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Petite mission de routine: on vient, on voit, et on repart

Avec un mouvement lent mais inexorable, le soleil gravissait courageusement la longue pente qui le mènerait à son zénith. Son disque jaune parfait donnait l’impression qu’il roulait, et cela avait inspiré beaucoup de peuples qui voyaient en lui une roue, ou un char. D’autre pensaient plutôt à un œil, à cause de la capacité à voir tout et partout. A la rigueur, le prendre pour un pamplemousse géant n’était pas si ridicule ; en tout cas, pas si ridicule comparé à ce peuple montagnard qui racontait que le soleil était une meule géante de Gruyère que le Laitier Cosmique roulait tous les jours de son atelier à sa cave. Ce peuple estimait que tous les fromages du monde n’étaient que des copies de celui du Laitier, que les humains essayaient de reproduire avec plus ou moins de succès : eux-mêmes, par exemple, réalisaient de leur point de vue la réplique la plus exacte, les trous en plus. Mais à priori, ceux qui fabriquaient la Cancoillotte n’avaient absolument rien compris.

***
Gros plan. Une paire de jambes arpentent d’un pas rapide un couloir sombre, mal éclairé. Si en général ce procédé permet de découvrir peu à peu le personnage qui marche, et d’entretenir ainsi un peu de suspense, en l’occurrence, tout l’effet était gâché par les pans gris d’un kimono qui accompagnait par son mouvement la démarche vive de celui dont l’identité ne faisait plus aucun doute. Arrivés au bout du couloir, les pieds s’arrêtèrent un instant ; puis le droit se leva pour aller flanquer une latte magistrale dans la porte qui se trouvait en face de lui. Ainsi annoncé, Yudhisthira pénétra dans le bureau de son supérieur.
Ce dernier, installé sur son siège confortable devant une table de travail couverte de papiers, ne fit aucun commentaire : au début, il avait bien tenté de lui passer un savon, mais rien n’y avait fait. Alors, il se contentait de retenir le prix des portes cassées sur le salaire du héros. Une fois ce dernier assis, il commença son briefing habituel :

« Bon, Dharma, vous partez pour Union Jack. Des rapports font état d’activité révolutionnaire là-bas, et je veux un rapport détaillé sur ce qui s’y passe. Si vous pouvez, essayer d’agir dans la mesure du possible ; mais surtout, je ne veux pas d’action d’éclat ni rien de ce genre. Il faut que vous compreniez que… »

Le chef s’interrompit. Sur son fauteuil, Yudhisthira contemplait d’un air absorbé le plafond, comme si il voulait en mémoriser chacune des arabesques qui s’y dessinaient. L’homme soupira. Ce n’était pas seulement un meneur, ou une grosse brute : il savait aussi s’adapter à la psychologie de chacun de ses agents.

« Hum, hum ! » Fit-il, afin d’attirer l’attention du héros en face de lui. « Yudhisthira, j’ai une quête pour toi. »


***

L’île d’Union Jack était une île au trésor, sans doute aucun. Le crâne immense qui dressait fièrement ses deux orbites vides dans le ciel écrasait de son immense masse l’île ridicule qui s’étendait en-dessous de lui et indiquait son statut aussi sûrement que s’il y avait eu un signal lumineux indiquant aux pirates de passage « creusez ici ! ».

On pense toujours que déterrer un trésor est quelque chose qui n’arrive que rarement chez les pirates, souvent au terme d’une longue histoire qui peut souvent se résumer ainsi : découverte fortuite d’une vieille carte énigmatique, combats contre les méchants qui veulent prendre le trésor, navigation périlleuse, combat contre les méchants qui ont pris une rouste le coup d’avant et ont envie de recommencer, long parcours dans la jungle en donnant des coups machettes partout, combat contre le serpent sur auquel on a flanqué un coup en le prenant pour une liane et contre les 10 singes et 40 indigènes réglementaires, découverte de la grotte, esquive des pièges vieux de 5 siècles qui continuent de fonctionner malgré tout, découverte du trésor, combat contre les méchants qui ont suivi pendant tout ce temps en accomplissant le petit miracle de ne jamais se faire repérer. Puis retour sans problème dans la jungle, navigation sans problème vers chez soi, et combat contre le chef des méchants si vraiment il est coriace. Pas si simple.

Mais en fait, ce qu’on ne pense pas, c’est que cacher un trésor est bien plus difficile que de le trouver. A ce niveau, le plus dur, c’est quand même de trouver une île qui correspond. Un flibustier qui se respecte va passer des décennies avant d’en trouver une du bon format, à savoir avec un crâne dessus. Question de cachet. Parce qu’une île au trésor sans crâne de dessus, c’est pas une île au trésor. Enfin, c’est pas vraiment une île au trésor.

Par contrecoup, trouver un trésor devient beaucoup plus facile : il suffit de se balader au hasard, et de creuser dans la première île avec un crâne dessus. De nos jours, il est dur de trouver une île de ce standing inoccupée. Les capitaines à trésors qui ont le plus de moyens, eux, tuent un géant et remorquent le crâne jusqu’à l’île la plus proche ; puis, une fois cette dernière signalée correctement, ils y cachent leurs biens les plus précieux. Les autres attendent désespérément qu’une place se libère, ou alors ils se mettent d’accord et créent une colloc’.


***


Avec son pas de conquérant, Yudhisthira débarqua sur le ponton, n’apercevant même pas que le capitaine de son navire, hissant les voiles avec une rapidité époustouflante, n’était déjà plus qu’un point à l’horizon. Vue de près, l’île était comme un film de pirates qui avait percuté en plein course un bon western : la longue rue principale grouillait d’hommes en bottes et stenson, arborant fièrement un colt au côté, et évitant soigneusement de croiser du regard le crâne, leur rappelant sans cesse ce que leur existence avait de paradoxal. Un cowboy ombrageux, juché sur son cheval, observait l’horizon en mâchonnant une chique tranquillement. On pouvait même, en regardant bien, apercevoir un Mexicain qui sommeillait, le sombrero sur les yeux.
Le demi-dieu, qui ne manquait pas, habillé d’un kimono gris, de faire sensation parmi une population habillée de jean, de chemises percées et de chapeaux à large bords, entreprit de longer la rue pour entrer dans le bar du coin. Dans ce genre de bled, s’il doit se passer quelque chose, c’est forcément au bar.

***

Un peu plus loin, au large d’Union Jack, un navire voguait lentement. C’était un brick, qu’on aurait dit taillé plus pour la fuite que pour l’attaque, mais pour l’instant, se sachant en sûreté, il marchait à vitesse réduite, la voilure réduite, l’équipage au repos.
Le second frappa doucement à la porte du capitaine. Une voix aigrelette lui intima d’entrer, et c’est ce qu’il fit, pour se retrouver nez à nez avec le canon d’un pistolet :

« Qu’est-ce que tu me veux, Yakajoué ? » demanda le pistolet

Yakajoué Otaro soupira. Derrière l’arme, il devinait les yeux méchants de son capitaine, à la fois méfiants et soucieux. Il regrettait déjà ce qu’il allait dire.

« C’est l’équipe d’exploration de l’île, capitaine. Ils disent qu’elle est habitée. Par des chasseurs de trésors. »

« Ca veut dire… » lui demanda son supérieur, frébilement

« Qu’il y a sûrement déjà des trésors ici aussi, boss. » Yakajoué Otaro ferma les yeux.

« Quoi ? Quoi ! Quoi ?! Mais c’est la cinquième île avec un crâne ! En deux mois ! Et elle aussi est prise ? Mais où est-ce que je vais bien pouvoir enterrer mon trésor, moi ? C’est pas possible, c’est une conspiration ! Tout le monde m’en veut, c’est dingue ! »

Le second referma la porte doucement. Il était heureux de s’en tirer à si bon compte, et il ne tenait pas à rester dans les parages, car l’atmosphère humide de la cabine du capitaine commençait à lui porter sur les nerfs. Soudain, la porte se rouvrit au son de la voix criarde du chef :
« Yakajoué ! Vous n’êtes tous de que des incapables qui ne pensez qu’à vous ! Vous allez retourner sur cette île ! Pour être sûr ! et je viendrai avec vous… Et si ce que vous dites est vrai… Hé bien, on déterrera tous les trésors, pour qu’il ne reste que le mien ! Voilà ! »

Et la porte se referma, au son de « ‘Pas de justice, de toute façon ! ». Yakaoujé Otaro soupira. Profondément.


***

Yudhisthira était tranquillement accoudé au bar du Gin Harkhram, le meilleur bar de la ville paraissait-il, et surtout le seul ; il sirotait sa limonade d’un air absorbé sans avoir l’air de faire attention aux regards des autochtones tout autour de lui. Dès qu’il était entré, ils s’étaient tous tu, en même temps, comme s’ils en avaient reçu le signal. Maintenant, ils se contentaient de le fixer, en attendant avec une patience inébranlable que le demi-dieu autoproclamé comprenne enfin qu’il n’était pas le bienvenu, et qu’il parte.

Tout à coup, comprenant enfin que le jeune homme était aussi réceptif à leurs ondes négatives qu’un pot de bégonias à la beauté d'une symphonie interprétée par l’orchestre philharmonique de Marie-Joa, l’un d’eux se leva, se porta juste à côté de Yudhisthira, et lui dit :

« Hé, blanc-bec ! T’as oublié de t’habiller ce matin. T’as vu, tu portes encore ta robe de chambre ! »

Tous les clients du bar se mirent à rire, comme répondant à un nouveau signal. Un rire forcé, parce que personne ne trouvait ça drôle ; mais il fallait bien montrer à l’autre qu’il était un intrus. C'était comme ça. Ils ne lui en voulaient pas particulièrement, il avait même l'air sympathique. Mais c'était un étranger, et eux n'aimaient pas les étrangers. Question de principe.

Yudhisthira ne se démonta pas, parce qu’il savait exactement quoi faire dans ce genre de cas. D’un geste rapide, la main qui tenait la bouteille de limonade se porta au-dessus de la tête de son interlocuteur. Et d’un coup sec, il lui déversa toute la boisson sur la tête.
    Porté par le ressac, le canot alla s’échouer sur le sable du rivage. Une fois le choc passé, les pirates aguerris qui le montaient sautèrent, et, de l’eau jusqu’aux genoux, entreprirent de tirer leur embarcation sur le sable sec. Yakajoue Otaro aimait bien ce moment d’incertitude où la barque se trouvait ni réellement sur la mer, si immense, si passionnante et si dangereuse, ni réellement sur le sol d’une île, d’une terre inconnue qui, pour offrir un sol ferme aux pas des hommes, n’en recélait pas moins autant de dangers mortels. Mais là, placé sur l’élément incertain du sable mêlé à l’eau, le pirate était dans un moment de transition, après les périls de la navigation et avant les risques de l’exploration. Un nouveau monde s’offrait à lui, et il lui tardait de partir à …

    « Yakajoué ! Ca avance ? On n’a pas toute la journée ! »

    La voix criarde du capitaine et le coup de pied sur le pont du canot tira le second de ses rêveries. D’un air affairé, il sauta sur la plage, sortit une longue planche du bord du canot et la posa contre le bord, pour faire une rampe qui devrait empêcher le capitaine de se mouiller en sortant de l’embarcation. Même si celle-ci était sur le sable sec, à plusieurs bons mètres de la mer, le capichef posa prudemment le pied dessus, et descendit lentement, prudemment, comme si il traversait un lac de lave. Arrivé sur la plage, il se dressa dans une pose dramatique, le temps qu’en-dessous, à peu près au niveau de ses jambes, s’affiche un grand rectangle blanc bien propret indiquant « Taï Hik-sixel », puis en-dessous, en plus petit : « capitaine des Killer Shadows of Za Bloody Chaos ». Car indiquer son nom comme ça, au hasard d’une description ou d’une conversation ne suffit visiblement pas. Pas à tout le monde en tout cas.

    Taï Hik-Sixel:



    « Bon », fit Taï Hik-sixel avec un air de conquérant radicalement tempéré par le brumisateur dans son dos et sa voix aigrelette. « Maintenant, on va aller régler le compte de tous ceux qui ont squatté MON île au trésor ! Héhéha ha ha ! Ha ! Héhé !»

    Yakaoujé Otaro soupira. Le chef avait des plans visiblement machiavéliques ; mais il n’avait jamais réussi à avoir un rire crédible.

    ***

    Tout le saloon retint son souffle, comme captivé par le liquide sucré qui coulait le long de la tête de Mick Hado, l’homme à l’équilibre toujours incertain qui avait cherché des noises à Yudhisthira. Enfin, dans une atmosphère plus que tendue, une dernière goutte alla s’écraser sur le sommet du crâne du chercheur de trésor. Un ange passa. Puis deux. Pas le troisième, il était retenu ailleurs. Alors, n’y tenant plus, un des membres de l’assemblée pivota et alla écraser son poing sur la face de son voisin de gauche, en hurlant :

    « C’est parti ! »

    Comme si s’était le signal, tout le monde se leva. Aux cris de « chouette, une bagarre », ou « chic chic chic, une bagarre », chacun se précipita, frappant au hasard, distribuant des coups et en recevant encore plus. L’homme qui avait déclenché les hostilités volait à travers la pièce pour terminer sa course dans le lustre. Le malheureux voisin, quant à lui, se débrouillait plutôt bien, puisqu’armé d’un pied de table et d’une chaise, il venait de mettre à mal tout un groupe de mineurs des profondeurs qui n’avaient pas sorti leurs pioches à temps.
    Avec des gestes sûrs, précis et rapides, dénotant d’une longue habitude, le barman venait de mettre à l’abri les bouteilles à l’abri du comptoir et s’affairait à retirer la glace géante qui trônait derrière le comptoir, lorsque qu’une choppe lancée à pleine vitesse vint la fracasser. Lentement, avec une grâce étincelante, des milliers de petits morceaux de verre tombèrent en cascade sur le sol. Il y a des clichés narratifs auxquels on ne peut pas échapper.
    Mick Hado, dès le début de la bagarre, avait tenté d’allonger une droite à Yudhisthira. Jouant sur ses réflexes ce dernier esquiva, et répliqua en écrasant sa bouteille de limonade, désormais vide, sur l’occiput du personnage, ce qui suffit à le calmer. Le demi-dieu autoproclamé n’eut pas le temps de souffler, puis qu’un colosse fonçait vers lui, brandissant sa pelle à plein bras. Le géant n’atteint jamais sa cible, intercepté par un habile croc-en-jambe venant de nulle part. Le héros observa un instant la foule remuante. Par-dessus le fond sonore de cri et de coups, on entendait quelqu’un tirer au pistolet, hurlant « Yeeeeepeeeee !!! »
    Seul, indifférent au milieu des plaies et des bosses comme si la bagarre ne le concernait pas, un pianiste continuait de jouer la même rengaine dans son coin. Le monde pouvait s’écrouler, le bar s’effondrer, le piano être détruit ; mais on ne touche jamais au pianiste. Même par erreur.

    Yudhisthira attrapa une nouvelle bouteille de limonade se dirigea lentement vers lui, évitant les lampes à huiles volantes et les coups bas qui pleuvaient. Arrivé sur place, il s’assit auprès du musicien et se mit à siroter tranquillement, en observant le combat, qui approchait déjà de sa phase terminale : ce n’était plus qu’un nuage de poussière pudique d’où sortaient pieds, poings, têtes et divers projectiles.

    « Alors, petit, surpris ? Ca arrive souvent, pourtant, ici ! »

    Yudhisthira se retourna vers le pianiste qui venait de lui adresser la parole. L’homme était sec, bien mis, avec des favoris, un chapeau haut-de-forme et un cigare coincé entre les lèvres. Il parlait sans s’arrêter de jouer. Toujours la même rengaine. Comme le demi-dieu ne semblait pas disposé à répondre mais l’encourageait d’un sourire, il reprit :

    « Tu sais, tu as du cran, petit. Ca leur plaît. Ils ne le monteront pas, bien sûr. Mais ça leur plaît. Enfin, sauf à Mick Hado, naturellement… »

    L’homme se tut, comme pour laisser à Yudhisthira le temps d’intégrer la somme d’informations qu’il venait de lui livrer. Il continua à pianoter un moment, indifférent aux cris venant de l’affrontement, et même au couteau qui jaillit pour aller se planter dans son instrument, passant à quelques centimètres de son favori gauche. Comme si s’était un signal pour lui, le pianiste reprit son bavardage :

    « En fait, ils ont tous besoin de montrer qu’ils sont méchants, ici. Qu’ils ont vu du pays. Que rien ne les surprend, et qu’il vaut mieux ne pas leur chercher de crosses. Le terme officiel, c’est « badass ». Il faut montrer que t’es badass si tu veux te faire respecter. Et attention, hein, il faut être « badass », c’est tout, pas « dur à cuire » par exemple. Parce que dur à cuire, ben, c’est ringard, et ça fait pas badass. »

    Yudhisthira comprenait mal l’intérêt d’avoir le fondement de mauvaise qualité et de la proclamer haut et fort. Néanmoins, il sentait qu’à ce stade de la conversation, une intervention de sa part était requise, et il allait répliquer, radieux ; quand tout à coup, l’homme qui tirait au pistolet en l’air en criant des « Yeeeeepeeee ! » vint au terme d’un magnifique vol plané, s’écraser sur le piano. L’instrument poussa quelques cris d’agonie alors que le musicien essayait encore de jouer dessus. Quand il compris que son outil de travail était définitivement ruiné, l’homme se leva :

    « Ha ! Ca y est, ma journée de travail est finie ! »

    Puis, dignement, il rassembla ses partitions, et rajusta son chapeau. Derrière lui, la bagarre avait nettement perdu en intensité. Quelques mineurs se battaient encore, mais ils manquaient de conviction. Certains aidaient les autres à se relever, et la plupart se requinquaient en commandant de la gnôle. Tout en distribuant les verres, le barman faisait les comptes :

    « Bon Terry Golaw, tu me dois un miroir. Si si, je t’ai vu. Un miroir, je te dis. Sinon, pas de gnôle. Bon. Toi, Harry Cow, tu me paieras le piano. Je t’ai vu lancer Jim Nastic dessus. Salut Jack Yes, reviens dans deux jours, je t’aurais retrouvé un piano !»

    Jack Yes le pianiste sortit. Yudhisthira alla régler ses deux bouteilles de limonade (« j’veux pas savoir si tu l’as bue ou pas. T’en a consommé deux, petit ». On ne contredit pas un barman en colère), et il allait sortir du saloon, quand Mick Hado, qui avait récupéré, l’attrapa par l’épaule :

    « Ecoute, foie jaune, espère pas t’en tirer comme ça ! »


    ***

    Une grande foule se pressait au centre de la rue. Des dizaines de cow-boys et de mineurs badass, portant un stenson badass, des flingues badass, des bottes badass et mâchouillant des chiques badass à souhait, faisait un cercle autour des deux protagonistes qui se faisaient face. Aucun des badauds présent ne manifestait de curiosité, parce qu’être curieux, ça fait pas badass du tout. Mais chacun d’entre eux savait reconnaître un bon duel au revolver en perspective, et aucun ne voulait rater ça.

    Yudhisthira Dharma et Jack Yes étaient tous deux étaient affublés d’un chapeau à larges bords, de bottes de cow-boy à éperons, et d’un large ceinturon muni de cartouchières penchant du côté de la cuisse droite sous le poids du colt qui y était suspendu. Chacun avait la main à quelques centimètres de l’arme, tendue comme un ressort et prête à bondir. Les yeux tendus de Jack Yes, anxieux, se fixaient sur ceux de son interlocuteur pour essayer d’y lire ses intentions à l’avance, dans la plus pure tradition des meilleurs westerns. Son adversaire, il faut le dire, ne facilitait pas sa tâche en portant des lunettes de soleil, ni en arborant un sourire radieux qui proclamait au monde entier son plaisir de se trouver ici en ce moment. Une goutte de sueur glissa lentement le long de la tempe du chercheur de trésors. Il allait falloir jouer serré. Parce qu’il ne pourrait pas en être autrement, une mouche déjoua de son vol incertain l’écran protecteur des lunettes de soleil du héros, et alla se poser à grand renfort de « bzzzzzz » sur la paupière de Yudhisthira ; ce dernier la chassa sans y penser en soufflant dessus. Soudain, l’inévitable buisson déraciné, poussé par une légère brise, traversa la rue en rebondissant entre les deux protagonistes.

    La tension monta d’un cran. Tous les clichés inévitables d’un duel au revolver entre deux cow-boys étaient en place. Il ne manquait plus que…

    « L’un d’nous deux est d’trop dans c’te bled, Yudhy. Grogna Jack Yes. Et c’ui-là, foie jaune, c’est toi ! »

    Ah, voilà.
      Malgré tout l’intérêt que semblaient lui porter les autochtones, il fallait reconnaître que le duel au revolver avait un immense désavantage : jusqu’au moment où les deux protagonistes tirent, il ne se passe pas grand-chose. Au début, c’est excitant, bien sûr, et le suspense est à son comble. Puis les nerfs lâchent, l’attention retombe, et, si la foule ne diminuait pas, parce que ça fait pas badass de rater un combat au revolver, elle commençait à trouver le temps un peu long. Un homme tentait d’entretenir l’ambiance en soufflant dans un harmonica, mais ce n’était pas pareil ; et beaucoup enviaient secrètement l’homme installé entre Mick Hado et Yudhisthira Dharma, qui, allongé au beau milieu de la route, un sombrero lui tombant sur les yeux, dormait du sommeil du juste.

      Soudain, le colt de Mick Hado jaillit en un éclair dans la main du mineur, aboya, et cracha son projectile mortel. La balle fonça vers Yudhisthira, fit un détour par le sombrero du dormeur qui ne se rendit compte de rien, parce qu’on ne se lasse jamais de certaines blagues ; puis, elle alla se perdre dans la nature. Le demi-dieu autoproclamé réagit immédiatement. Il dégaina son arme, visa sans regarder un point sur sa droite, et tira à son tour. Le revolver tonna, la balle jaillit ; on aurait pu la croire perdue, mais elle rebondit sur une poêle, traversa la rue, entra dans le bar, fut détournée avec un bruit métallique par un pot à cracher, ressortit par la fenêtre, retraversa la rue, perfora une seconde fois le chapeau mexicain au cas où un lecteur un peu lent d’esprit n’aurait pas compris l’idée la première fois ; puis elle cogna le coin d’une lampe tempête et fila vers la main de Mick Hado pour faire éclater son revolver en morceaux.

      Alors que son adversaire rougissait de colère et de honte, Yudhisthira porta le canon de son arme à ses lèvre, souffla la fumée, fit tourner plusieurs fois son arme autour de son doigt et rengaina d’un geste fluide, conscient d’avoir accompli un acte héroïque. De toute façon, dans ce genre de cas, un héros ne peut pas rater son coup. Même si il fait exprès de tirer n’importe comment.


      ***


      Dans son trou de mine, John Deuf piochait, le jour entier, il piochait du matin jusqu’au soir. Il ne trouvait ni diamants par monceaux, ni sacs de rubis par quintaux, mais il se fichait de tous ces trésors : il piochait, et s’était son jeu préféré. Il y mettait du cœur, parce qu’il n’avait que ça à faire. Bien sûr, ses plans de réforme de la société n’avançaient pas vite ainsi, mais il se consolait en disant qu’en attendant, il creusait de nouveau fondements. Tout à coup, une sourde clameur lui fit relever la tête. Posément, il rangea sa pioche, et entreprit de remonter à l’échelle. Puis il jeta un coup d’œil aux alentours, et ce qu’il vit le fit blêmir. D’un bond, il sortit de son trou et fonça vers la ville en hurlant :

      " ALERTE ! DES PIRATES ! ALEEERTE ! NOUS SOMMES ATTAQUES ! ALEEEERTE !"



      ***


      Etrangement, la réaction des mineurs face à la menace représentée par les Killer Shadows of Za Bloody Chaos avait été très coordonnée. Le capitaine Taï Hik-sixel avait pourtant fait débarquer ses hommes plutôt discrètement, et il avait lancé plusieurs groupes à divers endroits de l’île, là où il y avait les plus fortes concentrations de mineurs, pour que les red necks ne puisse pas se porter secours entre eux. Et pourtant, les habitants de l’île avaient contre-attaqué avec précision et détermination. Plus encore : avec joie. Si certain mineurs la jouaient à l’individuelle, cherchant à se cacher et à sauver leur matériel, il était évident que la plupart n’attendaient qu’une occasion comme celle-là pour se défouler après une inactivité forcée.

      Le combat tenait beaucoup de l’escarmouche : tout comme les pirates, les hommes de l’île avançaient par petits groupes, équipés de pioches et de fusils. Ils engageaient les pirates, les clouaient sur place par des tirs nourris, et les forçaient à se terrer dans des trous de mine. Le navire de l’équipage ne pouvait faire une plate-forme de tir correcte, car le terrain était trop chaotique et les affrontements se déroulaient souvent hors de toute ligne de mire. En revanche, leur connaissance parfaite des lieux avantageaient grandement les mineurs.

      Une inconnue demeurait toutefois : nulle part on n’avait vu le capitaine des Killers Shadows of Za Bloody Chaos.


      ***

      De son côté, Yudhisthira allait de surprise en surprise : visiblement, si certains mineurs, comme Mick Hado, paraissaient complètement désemparés face à la nouvelle situation, d’autres savait visiblement quoi faire. Et ils y prenaient du plaisir. Naturellement, ils s’étaient regroupés par petits groupes, remarquablement coordonnés et étonnement fonctionnels, sous l’autorité de chef dont on n’aurait pas soupçonné le charisme trente seconde avant. Par exemple, le dormeur au sombrero s’était soudain relevé, et avait commencé à distribuer des ordres, comme si il s’était soudainement découvert une vocation de leader. Lui qu’auparavant le bruit des balles n’avait pu réveiller, il se démultipliait, et indiquait à grand gestes la place qu’il avait assignée à chacun. De temps en temps, toutefois, il retirait de sa tête son sombrero, et passait dans les trous deux doigts songeurs.

      De même, Jack Yes, le paisible et imperturbable joueur de piano, s’était métamorphosé. Il avait pris possession du bar comme quartier général. Et là, penché sur une carte de l’île sur laquelle on avait posé des pions, il prenait des mesures, faisait des calculs, envoyait chercher des renseignements, et donnait beaucoup d’ordres. Des gens gravitaient autour de lui, lui murmurant des informations, et courant exécuter ses commandements. Au milieu de ce désordre, Yudhisthira, accoudé au comptoir, sirotait une limonade tout en observant patiemment, avec un léger air étonné, ce qui se passait autour de lui.

      « Hé, petit ! »

      Le demi-dieu autoproclamé tourna la tête. C’était le pianiste.

      « Petit, tu es toujours là ? »

      Le héros répliqua d’un air ingénu :

      « Naturellement ! C’est ici qu’il faut être, non ? »

      Jack Yes eut un léger sourire incrédule :

      « Oui, oui, … Veut-tu me rendre un service ? Je n’ai aucune nouvelle de cet endroit, juste sous le grand crâne… Oui, là. Va là-bas, regarde, et reviens me dire ce qu’il s’y passe ! Surtout… »

      Jack Yes eut un soupir. Yudhisthira était déjà parti.

      « … ne prend pas de risques, ça peut être dangereux… Bof. De toute façon…»

      Et il se repencha sur la carte, l’air absorbé.



      ***

      Fonçant à travers l’île transformée en champ de bataille, sans prendre garde aux balles qui sifflaient, aux boulets de canons qui meurtrissaient le sol et aux corps-à-corps furieux qui déchiraient pirates et autochtones, Yudhisthira était semblable à un aveugle qui sans voir le panneau « danger !», s’engage dans un champ de mines. Et qui, naturellement, s’en sort. Paraît-il, le dieu des Sagas, des récits héroïques, des exploits douteux et des excuses bidons était très friand de ce genre de paradoxe. Peut-être parce qu’il voulait ainsi faire oublier la cruauté vie réelle, qui elle, n’aurait pas fait de cadeau, ni à l’aveugle, ni au héros. Comme une sorte d’échappatoire, d’exutoire qui fait que, le temps d’un récit, un petit gros à lunettes peut devenir un géant massif et violent, bourrin, vulgaire, égoïste, mais, et surtout, charismatique et respecté de tous quand même. Mais peut-être que tout simplement, le dieu des Sagas, des récits héroïques, des exploits douteux et des excuses bidons manquait cruellement de sens des réalités.

      Fonçant à travers l’île transformée en champ de bataille, donc, comme si c’était une balade de santé, Yudhisthira réfléchissait. Pas très efficacement, car, tout héros que l’on soit, on a du mal à se concentrer au milieu d’une bataille. Mais il réfléchissait. Cette organisation, cette précision dans la réaction, cette combativité des mineurs… D’ailleurs, certains mineurs ne ressemblaient pas à des mineurs : pas de cals aux doigts, une connaissance plus qu’approximative du maniement de la pelle,… Visiblement, certains passaient peu de temps à creuser et plus à fréquenter le bar. Cet homme maigrelet, aux longs cheveux bruns, un chapeau à larges bords sur le crâne, habillé de gris et qui bougeait dans tous les sens en agitant trois lames accrochées à son poing gauche ne devait pas être un piocheur hors pair. Oh, et puis, ce n’étaient sûrement pas les deux géants au loin qui faisaient voler les pirates par grappes, qui exploraient les galeries…

      Une conclusion s’imposait au demi-dieu. Ces gens qui savaient se battre, qui repoussaient la marine et les pirates, s’étaient… Ben, s’étaient des civils qui avaient vraiment très envie qu’on les laisse tranquille.

      Sur cette réflexion rondement menée, Yudhisthira, content de lui et arrivé au pied du crâne, s’enfonça dans l’une des galeries. Au hasard. Partant du principe que c’est encore en ne cherchant pas qu’on a le plus de chances de trouver.



      ***


      « Pourquoi ces tunnels sont-ils si bas ? C’est une conspiration ! Je suis sûr qu’ils les ont calculé pour que je ne passe pas ! »

      A quelques mètres de boyaux rocheux de Yudhisthira, le capitaine Taï Hiks-sixel progressait en râlant. Derrière lui, tenant une torche, son second Yakajoué Otaro évita patiemment de lui dire que, si il ne se trimballait pas avec son brumisateur même à l’intérieur de la grotte, il aurait moins de mal à passer. Il était suivi près par une demi-douzaine de loufiats costaud qui peinaient sous le poids de lourds coffres de chêne, visiblement pleins à craquer. Trois autres hommes fermaient la marche.

      Parvenir jusqu’ici avait été relativement facile. Trop occupés à contenir la menace de l’invasion, le petit groupe du capitaine n’avait eu aucun mal à se frayer un chemin jusqu’au centre de l’île, à tuer les quelques gardes encore en faction, et à pénétrer sous le crâne. A présent, Taï Hiks-sixel fonçait à travers les étroites galeries de mine, s’arrêtant de temps en temps pour compter les pas ou prendre des repères, et cherchant un endroit convenable où enterrer son trésor. Les malheureux mineurs qui avaient eu la malchance de croiser son chemin avait été éliminés aussi sec, car nul ne devait voir où il le cachait, ni par où il était passé. Sinon, il n’y aurait plus aucun intérêt à dessiner une carte avec une grosse croix rouge dessus pour en indiquer l’emplacement.

      Au bout de vingt longues minutes, le capitaine décida que cela suffisait. L’équipe s’arrêta, sortit les pelles et commença à creuser un grand trou dans lequel vinrent se loger les trois grand coffres de chêne. Puis ils rebouchèrent. Alors, à la lumière chancelante des torches, Taï Hiks-sixel exulta :

      « Enfin, mon butin, tu peux reposer le temps que je revienne te chercher ! Personne ne te sais ici, personne de le soupçonne ; ceux qui le savaient, je les ai tous tués. Tu vas rester, ici, mon butin, et moi je vais retourner sur mon navire. Je vais faire une carte, une carte vieillie avec plein d’indication obscure, pour que personne ne la comprenne ! Tous les aventuriers voudront me la voler, mais je ne me laisserai pas faire ! Et même si ils y arrivent, ils ne comprendront rien. »

      Yakajoué Otaro n’en croyait pas ses oreilles. C’était la première fois qu’il voyait son chef si heureux. Ce dernier poursuivait :

      « Et plus tard, des dizaines d’années plus tard, je reviendrai de chercher ! Et tu seras toujours là car personne ne sais où tu es ! »

      Soudain, une ombre vint s’ajouter à ses congénères tremblotant sur la paroi.

      « Bonjour ! » fit-elle. Rien qu’à l’entendre, on devinait que celui à qui appartenait la voix n’avait pas conscience de déranger. Et aussi, on devinait qu’il souriait. « Bonjour, je ne voudrais pas m’imposer, mais je crois que dans le coin, ici, là, il y a encore un bout d’un coffre au trésor qui dépasse. »

        En règle générale, quand un méchant voit débouler le héros de manière théâtrale, au moment où il va achever son Plan-pour-détruire-le-monde et qu’il décoche une vanne bien héroïque, ce méchant a plusieurs options pour réagir : le classique « tu es tombé dans mon piège », mais ça implique que le méchant connaisse le héros avant. Il peut aussi être en veine de confidence, avoir besoin de reconnaissance, et expliquer au héros le pourquoi du comment de son plan. Ca fait passer le temps, et puis c’est toujours agréable de voir une nouvelle tête quand ça fait des années qu’on moisit dans un volcan avec les mêmes larbins stupides.

        Mais Taï Hiks-Sixel n’en fit rien. Peut-être parce que lui, ne vivait pas dans un volcan. Peut-être parce qu’il ne voulait pas détruire le monde, pour l’instant. Peut-être aussi parce qu’il était vraiment furax de voir que son trésor avait été déjà découvert à peine caché. Quoi qu’il en soit, il courut vers Yudhisthira et lui décocha une furieuse droite. Le demi-dieu senti une énorme masse gris-bleu et rugueuse le percuter, et il alla imprimer son profil avantageux sur le mur du fond de la grotte. Yakajoué Otaro avait vite réagi, lui aussi, et le sabre dégainé, il bondit pour achever le héros encastré. Ce dernier évita la lame d’un cheveu, et riposta en plantant son index dans l’épaule droite du pirate. Dans un hurlement, le second des Killer Shadows of Za Bloody Chaos laissa tomber son arme ; le demi-dieu autoproclamé en profita pour la récupérer, dans l’espoir d’arrêter le capitaine Taï, qui son bras à nouveau transformé en nageoire, le balaya à nouveau d’un grand revers cétacé. Une deuxième fois, le jeune agent du CP 5 fit un court vol plané pour atterrir lourdement sur le sol pierreux, envoyant des petits graviers ricocher contre la paroi.

        Il y a des fois où c’est stupide de rester et de combattre, même pour un héros. Il y a des fois où il vaut mieux affronter les ennemis un par un. C’est ce que se dit Yudhisthira en voyant les pirates de Taï Hiks-sixel foncer vers lui en hurlant. Aussi, il fit demi-tour et s’enfonça dans les galeries. Se retournant, il eut le temps d’apercevoir le capitaine-baleine actionner son vaporisateur d’eau au-dessus de sa main, pour l’hydrater et en chasser la poussière. Ca ne devait pas être agréable, puisqu’il faisait la grimace. Puis le pirate se redressa, et hurla à ses subordonnés :

        « Rattrapez-le ! Il a vu mon trésor, il ne doit pas s’échapper ! »

        Yudhisthira ne demanda pas son reste et s’enfonça dans les galeries noires. Après les premiers mètres, l’obscurité était complète et il était obligé d’avancer en tâtonnant, sa vitesse notablement réduite. Un pirate, plus rapide que les autres, peut-être nyctalope, l’avait rejoint mais n’avait pas été de taille. Le héros l’avait laissé, étendu sur le dos, au milieu du passage, et avait repris sa lente progression. La terre sous le crâne était un vrai gruyère ; des générations de mineurs avaient creusé n’importe comment, sans la moindre organisation ni régulation. Aussi les intersections étaient nombreuses, les allées toutes semblables. De temps en temps, un squelette prouvait de son sourire moqueur que c’était plus intelligent de se balader dans le coin avec une bonne carte et sens de l’orientation à toute épreuve.

        Soudain, au détour d’un croisement, une lumière. Deux des pirates des Killer Shadows of Za Bloody Chaos étaient là, assis. L’un d’eux avait une lampe à la main, mais tous deux semblaient passablement terrifiés. Ils se consultaient :

        « Dis, tu crois que le chef est parti par où ? »

        « Chaipas. On aurait peut-être dû semer des cailloux derrière nous… »

        « Des caltars, y’en a partout dans le coin. C’est pas en… Dis, t’as pas entendu crier ? »

        « Nan, tu rêves, c’… Aaaargh ! »

        Le paragraphe qui vient pourrait être l’occasion d’épiloguer une nouvelle fois sur les conditions éprouvantes de la vie de PNJ larbin. Le peu d’intelligence, le manque de puissance, le fait de n’être là que pour se faire tabasser par le héros, les conversations inintéressantes en attendant le héros susmentionné, la sensation d’avoir un job très peu gratifiant n’assurant que peu de reconnaissance sociale et des carrières trop courtes. Mais bon, les pauvres souffrent déjà assez comme ça, et ce n’est pas la peine d’en rajouter. Aussi Yudhisthira se retint de philosopher trop longtemps, récupéra la lampe tombée à terre, puis il repartit après une rapide pensée au dieu du Monde Souterrain, des Magots Cachés, des Tunnels, et des Sous-Marins (parce qu’aucun autre dieu ne voulait des sous-marins).



        ***


        De son côté, Yakajoué Otaro n’était pas resté inactif. Il avait envoyé certains de ses hommes faire le chemin inverse de celui qu’il avait pris à l’aller, pour être sûr que l’intrus ne reparte pas par là. Il avait déterré ses coffres, au cas où, et s’était enfoncé dans les galeries à son tour, ignorant superbement la remarque d’Otaro qui, le bras droit en écharpe, lui avait fait remarquer que ça ne servait à rien de partir à la recherche de l’intrus si on planquait le magot ailleurs, et que ça ne servait à rien de planquer le magot ailleurs si on allait à la recherche de l’intrus. Deux précautions valent mieux qu’une, d’abord.
        Cependant, après une heure d’errance dans les boyaux étroits, et après force lamentations, Taï Hiks-sixel s’était retrouvé à l’air libre avec ses hommes, sans avoir trouvé personne. Les nouvelles, à la surface, n’étaient pas bonnes : partout, ses hommes reculaient et les autochtones semblaient avoir la haute main dans ce combat. Le capitaine poussa une crise de nerfs monstrueuse, se calma, tenta de réfléchir, échoua, repiqua une crise, pestant sur ses hommes incapables, désespérant de pouvoir cacher son trésor quelque part. Il accusa le monde entier de vouloir sa perte. Puis, au moment où sa fureur frénétique culminait, il regarda vers le haut du crâne. La colère tomba d’un coup : il savait, maintenant, où cacher son butin !

        Mais pour cela, il allait avoir besoin de tous ses hommes. Il fallait les rassembler, et tenter un passage en force vers le sommet de l’île. Cacher là le trésor, presque à la vue de tous, c’est-à-dire là où personne n’irait jamais le chercher : en plein en haut l’occiput ! A présent, Taï Hiks-sixel jubilait : il était vraiment exceptionnel !

        Et puis, plus tard, il serait temps de s’occuper du jeune intrus qui, décidément, ne lui revenait pas…


        ***


        Une heure et demie, deux heures avaient passé. Yudhisthira déambulait toujours dans les couloirs, de l’air de celui qui fait une balade de santé pour faire descendre un dîner trop copieux. Le héros avait une torche, maintenant ; il n’avait donc plus qu’à avancer, et il finirait bien par atteindre une sortie. Simplement, il évitait d’emprunter les couloirs qui avaient l’air de descendre.

        Tout à coup, une lumière, et un murmure. Le demi-dieu autoproclamé lâcha sa torche qui tomba sur le sol en grésillant et s’avança, sans bruit, vers la lueur. Il aurait dû se méfier, se rappeler de l’adage qui veut qu’on ne doit jamais s’approcher de la lumière au bout du tunnel, mais les héros ne peuvent pas s’empêcher d’aller là où ils ne sont pas censés se rendre. D’ailleurs, le tunnel ne resta pas un tunnel longtemps ; bientôt, une pièce se dessina, les murs piochés et soutenus par de gros madriers qui s’élançaient vers le plafond pour l’empêcher de tomber. Le long des murs, une structure, toujours en bois, faisait le tour de la pièce, offrant une plate-forme surélevée à deux mètres du sol. Sans doute un reste d’échafaudage construit pour aider les mineurs dans leur effort, et oublié là. Yudhisthira allait s’engager dessus, quand le murmure qu’il avait entendu prit la forme de voix :

        « Alors, quelle est la situation ? »

        Cette voix-ci était rocailleuse. Elle avait baroudé, et appartenait sans nul doute à un personnage badass. En tout cas, elle était habituée à ce qu’on ne lui réplique pas.

        « J’ai envoyé des équipes de secours là, là, et là. Ici, et ici, la situation et sous contrôle ou en passe de l’être. Mais… On a toujours pas de nouvelles de l’entrée du crâne… »

        Celle-ci… Un souvenir hurlait à pleins poumons sous le crâne de Yudhisthira pour se faire entendre. Une voix chantante, assurée, … Un voix tour à tour paternelle, autoritaire… Jack Yes, le pianiste qui s’était découvert une âme de leader dans le post précédent !

        Par curiosité, Yudhisthira s’agenouilla sur la plate-forme et s’approcha du vide, silencieusement. Il risqua un coup d’œil, et ce qu’il vit… Ne l’étonna pas vraiment, puis qu’il ne connaissait pas la plupart des personnages présents en contrebas, debout autour d’une table. A côté de Jack Yes, toujours professionnel avec son chapeau haut-de-forme, se trouvait un homme charpenté, le poil noir, le visage buriné, vêtu d’un complet veston gris. Tout en lui indiquait « C’est moi le patron ! » comme si il avait un panneau publicitaire clignotant au-dessus de sa tête. En face d’eux, un homme, habillé en cow-boy comme n’importe qui dans le coin, mais avec en plus une étoile de shérif. Il n’avait pas pris la parole, et pour cause : de là où il était, Yudhisthira voyait qu’il essayait de mâcher discrètement ce qu’il avait dans la bouche, sans que les autres ne le voient. Le tout en essayant de dissimuler derrière son dos un sachet de papier brun.

        Spoiler:
        Ici


        Le héros s’arracha à la contemplation du sachet, pour se concentrer sur la conversation qui avait repris :

        « Bon écoute, Jack, ça suffit, il faut qu’on se grouille de rétablir la situation. Tu retournes au bar, et tu reprends la direction des opérations. Moi, je récupère les deux géants, et je vais aller au crâne pour voir… Lloyd, toi, tu… Lloyd, qu’est que tu fous ?

        « Gloups ! » Lloyd le Shérif avala prestement avant de répondre, un peu étouffé, « rien rien, Rackham… Heu, j’avais juste un truc dans la gorge »

        « Bon, toi, tu prends quelques hommes et tu fonces garder les coffres et le fric. Il ne faut pas que dans ce boxon, quelqu’un trouve la banque… »

        « Et souviens-toi de ce que le seigneur Minos a dit : on a besoin de ce fric pour la Cause… »

        Du haut de son perchoir, Yudhisthira retint une exclamation. Minos ? La Révolution ? Mais qui l’eut cru ? Et même Jack Yes le pianiste… Tout le monde était donc contre le gouvernement, sur cette île ?

        Tout à ses réflexions, le demi-dieu ne faisait plus attention à ce qui se déroulait autour de lui. Si il est commun pour les héros de tomber, comme par hasard, au bon endroit au bon moment, et par exemple, avoir un observatoire de choix pour voir et entendre sans être vu des révélations cruciales pour la suite de l’histoire, en général, ça se termine mal pour eux. Depuis le temps, ils devraient se méfier, et édicter des préceptes du genre : « Attention ! Si des méchants tiennent naïvement un meeting sans faire d’efforts pour se cacher, et que tu réussis à les espionner plus de 5 minutes, c’est que ça va barder pour toi ensuite ! ».

        Peut-être que les héros plus âgés font plus attention, et que dans ce genre de cas, au lieu de rester bêtement à écouter (ce qui ne se fait pas, de toute façon), ils prennent le large, parce que, avec l’expérience, ils savent déjà ce que vont dire les vilains. Mais pas Yudhisthira. Pas encore. Ceci dit, le violent coup de massue reçu sur l’arrière du crâne, et la dégringolade qui s’ensuivit du haut de plate-forme jusqu’à terre, avant de sombrer dans l’obscurité, lui serviront peut-être de leçon.
          Dix minutes plus tard, la lumière fut.

          Yudhisthira se réveilla avec le mal de crâne consécutif à un coup sur la tête, celui que les héros apprennent rapidement à connaître et à oublier. Rien d’anormal de ce côté. Il se réveilla aussi avec un mal aux poignets, dû aux liens qui les maintenaient attachés. Enfin, Yudhisthira se réveilla vraiment et sous ses yeux se tenait le visage de Jack Yes, l’air faussement désolé.

          « Alors, petit, on se mêle de ce qui nous regarde pas ? Dommage, dommage, je te prenais pour quelqu’un de bien… »

          La voix rocailleuse de Rackam le Gris intervint :

          « Bon, ça suffit ! D’où tu sors ? »

          Parmi leurs nombreuses qualités, on ne peut refuser aux héros celle de la résistance aux interrogatoires. Quelle que soit la durée ou les moyens utilisés, le héros ne craque jamais, et fait toujours face à son tortionnaire avec le sourire et en faisant des petites blagues. Parce que, balancer les copains, c’est bon pour les PNJ. Il doit y avoir une explication à cela, une raison au mutisme héroïque ; les héros les plus balèzes refusent même de répondre aux questions les plus insignifiantes, comme donner leur nom, ce qui pourtant prête rarement à conséquence. La raison à cela est peut-être que les héros aiment qu’on leur parle poliment, d’une part, et ils aiment être au centre de l’attention de tout le monde. Tant qu’ils ne disent rien, les méchants s’intéressent à eux. Et tant qu’on ne demande pas gentiment, ils s’offusquent. En ce qui concerne Yudhisthira, si les méchants réfléchissaient deux minutes, ils n’auraient qu’à l’inviter à prendre le thé et il déballerait tout pendant la conversation, sans s’en rendre compte parce qu’il aurait senti qu’on attendait ça de lui.

          « Alors, t’es qui ? D’où tu viens ? Parle ! »

          Le demi-dieu autoproclamé prit son air le plus ingénu, et répondit en souriant :

          « Moi ? Je suis Haki Rira… Je suis un touriste venu visiter votre île. Ses charmes, son paysage, ses charmants autochtones, ses attractions touristiques, comme le grand crâne ou les mines… Vous voyez de quoi je parle ? »

          « Evite ça, petit.
          Fit Jack Yes le pianiste. « C’est mauvais pour toi. »

          Lloyd, le shérif, entra dans la danse.

          « T’es un espion, c’est ça ? Pour qui tu travailles ? Le gouvernement ? La marine ? A moins que ce soit… Ceux qui nous attaquent en ce moment ? Tu voulais nous avoir, hein ?"

          « Heu… Est-ce que moi aussi, je peux avoir des graines ? »


          La gifle qui vint surprit Yudhisthira et lui arracha un grognement.

          « On fait moins la malin, hein ? » reprit le shérif.

          « Bon, alors rien qu’un peu ? »

          La seconde gifle ne partit pas, parce que Jack Yes avait retenu la main de Lloyd.

          « Allons, allons, on n’est pas des brutes, non plus… Petit, tu ferais mieux de parler. Comme ça, on ne sera pas obligés de t’abandonner dans les mines. »

          Yudhisthira n’eut pas à réfléchir à une réplique. Un homme déboula soudainement dans la grotte en hurlant. Nommé Ben’ Haggravah, il avait un chapeau blanc à larges bord, le foulard rouge noué au cou, une chemise jaune couverte par un gilet noir sans manches, un jean, des bottes de cow-boy lustrées et équipées d’éperons. On sentait qu’il avait mis la meilleure volonté et une application systématique à se fondre parmi la population de l’île, mais incompréhensiblement, sans rencontrer un grand succès. D’habitude d’attitude impassible, il semblait à présent un peu affolé :

          « Boss ! Boss ! Les attaquants se dirigent tous vers le crâne ! Et on a identifié leur capitaine ! »

          Rackam le Gris réfléchit :

          «  Le crâne ? J’aime pas ça. S’il y a trop de risque, on détruit l’île et la banque ! Jack, je vais aux coffres. Toi, tu montes là-haut avec tous les hommes disponibles, et tu me règle le problème ! Si c’est pas possible, tu fais signe, et on offre un joli feu d’artifice à nos ennemis ! »

          Jack Yes acquiesça, puis il demanda en désignant le prisonnier :

          « Et lui ? »

          « Lui ?
          Répondit Rackam. Ce que tu veux, mon gars. Mais surtout, ne t’encombre pas. »


          ***

          Lentement mais sûrement et surtout violemment, l’équipage des Killers Shados of Za Bloody Chaos s’était rassemblé et progressait vers le haut du crâne. Le combat à cet endroit était à son paroxysme, les mineurs et autres cow-boys bénéficiant d’un moral élevé et d’une motivation à toute épreuve ne reculant pas malgré le déluge de feu, de coups et d’insultes que délivraient les pirates de Taï Hiks-Sixel. Ce dernier ne supportait plus de voir ses plans contrecarrés, et sa rage hystérique balayait sur son passage les nombreux adversaires qui n’esquivaient pas à temps ses nageoires dévastatrices. Rien ne semblait pourvoir calmer sa folie et  même Yakajoué Otaro, avait laissé tomber, non sans regrets. Quand son capitaine s’énervait comme ça, il mettait des semaines à s’en remettre et restait tout ce temps cloîtré dans sa cabine, tremblant et claquant des dents, les yeux hagards, complètement névrosé.

          Soudain, Taï Hiks-Sixel bondit sur le corps de l’un des deux géants et, logé derrière son crâne, lui martela le cou avec ses nageoires rugueuses et essayait de le mordre avec… ses fanons. Visiblement, le capitaine commençait à perdre le contrôle de ses transformations. Heureusement, songea Otaro alors que le géant assommé s’abattait comme un pin, le brumisateur gardait la tête de son chef au frais.

          ***

          Au loin, posté sur le toit du bar à côté d’un canon dissimulé par des planches de bois derrière la cheminée, Jack Yes observait à la lunette les affrontements rageurs qui avaient lieu à mi-chemin du sommet du crâne. Il put voir distinctement le capitaine Hiks-Sixel attaquer sauvagement le géant et le faire tomber. Poussé par une curiosité malsaine, le pianiste suivit le colosse dans sa chute, et il le vit s’encastrer avec fracas dans le sol, juste au pied du crâne. L’île entière trembla, comme secouée d’un séisme.

          Quand le calme fut revenu, Jack Yes refit le point sur le crâne. La situation s’était encore aggravée : le capitaine furieux s’attaquait à présent au second géant,  lequel se meurtrissait le crâne à coup de poings pour assommer un adversaire insaisissable. Maintenant, Taï Hiks-Sixel avait triplé de volume : pour une raison inconnue, ses vêtements aussi avaient enflé, mais Jack n’était pas homme à s’arrêter à ce genre de détails : c’était l’occasion de tenter quelque chose. Il ordonna aux hommes à côté de lui de sortir le canon, et de tirer sur le capitaine pirate, qui faisait désormais une cible de bonne taille.

          « A mon commandement… Feu ! »

          Le boulet partit à une vitesse irrésistible, et immédiatement le pianiste révolutionnaire se maudit de ne pas avoir donné assez d’exercice à ses hommes déguisés. En effet, le projectile avait complètement manqué sa cible et à la place du pirate, il avait frappé le second géant à la tempe. Terrassé par la force du coup, ce dernier chuta à son tour, et heurta durement le sol quelques mètres plus bas. Une seconde secousse fit trembler l’île.


          ***

          De son côté, Ben’ Haggravah était gêné. Il venait de recevoir l’ordre implicite de tuer le jeune homme attaché à son poteau, et cela ne qui plaisait pas. Il n’était pas idiot, Ben’ Haggravah. Il savait que, qui que soit cet homme, c’est lui qui porterait la responsabilité de sa mort. C’est tout l’intérêt d’un ordre implicite, pour celui qui le donne. Et puis, ce jeune, ce… Haki Rira, il s’était présenté dix minutes plus tôt, avait un je ne sais quoi qui faisait penser à deux fois avant de l’abattre froidement. En réalité, Ben avait été tenté à deux reprises de le libérer. Il n’avait tenu bon qu’en fredonnant un hymne de la Légion, celui qui parle du sort particulièrement détestable réservé aux traîtres.
          Yudhisthira, lui, souriait, de l’air de celui qui apprécie pleinement l’instant qu’il est en train de vivre, installé confortablement et en bonne compagnie. Depuis dix minutes, il faisait la conversation, persuadé que l‘autre l’écoutait attentivement. C’est toujours bien, quand on essaie désespérément de gagner du temps, de voir que quelqu’un suit les idioties qu’on est obligé de déblatérer. Discrètement, le demi-dieu tentait de frotter ses liens contre le poteau, mais sans grand succès.

          Soudain, le geôlier arrêta de chantonner, et le prisonnier cessa de parler. Un grand coup avait ébranlé le sous-sol. Des pierres, arrachées au plafond, tombèrent en pluie autour des deux hommes, ne  manquant de les toucher que de peu. Voyant que les chutes de pierres ne s’arrêtaient pas, Ben Haggravah bondit jusqu’à la table, et se jeta dessous en tremblant. Après quelques seconde de bruit infernal et de poussière, le silence. Puis, la voix du prisonnier :

          «  Ben’ ? Ben’ ? Je crois que c’est fini ! »

          Ah ? Il n’était pas mort dans l’éboulement celui-là ? Bon, il allait falloir en finir ! Quoique, …

          Ben’ n’eut jamais le temps de finir sa pensée. A la suite d’une seconde secousse, le plafond creva dans un bruit dantesque. Des pans entiers de roc dégringolèrent, accompagnant un géant qui chutait à toute vitesse en hurlant. Il s’écrasa sur le sol de la caverne dans un air de fin du monde et il ne bougea plus, hors de combat. Yudhisthira souffla : une main de la taille d’une barque venait de frôler sa propre tête. Il avait eu de la chance. En revanche, aucune trace de Ben Haggravah. Lui et sa table étaient situés à peu près là où était maintenant le torse du géant, et toute une équipe chevronnée de narrateurs omniscients ne suffirait sûrement pas à décrire l’état dans lequel il se trouvait à présent.

          La chute du géant avait eu un autre avantage : le poteau auquel avait été rattaché Yudhisthira était à présent fendu à mi-hauteur.  

          Après s’être débarrassé de ses liens, le demi-dieu autoproclamé s’accorda un instant de réflexion. Pas trop long, parce que le besoin d’action le poussait ; mais, maintenant, il avait les renseignements qu’il était venus chercher. Après tout, c’était pas étonnant que les équipages de marins ne reviennent pas de l’île, si les autochtones sont aussi prompts à dégainer et aussi organisés en cas de menace… Et, c’était pas étonnant qu’ils le soient, si en fait s’étaient des révolutionnaires…
          Restait à voir comment se sortir d’un combat si frénétique que les grandes batailles épiques du passé, à côté, semblaient avoir été de simples échauffements histoire de rire un bon coup.

          Comme tout bon héros qui se respecte, Yudhisthira choisit la solution la moins logique.


            Peu à peu, à mesure qu’il approchait du sommet, la fureur du capitaine Taï Hiks-sixel était retombée. Habituellement, le moral du chef des Killers Shadows of Za Bloody Chaos ressemblait à des montagnes russes pour parc d’attraction hardcore. Mais en ce moment, il fallait avoir un estomac en acier pour suivre les élans d’euphorie qui le portaient vers des cimes éthérées avant de le précipiter dans les abysses de la dépression la plus profonde, en passant par l’ouragan de sa colère incontrôlée. Yakajoué Otaro, qui, en alpiniste consommé et en plongeur vétéran, savait deviner les mouvements d’humeur de son chef, tenta de placer un peu de bon sens :

            « Chef, faudrait qu’on se dépêche. On va bientôt avoir tous les indigènes qui vont nous tomber sur le paletot, et ça sera mauvais pour nous… On creuse discrètement, on enterre le magot, et… »

            Il n’acheva pas. Le capitaine n’écoutait pas. Le capitaine actionnait nerveusement le levier de son brumisateur, ce qui était toujours mauvais signe. Le capitaine regardait au loin, près du rebord de l’occiput du crâne, où apparaissaient une main, puis une chevelure blond doré éclairée par un regard à faire fondre les plaques d’égout.

            « L’enquiquineur de la mine ! » grinça Taï Hiks-sixel.

            Yudhisthira – car, contre toute attente, c’était lui – se redressa lentement, un grand sourire aux lèvres. Un sourire héroïque. Qui allait parfaitement avec la pose classe que l’agent du CP venait d’adopter, face à la caméra.  Pour un peu, on se serait pris à chercher la damoiselle en détresse, qui était certainement là, quelque part, à attendre son sauveur. Le fait que Yudhisthira soit arrivé en haut du crâne seulement quelques secondes après  le capitaine Hiks-sixel, alors que celui-ci avait commencé l’ascension une demi-heure auparavant relevait du miracle narratif et temporel,  provoquant par là même une distorsion assez étranger (le temps ne s’écoule visiblement pas à la même vitesse pour tous), mais devrait malgré tout devrait passer inaperçu : après tout, le dieu du Temps,  de la Chronologie, des Fuites spatio-temporelles et des Sonneries de Réveil le Matin fait ça tout le temps à propos de n’importe quoi, et personne ne dit lui jamais rien. Et de toute façon, il n’écouterait pas.

            « Cette fois, ça suffit ! Tu fais exprès de te trouver là où je vais, hein ? » mugit le capitaine.

            Yudhisthira sourit :

            « Sache, que suis toujours là où l’on a besoin de moi ! »

            Il l’aimait bien, celle-là. Il y avait vraiment moyen de la caser partout. Au milieu des brumes de la rage qui montait en lui à la vue du jeune homme qui contrecarrait encore ses plans, Taï Hiks-sixel fut piqué de curiosité :

            « Et comment tu sais où on a besoin de toi ? »

            « Je le sens ! »
            répondit le demi-dieu autoproclamé du tac au tac.

            « Ah ? Hé ben, tu vas vite sentir urgemment qu’on a besoin de toi très, très loin de moi ! »


            Soudain, le capitaine bondit, et balaya l’air de sa nageoire. Yudhisthira était prévenu cette fois-ci, et il esquiva de justesse. Mais il n’eut pas le temps de répliquer : l’autre nageoire fonçait sur lui à toute vitesse. Le héros n’eut que le temps de se préparer à recevoir l’impact, qui l’envoya percuter un mur. Poussé par la force du coup,  il traversa la paroi, pour se retrouver au milieu d’un grand rond de sable.

            Ici, il faut préciser que, quand une île accueille une position aussi surélevée que le crâne d’Union John, il est évident que tout combat épique se déroulant sur l’île doit prendre place en haut de celui-ci ; sinon, c’est pas vraiment épique, et ce n’est même pas la peine de se battre. Aussi, dès que des adversaires débarquent dans le coin, ils s’empressent de grimper tout en haut du crâne avant de s’affronter, parce que ça fait beaucoup plus classe. Alors, de manière tout à fait pragmatique, les habitants de l’île avaient construit une arène sur l’occiput. Parce que comme ça, les combattants font beaucoup moins de dégâts, et puis c’est toujours marrant d’aller voir un bon combat pour se délasser après une journée passée à creuser dans la mine.



            ***



            « Jack ! Jack ! »

            « Hum ? »

            Toujours perché sur le toit du saloon, Jack Yes décolla son œil de la longue-vue qu’il utilisait pour observer le champ de bataille.

            « Jack, on a rechargé le canon ! On tire ? »

            « Non, attend… Cette fois-ci, je veux être sûr de les toucher »

            Oui, pensa Jack Yes. LES toucher. Parce que le jeune homme en kimono gris était là-haut, il était sûr que c’était lui. Visiblement, il n’était pas pote avec le capitaine pirate. Dans un champ de bataille aussi chaotique que celui qui s’étendait devant lui, le jeune n’était qu’un détail ; mais Jack Yes avait le sentiment que quelque chose ne tournait pas rond… Qu’est-ce qu’il faisait là-haut, celui-là, d’abord ?



            ***


            Bam ! Yudhisthira écopa d’un nouveau revers. Pour ne pas se prendre une rafale de nageoires, il bondit, évita de se faire avaler par un gueule emplie de fanons  et se retrouva sur le dos gonflé et rugueux de son adversaire. Ce dernier bondit pour l’en déloger, mais le demi-dieu, solidement amarré au brumisateur qui répandait en continu de l’eau sur le dos du capitaine pirate, ne lâcha pas prise ; puis, chevauchant Taï Hiks-sixel, il se mit en devoir de lui marteler le crâne à coups de poings répétés. Avec un hurlement caverneux, Taï se mit à sauter sur place pour se débarrasser du héros gênant.

            Soudain, un sifflement, et le boulet de canon tiré par l’équipe de Jack Yes fusa. Les hommes avaient bien visé, cette fois, et heurta le ventre du capitaine pirate de plein fouet. Il n’eut pas l’effet escompté cependant : au lieu de blesser l’homme-baleine, ou au moins de le projeter en arrière (car il est bien connu que les armes lourdes ne font aucun dégât sérieux aux gros méchants de fin de rp ; mais au moins, on peut espérer qu’elles les arrêtent pour 5 secondes de temps en temps), le projectile s’enfonça dans la peau solide, souple et humide, avant de retomber lamentablement sur le sol. Un second boulet fut renvoyé, d’un mouvement ample de nageoire, dans un bâtiment proche du saloon.

            Depuis sa cachette où il observait le combat, le second Yakajoué Otaro sourit. Ce n’est pas pour rien que le capitaine était le capitaine…


            Jack Yes abaissa sa longue-vue, contrarié. Si un canon ne marchait pas… Ben, on n’avait qu’à essayer avec plusieurs. Il fit signe à ses hommes. Il faut dire que, si depuis le début du rp, Jack Yes faisait preuve de qualités diverses et variées, allant de la gamme chromatique à la stratégie militaire de pointe en passant par le coaching de jeunes gens et l’interrogatoire psychologique, le révolutionnaire pianiste avait un peu tendance à manquer d’imagination dès qu’il s’agissait d’envoyer de grosses boules en métal sur une cible.



            ***



            Toujours sur le dos de son ennemi, Yudhisthira n’en menait pas large. Il l’avait vu encaisser et repousser les boulets de canons sans sourciller, et commençait à se demander sérieusement quelle attaque allait pouvoir passer à travers une peau faite pour résister à la pression des profondeurs…

            Taï Hiks-sixel ne le laissa pas épiloguer sur le problème. D’une ruade particulièrement forte, il envoya bouler le héros hors de l’arène. En se relevant une nouvelle fois parmi les décombres, le héros vit de loin le capitaine actionner frénétiquement la manette de son brumisateur, pour humidifier tout son corps. Et, à nouveau, il se rua sur le héros comme un banc de bélugas en furie. Arrivé à hauteur du héros, il recommença à enchaîner des coups rapides et puissants, dont chacun aurait pu enfoncer un porte blindée. De temps en temps, il ralentissait pour se rafraîchir la peau. Un violent coup de tête fit perdre l’équilibre au demi-dieu. Le capitaine pirate allait conclure en aplatissant le jeune agent comme une crêpe, quand un nouveau boulet de canon détourna son attention, le temps qu’il le renvoie dans la direction où il était venu. Avant de s’accorder une nouvelle pluie d’un coup rapide de brumisateur.

            Le brumisateur…

            Il n’en fallut pas plus pour Yudhisthira. Ce dernier commençait d’ailleurs à en avoir marre de pendre des coups sans jamais les rendre, tous les héros détestent ça. Saisissant un caillou pointu qui dépassait du tas de gravats où le dernier coup l’avait projeté, le demi-dieu autoproclamé fonça vers Baleine-man. Il esquiva avec élégance une nageoire porteuse d’un aller simple dans le monde des rêves, sauta sur la seconde avec grâce, attrapa de sa main libre une touffe de fanons et l’utilisa pour se hisser. Son pied prit appui sur la lèvre inférieure de l’homme-baleine, le second décochant un méchant coup dans l’œil ainsi mis à sa portée. Profitant de la perte de concentration du capitaine pirate, Yudhisthira en équilibre sur le dos qui continuait d’enfler, agrippa le brumisateur  et, de la pierre, se mit à frapper sur le dispositif, les réservoirs, la manette, le pommeau de douche. Au bout d’un moment, l’eau jaillit de tous les côtés, et l’engin cessa de fonctionner. Les particules de poussière vinrent se coller sur la peau du capitaine, la séchant, l’irritant.

            «  Arrgh ! Aie ! »

            Avec des mouvements désordonnés, il essayait désespérément de se débarrasser de la poussière, en grognant. Aveuglé par la douleur, le capitaine pirate se frottait, et aggravait la situation. De plus, il continuait de perdre le contrôle de sa transformation. L’un de ses spasmes  projeta Yudhisthira en l’air. Malgré le fait qu’il prenait de l’altitude, le héros pouvoir voir la baleine gonfler ; et, lorsqu’il commença à retomber, Taï Hiks-sixel avait fait craquer ses vêtements ; ses jambes s’étaient transformées en une unique  nageoire caudale, et il devait facilement mesurer une vingtaine de mètres à présent.

            Soudain l’animal, leva la tête et, d’un effort, bondit, ouvrit la bouche, et goba le héros.



            ***


            Sur le toit de nombreuses maisons de l’île, de nombreuses pièces artillerie avaient fleuri. Elles étaient très hétéroclites, les hommes de la révolution ayant récupéré ce qu’ils avaient pu avant de le cacher en haut de chez eux. Quoi qu’il en soit, du mortier de marine au lance-harpon, toutes étaient prêtes à tirer sur un Taï Hiks-sixel affaibli, mesurant une telle taille qu’on ne pouvait pas le manquer à moins de tirer dans l’autre sens, et surtout, dont le moindre élément sec sur la peau faisait souffrir le martyre.  Sur un signe de Jack Yes, toutes les pièces aboyèrent en même temps pour cracher leur projectile, nourrissant un tir continu et soutenu. Au bout d’un instant, un nuage s’éleva au-dessus du crâne, un nuage fait de fumée, de décombres et de poussières qui cachèrent complètement la vue.

            Au bout de cinq minutes, le bombardement cessa. Au bout de quinze, le nuage se dissipa puis disparu. Le capitaine Taï Hiks-sixel, lui, ne devait pas avoir attendu tout ce temps pour en faire autant, car, quand on put à nouveau voir le haut du crâne, on ne put l’apercevoir nulle part. Pourtant, normalement, une baleine de 20m de long…



            ***


            Cinq jours passèrent. Dans le saloon du Gin Hakhram, Jack Yes était retourné à ses occupations de pianiste. Il était occupé à jouer une rengaine monotone sans prêter attention à la bagarre qui faisait rage autour de lui, quand une large silhouette grise vint s’asseoir auprès de lui, une chope de bière à la main.

            « Alors, boss, » fit le pianiste, « on s’en sort dans le nettoyage ? »

            « Hmm. »
            Rackham  le Gris grogna, avala une lampée, et daigna répondre. «Ca va. Heureusement, nos réserves et nos coffres-forts  n’ont jamais rien risqué. Le reste, c’est pas bien grave… »

            « On a découvert encore quelques pirates encore sur l’île ? »

            « Hmm ».


            Rackham ne fournit pas plus d’explications. Oui, il était resté quelques pirates laissés pour compte sur l’île, mais ils finiraient bien par se faire prendre. Par contre, le gros de l’équipage avait réussi à se faire la malle sur leur navire. Ils avaient levé les amarres en un clin d’œil, et avait été hors de portée de canon trop rapidement pour que les légionnaires déguisés aient pu leur faire des dommages importants. Et puis, pas de nouvelles du capitaine…

            « Bon, et le jeune homme en kimono gris ? »

            « Lui ? T’y pense encore ? »

            Les deux hommes esquivèrent d'une même mouvement une pioche qui alla s’écraser en vrombissant dans le mur d’en face.

            « Moui. Mais plus j’y pense, plus je me dis que ça devait être un chasseur de prime. Pour être fringué comme ça, se prendre pour le roi du monde et attaquer le capitaine pirate comme un fou furieux… C’est p’têt lui qui l’a embarqué, d’ailleurs. »

            « Ouais. Va savoir ! »



            ***



            Sur le navire des Killer Shadows of Za Bloody Chaos, Yakajoué Otaro frappa à la porte du capitaine. Un faible grognement lui répondit, et il entra. A l’intérieur, Taï Hiks-sixel gisait, secoué de spasmes incontrôlables, marmonnant et mangeant ses draps.

            « Yakajoué ? » Demanda le capitaine d’une voix geignarde. « Est-ce qu’on a retrouvé le gars en gris ? »

            Le second entreprit de changer les pansements dont le corps de son chef était couvert. Il hésita.

            « Heu… Pas encore. Pourtant, on était sûr qu’il était à bord… Heu… On vous a vu le recracher et on l’a embarqué, mais depuis…Pourtant, on a fouillé tout le navire… »

            « Alors recommence, crétin ! Quelle bande d’incapable ! Pourquoi est-ce qu’il faut que je me trimballe des baltringues pareilles ! Dehors ! Dehors ! Trouves-le moi ! »


            Yakajoué était déjà à la porte. Il allait la refermer sur lui, quand Taï Hiks-sixel le rappela.

            « Yakajoué ? »

            « Oui ! »

            « Au fait… Heu... Yakajoué. Merci de m’avoir sauvé… »


            Yakajoué Otaro referma la porte en souriant.

            Au moins, le voyage n’aura pas été perdu pour tout le monde…



            ***


            Enfin, en se rendant à son bureau, le chef du CP5 ramassa une pile de courrier qui l’attendait, comme chaque matin, dans son casier. Il  effectua un rapide tri, et un certain nombre de missive rejoignirent la corbeille sans autre forme de procès. Soudain, l’une d’entre elles attira son attention. Il la décacheta rapidement.



            Au chef:


            Le chef du CP soupira. Certains agents sont vraiment ingérables ! On engage vraiment n’importe qui au CP5 !