prêt à le larder de coups. Heureusement, un Révolutionnaire est intervenu et l’a achevé, mais l’autre moi qui me hantait refusait de capituler. Il lui a fallu quelques secondes pour qu’elle comprenne qu’il venait me sauver.


Elle s’arrêta enfin pour se désaltérer, mais il n’était pas nécessaire qu’elle se fît autant de mal. Mama avait compris : les conditions étaient différentes, mais Sasha avait peur que ses congénères deviennent des monstres d’égoïsme une fois seuls, entre eux, dans le rouf. Mais elle comprit aussi que Sasha avait besoin de vider son sac. Parce que cela lui permettait également de se reconstruire, bout par bout. Elle avait besoin de s’entendre le dire comme si elle devait confirmer que tout était bien en place. Elle en avait pour preuve que son parler prenait de plus en plus de consistance. La jeune femme se comportait de moins en moins comme une enfant terrorisée, mais de plus en plus comme une adulte qui avait essuyé des terribles épreuves.

Et elle ne se doutait pas encore, mais elle était loin du compte.


Dernière édition par Mama Boutanche le Lun 16 Mai 2022 - 15:22, édité 1 fois
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— Le révolutionnaire s’appelait Roy. Et comme toi, je l’ai suivi jusqu’à ce que je reprenne confiance en l’humanité. Il était aspirant-navigateur, donc il m’a appris ce qu’il savait, il m’a appris les bases de la vie à bord d’un navire, les quarts, les occupations quand il avait quartier libre … Et puis une nuit, juste avant de dormir, celle qui m'habitait m’a parlé. Elle m’a dit qu’elle me savait en sécurité, donc qu’elle me laissait reprendre les commandes de ma vie, à moi, Sasha. Je ne l’ai jamais dit à personne.

Mais comme j’étais une gamine, je ne pouvais pas rester avec eux. Et comme je n’avais plus vraiment de foyer, il m’a déposé chez ses parents, à Kage Berg. J’étais triste, et j’ai essayé de rester collée à lui. En vain. Mes parents adoptifs étaient adorables, mais ça n’a pas été une époque agréable, même si Roy passait de temps en temps …


Alors qu’elle se remémorait cette période, Mama prit la parole à son tour.

— Moi aussi j’ai habité à Kage Berg, mes parents s’y sont installés d’eux-même. Et je te rassure, c’est pas une île que je garde dans mon cœur. En fait, je suis originaire de Torino, mais à quatre ans, je me battais déjà avec les oiseaux géants qui avaient le malheur de se poser à côté de moi. Et ils me le rendaient bien, ces enfoirés !

Sasha réprima un sourire, mais Mama s’en aperçu et éclata de rire, suivie aussitôt par sa commère.

— Pour faire passer la pilule du déménagement, mes parents m’ont laissé adopter un agneau, que j’ai appelé Nuage. C’était aussi pour essayer de me sociabiliser avec les animaux … Mais un jour, Nuage a disparu. Quand j’ai demandé où il était passé, on m’a répondu “Dans ton assiette”. Depuis ce jour-là, j’ai juré de ne plus utiliser de produits d’origine animale. Et tu sais ce que je trouve le plus ironique dans ce monde de merde ? C’est que c’était pas normal de se battre de bonne guère avec les bestiaux, mais c’est tolérable de les garder captifs avant de les buter pour se nourrir ou s’habiller. Sans compter que tout le monde te dira adorer les animaux, mais que beaucoup se ficheront de savoir ce qu’a vécu la bidoche dans leur assiette, ou leur veste, leurs chaussures, leurs ceintures.

Pour toute réponse, Sasha acquieça en haussant les sourcils et en regardant distraitement le fond de son bock de tisane.

— Pour moi, c’était la différence. J’étais une femme-poisson chez des humains d’un coin paumé. Si on me tolérait, c’est grâce au respect qu’ils avaient pour mes parents adoptifs. Et puis l’autre moi commençait à en avoir marre. J’ai été me coucher après une dure journée à la ferme, elle me laissait pas fermer l'œil. J’avais peur d’elle, et elle me le faisait savoir. Elle disait qu’elle me guettait, qu’ici on mourrait à petits feux, qu’il fallait qu’on s’en aille de là, et que si jamais je ne faisais rien pour ça, elle prendrait la relève.

J’ai essayé de l’apprivoiser pour rentrer dans ses bonnes grâces. Je lui ai demandé comment elle s’appelait, elle m’a répondu “Alexis”, et je lui ai dit que je ferai mon possible. Je crois que de nous deux, c’était elle qui souffrait le plus du racisme passif et banalisé. De notre différence. Mais moi, j’en avais pas le temps, il y a toujours quelque chose à faire dans une ferme !

— Oh que oui ! Comme sur un bateau !
— Un nuit, elle a pété les plombs. Elle a pris le contrôle et une paire de cisailles, elle s’est enfuie pour nous couper les palmes loin de tout le monde. Ensuite seulement, elle est revenue au centre du village et a hurlé “Ca y est ? Vous êtes contents ? Je suis comme vous maintenant ! Vous voulez peut-être que je m’arrache les branchies aussi ?!”. Heureusement, on l’a arrêté juste avant qu’elle se plante les cisailles à la base du cou …

Elle s’est renfouie au fond de moi, me laissant avec la douleur … et … ces mains biscornues … Parfois, elle revenait juste pour tirer sur les points de suture entre nos doigts, pour me faire payer mon inaction je pense …

Et une autre nuit, elle a fugué. Définitivement. Sans oublier de s’emparer des économies de nos parents adoptifs … Du coup, j’ai encore moins envie de retourner sur Kage Berg …

— Tu m’étonnes … Je suis vraiment désolée, Sasha … C’est horrible tout ce que tu as vécu ! Et tu sais, moi je m’en fous de qui on est physiquement. Ce qui compte, c’est ce que tu es vraiment. Et tu vaux bien plus que la plupart d’entre nous !
— Merci Mama, c’est adorable. Mais tu sais, ça n’a pas toujours été si terrible ! Bon, pas tout de suite et pas juste avant qu’on se connaisse, mais entre les deux, j’ai vécu un moment formidable ! Bon, là, avec Alexis ça allait tant qu’elle avait encore des économies. On a pu s’éloigner un peu de Kage Berg, virer d’île en île, mais quand elle a fini sans le sou et à la rue, elle m’a laissé reprendre les commandes.

Et tu penses bien, j’étais une ado misérable, je sortais de l’ordinaire, c’était difficile. Et puis je me suis souvenu de mon passage sur le navire révolutionnaire. Je me suis bricolé un crin-crin, des balles, et je jouais de la musique et faisait le pitre pour gagner un peu d’argent et survivre. Mais je ne pouvais pas rester là toute ma vie, il fallait que j’aille voir ailleurs si je pouvais me construire un petit chez-moi. J’ai proposé mes services de mousse ou de navigatrice à tous les bateaux qui débarquait par là. Mais tu sais ce qu’on m’a répondu ?

— Laisse-moi deviner : qu’une femme n’a rien à faire à bord d’un rafiot, encore moins à la manoeuvre ?
— A peu de choses près. Alors je me suis dit que si je pouvais devenir une autre involontairement, je pouvais aussi peut-être devenir une autre volontairement ! Ou plutôt … Un autre ! Durant mes petites représentations dans la rue, je regardais comment marchaient les hommes, comment ils se comportaient, comment ils se maintenaient. Sans compter les Révolutionnaires que j’avais cotoyé ! Et puis j’ai essayé d’en devenir un. J’ai utilisé un bandage pour me comprimer les seins, je me suis acheter quoi transformer mes habits, et je suis devenu Maxime, un jeune mousse amical et plein d’entrain. On a un peu lorgné sur mon jeune âge, mais on disait de moi que j’avais tout le potentiel de s’envoler dans les cordages. Et ça a marché ! On m’a embauché ! Sur un navire-marchand ! C’était une période assez cool mais le meilleur restait à venir ! Ca m’a permis de gagner du muscle et de l’assurance en tant qu’homme ! Maxime a même commencé à gagner en consistance !

Un jour, on a accosté à un port et nos voisins étaient des jeunes pirates hommes-poissons qui semaient la zizanie dans les Blues. Forcément, ça a plu à Alexis, qui a pris le dessus sur Maxime. Elle a été les voir, et leur a montré nos branchies comme on montre patte blanche. Ils l’ont accepté sans broncher, et c’est comme ça que je me suis retrouvée à faire faux bond à l’autre équipage.

On passait notre vie à piller ces connards de racistes, à aider nos frères et sœurs dans le besoin, juste … comme ça ! Pour faire payer au monde entier son racisme ! Petit à petit, Alexis nous laissait un peu plus de place. Elle savait qu’on serait acceptés tels qu’on était. Et c’était vrai ! Gâte-bois, notre timonier et capitaine, nous a même dit un jour “Je t’apprécie en Alexis, donc je t’apprécie en Sasha !” ! J’étais aux anges ! Donc je suis redevenue moi-même … mais aussi un peu d’Alexis et de Maxime. En même temps, parfois ! Quand j’étais de quart, j’étais Sasha. Au combat, j’étais Alexis. D’ailleurs, Gâte-bois s’appelait comme ça parce qu’il se mettait dans un canon qu’on tirait sous l’eau pour l’aider à se propulser ! Et avec ses grandes dents, il éclatait la coque du bateau de nos adversaires ! Et quand j’avais quartier libre, j’étais Maxime. Mais le mieux, c’est que qui je sois, tout le monde me surnommait Slasha !

— Eh beh ! Quelle vie !
— Mais oui ! Mais ça n’a duré que deux ans comme ça … A force de jouer les fauteurs de trouble et de rire au nez de la Marine à qui on prenait un malin plaisir d’échapper, on a mandaté des esclaves pour nous mater. Et ça a fonctionné. Ils nous sont tombés sur le râble, on a pas eu le temps de s’en rendre compte … C’est comme ça que je suis devenue plus personne … Alexis était aux commandes, elle a essayé je-ne-sais combien de fois de se rebeller, d’attaquer nos geôliers, et à chaque fois elle a été rouée de coups. Comme les esclavagistes craignaient même qu’elle parvienne à se libérer un jour, ils l’ont brisée, mentalement et physiquement. Ils l’ont anéantie. Et comme à chaque fois, elle s’est enfouie au plus profond de moi. Maxime l’avait déjà fait dès qu’il a senti qu’on ne pouvait pas gagner. Gâte-bois est mort au combat d’ailleurs, et nous on a fini au marché noir. Certains et certaines d’entre nous y ont laissé la peau. Et dans un sursaut de sympathie, Maxime m’a dit que je devais trouver de quoi me déguiser et me maquiller. Parce que c’était sa façon à lui d’essayer de me remonter le moral sans se montrer. De me faire tenir.

Quelques jours avant ton irruption dans ma vie, Victor Bahia est passé nous voir. J’étais connue comme une petite terreur des mers, et donc j’étais devenue la fierté du vendeur. Ce salopard avait réussi à mater la terrible Slasha des Ecailleux ! Forcément, il a craqué sur moi et m’a acheté sans même négocier le prix. Quand tu les as attaqué, j’aurais dû être livrée à lui …

— Victor Bahia … Le Victor Bahia ? L’économiste de Saint-Uréa ?
— Oui …
— Oh merde … Merde merde merde !
— Mama … Tu vas pas m’abandonner, hein ? Tu vas pas m’abandonner parce que je vais t’attirer des ennuis ?
— Raconte-pas d’connerie : les emmerdes, je les ai cherchées toute seule comme une grande ! Et puis t’es des miennes maintenant ! Enfin, si ça te dit …
— Je te rappelle que tu te plaignais que je voulais dormir dans ta cabine ?
— Nan, ça ira. Et c’est toujours non-négociable. Allez, file te laver avant qu’on soit à sec ! Ah, et tu peux être qui tu veux à bord. Tu veux que je prévienne l’équipage ?
— Non merci, je veux essayer de rester Sasha. Mais j’aime en jouer, de … ça. Avant, mes équipiers me demandaient si j’étais folle ou j’aimais juste me travestir. Mais tu sais quoi ? Je sais pas, et je m’en fous. Alors j’adore laisser planer le mystère. Ah, et Mama ?
— Ouais ?
— Merci. Merci pour tout !
— Arrête de me remercier ou de t’excuser tout le temps ! Et pour la troisième fois : va te laver !

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Tout ce petit monde avait enfin hissé les voiles. Certains esclavagistes, reconnaissants, avaient proposé leurs services à la manœuvre pour aider l’équipage. Avec la fatigue et les blessures accumulées par tout le monde, ce n’était pas de refus. Le bateau était aussi gros que ses réserves avaient fondu. Pourtant, ils avaient encore deux jours de voyage et ils devaient tenir bon jusque là.

Sasha, enfin débarbouillée, avait enfin rejoint le rouf toute penaude, non sans lancer un regard de chien battu à Mama pour tenter de la faire craquer. Mais elle ne broncha pas. Ça lui brisait le cœur, mais c’était pour son bien. Il fallait qu’elle se réhabitue à la vie à plusieurs, surtout à bord. Malgré cela, la jeune femme ressemblait enfin à une jeune adulte, bien que son manque de confiance et sa méfiance furent flagrants.

Avec cette journée bien remplie, la capitaine aurait pu refuser le premier quart, mais ses échanges avec Sasha l’empêchaient de fermer l'œil. Elle avait donc pris le premier, laissant se reposer son homme, qui devait prendre la prochain. Mais alors que le bateau filait tranquillement sur la mer et que le second quart prenait la relève, Grant sortit de la coquerie avec un bock de café brûlant et se dirigea sur le pont, où il la trouva accoudée à la lisse près du gouvernail, songeuse, les yeux au loin, elle aussi une tasse fumante à la main.
Elle lui avait raconté ce que Sasha s’était en partie reconstruite sans entrer dans les détails pour ne pas trahir sa confiance, qu’elle avait eu une vie ô combien difficile, et surtout, qu’en attaquant leur dernier négrier en vigueur, il y avait de fortes chances pour qu’ils se furent attirés les foudres de Victor Bahia, l’économiste du Royaume de Saint-Uréa.
Pour toutes ces raisons, il savait pertinemment que sa femme ne parviendrait pas à dormir si facilement. Alors il ne fut pas surpris de la voir encore là et ne lui posa pas la question. Il se mit dans la même position et ils entamèrent une discussion privée que le mousse aux commandes se pressa de ne pas écouter. Ils restèrent tous deux les yeux derrière l’horizon.

— Pas d’ramdam dans l’rouf ?
— Tu te doutes bien que non, sinon tu m’aurais entendu pousser une beuglante.


Il laissa échapper un petit rire. Il ne connaissait que trop bien sa femme, et il l’avait immédiatement imaginé dans cette situation.

— J’pense pas qu’ça jazze d’si tôt. Ils l'disent pas tous, mais i’s s’sentent red’vables.
— Tant mieux.
— Qu’es’-ce tu comptes faire maint’nant ?
— Quitter South Blue pour un temps, déjà. Histoire de se faire oublier.
— Ouais …
— Tant que ça ne sera pas le cas, on ne s’éternise pas aux ports. On débarque, on charge, on met les voiles.
— Certains d’nos hommes voudront mett’ les pieds sur la terre ferme, voire dépenser leur solde dans des bars ou des bordels …
— Je sais.


Le silence s’installa, aussitôt rempli par le doux bruit des vagues. Quelques instants après, Grant reprit la parole.

— Tu comptes leur dire ?
— J’hésite. J’aime pas leur cacher des trucs, mais j’ai peur que certains nous fassent faux bond.
— T’sais, quand ils nous ont suivi, i’s savaient dans quoi i’s s’lançaient. C’est l’risque du métier.
— C’est vrai …
— Ceinture pour tout l’monde, jusqu’à c’qu’on passe la Flaque ?
— C’est le mieux qu’on puisse faire, j’imagine …
— Et les anciens esclaves ?
— C’est dur, mais comme d’habitude : plus tôt ils nous quittent, mieux c’est. Sauf si certains veulent rester, triés sur le volet.
— J’suis sûr qu’i’s crèvent d’envie de r’trouver leur p’tite famille.
— Sûrement. Celle et ceux de South Blue peuvent partir entre la prochaine île et la Flaque, pour les autres, ils ont le choix. Au pire des cas, on peut aussi emmener celles et ceux de la Blue où on ira.
— Et tu sais où ?
— Non.


A nouveau, les vagues reprirent leur léger bruissement pour couvrir le silence.

— Tu d’vrais vraiment aller t’coucher, t’as une mine affreuse.

Encore les vagues.

— T’as raison. De toute façon, j’ai horreur quand on est tous les deux du même quart. Un capitaine et son second doivent assurer leur autorité de manière continue.
— Amen.
— Bon quart, mon cow-boy des mers !
— Bonne nuit, mon grizzly des îles !


Le chemin vers sa cabine n’imposait aucun tour complet du pont supérieur de la barge, surtout par temps calme et de nuit, mais c’était plus fort qu’elle. Quand elle arriva devant sa chambre, elle hurla :

— MAIS QU’EST-CE QUE TU FAIS ENDORMIE SUR LE PONT, TOI ?!

Sasha se réveilla en sursaut.

— ET DEPUIS QUAND T’ES LA ?!
— Je ne suis pas à même le pont, Capitaine ! J’ai pris mon duvet, comme vous l’offreriez à un chien ! Et je me suis faufilée quand vous êtes partie dans la coquerie !
— "CAP…" ?!
Elle s’étrangla. "Capitaine" ?! Bon, comme tu veux, mais je te préviens ma fille : demain, t’es en forme ! Et j’veux pas t’entendre te plaindre que t’as mal au dos !
— Pour sûr, Capitaine !


Elle claqua sèchement la porte de sa cabine derrière elle.

— Non mais j’t’en foutrais moi ! “Capitaine” !! Bonne nuit, merdaillon !
— Bonne nuit, Capitaine !

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