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Plus bas que tout

Précédemment:
« Pourquoi moi ? » S’étonna Haylor en jetant un regard méfiant à la paire de ciseaux que le capitaine CAPSLOCK tout sourire lui tendait.

Entrepont numéro trois du STANTOR, l’énorme cuirassé custom de l’ancien colonel de la Marine, secteur assigné aux troupes de la Marine.

Tout le gratin du navire était présent pour inaugurer le tout nouveau système de douches C.H.A.U.D.E. du navire. Le système avait été bricolé pendant le voyage par le lieutenant Edwin avec l’aimable autorisation et le concours ingénieux du capitaine CAPSLOCK lui-même. Tous les civils avaient été conviés à la petite manifestation : Haylor & Sigurd, Elie & Chloé, Valmorine & Yaombé, Kalem & les perroquets, ainsi que tout un aréopage d’administratifs dont Rachel n’étaient pas sûre d’avoir bien compris à quoi ils allaient servir mais que la baronne de Tintoret avait affirmer devoir emmener…

Bref, nouvelles douches, inauguration : ne restait donc plus qu’à couper le grand ruban rouge tiré en travers de l’entrée du bloc sanitaire numéro 4. Tâche dévolue d’un commun accord à miss Haylor.
Quant au pourquoi…

« HÉ BIEN, PARCE QU… Oups, excusez-moi, capitaine Barbara ! Hé bien, parce que heu… hum… Pourquoi, déjà, Lieutenant-Commissaire Marlow ? Se défaussa l’ancien colonel.
_ Hein, moi !? Mais j’ai pas… heu… hum, je veux dire… Enfin, c’est pas qu’heuu…
_ Parce que l’experte en pyromancie de Luvneel nous semble symboliquement la plus apte à inaugurer les douches C.H.A.U.D.E, intervint diplomatiquement Rachel en volant au secours de son timide subordonné. Bien sûr, si cela vous indispose, il n’y a aucun inconvénient à ce que vous laissiez cet honneur à quelqu’un d’autre, ainsi que le droit associé d’être la première à pouvoir ut… »

*CLIC !*

Bonus Sigurd a écrit:
« Putain je viens de percuter qu’on aura plus de saumon mariné et de petit cakes au chocolats au petit dej’. Et faut que je coupe mes fruits moi-même comme à l’ancienne. Croquer une pomme du marché quand je me baladais le matin c’était top, mais disséquer un ananas par contre… enfin je sais pas pourquoi je dis ça y’aura jamais d’ananas sur ce navire de toute façon. Et si on en trouve dans le nouveau monde ils seront carnivores et me liquéfieront la tronche en me crachant de l’acide. Meh.
- Sigurd, est-ce que vous pouvez passer le balai s’il vous plaît ? La poussière s’accumule dans la cabine.
- Rhooo eh c’est votre rôle d’abord, femme. ]Pis les sorcières ça aime bien les balais, d’abord.
- Certainement pas, les balais sont trop lourds pour mes frêles petits bras et je suis convaincue que faire de l’exercice vous ferait du bien. Et puis, vous ne voulez tout de même pas avoir à recoudre vos vêtements tout seul, j’imagine ?
- Euh… ouais nan okay j’aime pas non plus quand ça croustille sous mes pieds non plus. Je vais faire ça.
- Bien.
- … mais z’abusez, j’ai déjà nettoyé quatre fois votre service à thé en mode cadeau en plus, m’avez même pas remercié. -Même pas eu un bisou c’est totalement injuste.
- Ah, je vois. Donc nous en arrivons à là.
- …
- …
- Vous voulez pas, genre, qu’on ait la flemme comme les gens normaux et qu’on, vous savez, remette les choses à plus tard jusqu’à ce qu’on ait plus le choix ?
- Vous ne voulez pas, je ne sais pas, que je vous hurle dessus comme toutes les femmes le font quand elles sont excédées par le manque d’hygiène de leur conjoint et que nous, vous savez, nous brouillions pour des petits détails dérisoires qui ressurgissent en permanence ?
- Oh putain et ça y est, maintenant les spectres de la séparation et du divorce planent sur mon existence. Je savais que partir de Luvneel était une très mauvaise idée. Comme d’hab instinctivement je le savais, même si je savais pas pourquoi ! J’croyais que les dorikis du nouveau monde allaient ruiner nos vies mais j’étais pas assez ambitieux en vrai, c’était encore plus dur que ça, c’était juste parce qu’on allait se retrouver à devoir faire le ménage et se disputer pour ça. Brrr. Bientôt vous allez rencontrer un grand marin beau gosse à pectomuscles rutilants qui sait se servir d’un chiffon imbibé d’alcool pour effacer une tâche et c’en sera fini de moi, vous serez en pamoison devant lui, vous allez m’oublier et… oh non putain c’est mort jamais de la vie… JE VEUX PAS DE CA, JE VEUX RENTRER A LA MAISON.
- Sigurd. Pitié. Je ne vais pas avoir la patience de négocier éternellement pour ça et il faut que ça soit fait. Prenez ce balais maintenant.
- NAN MAIS J’M’EN FICHE BIEN SUR QUE JE VAIS PASSER CE BALAI C’EST PAS UN PROB’, MAIS HAYLOR, JE VIENS DE REALISER UN TRUC, ON A JAMAIS VECU ENSEMBLE AVANT DE DEVENIR RICHES ET ON EST TOUS LES DEUX AUSSI NULS L’UN QUE L’AUTRE POUR CES CONNERIES, QU’EST-CE QU’ON VA FAIRE ?
- Le ménage. Nous allons faire le ménage, Sigurd. Comme les gens normaux. Ca n’est pas un problème, ça.
- Mais je faisais déjà pas vraiment le ménage quand j’étais un gens normaux. Parce que je vivais pas avec quelqu’un qui avait des standards d’hygiène respectables, j’étais tout seul.
- Et moi je faisais mon ménage et ça ne me posait aucun problème. Et j’étais même ravie de pouvoir le faire et de ne plus avoir à rationner mes douches comme quand j’étais petite et que ma mère venait de disparaître en mer tandis que mon père peinait à rapporter de l’argent avec son statut d’universitaire mal payé et passionné par un sujet de niche. C’est justement pour cela que je suis rentrée dans la finance, Sigurd, et pour ça que j’ai dû passser par l’armée pour obtenir une formation sans avoir le moindre berry à débourser. OR IL SE TROUVE QUE CE MATIN JE N’AI EU QUE VINGT SECONDES D’EAU CHAUDE AVANT D’ETRE RENVOYEE AUX PIRES MOMENTS DE MA VIE, ET QUE LES DOUCHES DES FEMMES SONT DEVENUES CRASSEUSES ET REPUGNANTES APRES MEME PAS CINQ JOURS DE NAVIGATION PARCE QUE LE MONDE EST PEUPLE DE PORC, ET JE NE VOUS PARLE MEME PAS DES ATROCITES QUE J’AI PU VOIR DANS LES TOILETTES, EST-CE QUE JE ME METS A GEINDRE ET A HURLER POUR AUTANT, HEIN ?
- Mon petit doigt me dit que c’est une question piège mais je peux me tromper.
- EH BIEN MAINTENANT OUI ABSOLUMENT, JE HURLE ET JE ME PLAINS ET C’EST SEULEMENT GRACE A VOUS, FELICITATIONS.
- Boah, vous abusez, l’eau tiède ou fraîche ça va encore, suffit de se laver vite et…
- NON CA NE SUFFIT ABSOLUMENT PAS, AVOIR DE L’EAU FROIDE C’EST ETRE PAUVRE ET S’ESTIMER HEUREUSE D’AU MOINS AVOIR ACCES A DE L’EAU COURANTE ET DE NE PAS AVOIR A PESER SES PATES POUR LES FAIRE DURER UN JOUR DE PLUS, OR JE NE VEUX PAS ETRE PAUVRE, J’EN AI LARGEMENT EU ASSEZ D’ETRE PAUVRE, JE VEUX ETRE RICHE ET IL SE TROUVE QUE JE SUIS DEVENUE IMMENSEMENT RICHE ET C’EST TANT MIEUX, JE MERITE DE VIVRE DE CETTE MANIERE PARCE QUE JE ME SUIS TUEE CORPS ET AME PENDANT DES DIZAINES D’ANNEE A DEVENIR… A DEVENIR… AAAAAAAAAAAAAARGH…

*
*     *
*

- Eh bien ils sont en forme ceux-là, sourit malicieusement Elie en entendant les cris percer jusqu’au mess. Ça ne vous dérange pas trop pour lire ?
- Hein ? Ben je… Heu… Non, du tout, mentit lamentablement Edwin.
- Pourtant vous tournez les pages de votre bouquin vachement moins vite.
- Heu… C’est parce que c’est un passage plus compliqué, c’est pour ça. Hum… Ils sont toujours comme ça ?
- Inquiet de ne plus pouvoir bouquiner en paix au petit-déjeuner ?
- Non, non, pas du tout ! Je peux aller lire ailleurs, en vrai.
- Ils sont presque toujours comme ça, mais là, c’est un peu plus prononcé puisqu’ils se font une… cure de désintoxication au luxe, se réjouit Elie en croquant dans une tartine de confiture qui lui paraissait exagérément délicieuse maintenant qu’elle était assaisonnée par les cris de ses « amis ». Ça va leur faire du bien, de revenir sur terre.
- Heu… Excusez-moi, mais j’ai l’impression que vous avez l’air de trouver ça très amusant.
- Moi ? Non pas du tout, fit la jeune femme en rayonnant. Aaah, si seulement on avait un bidule pour mieux les entendre…

*
*     *
*

- Rhooo mais faut pas pleurer… allez venez là dans mes bras ça va aller…
- Ouiiiiiiiiiin !!! Noooooon !!! Jeeee neeeee veeeeeuuuuuux paaaaaaaas êêêêêêêêtre paaaaaauuuuuuuuvre…
- On va trouver un truc, promis. Vous aurez de l’eau chaude. On va demander à Capslock ou à Edwin de trouver quelque chose et… sinon on achètera un gros bateau rien que pour nous deux où y’aura tooouuuut le confort qu’il faut avec un équipage slash majordome pour se charger de ce qu’il faut. Et ça sera facile. On demande à la translinéenne ou à Vahxholm ou je ne sais qui de nous envoyer un navire en location qui va nous rattraper et ça sera comme à la maison. Osef de ce que diront les autres à notre sujet.
- Pou-pou… pourquoi e-est-ce qu’on a… snif… pas fait ça plus tôt ?
- Parce qu’on s’est dits qu’on allait être forts et courageux et qu’on allait très bien pouvoir se débrouiller comme à l’ancienne, ça fait que deux-trois ans qu’on crache du fric ça n’est pas si lointain. Mais je crois que vous avez été très forte et très courageuse pendant très longtemps et que faut encore que vous vous reposiez. Allez. Vous pouvez vous moucher sur ma chemise si vous voulez, c’est du cadeau.
- Bouhouhouhouh…
- Mais oui, allez, tout bien, tout bien. Làààààà.

*
*     *
*

- Je pense que c’est raté pour la désintoxication, signala timidement Edwin en écoutant au travers d'une oreillette de ce qui ressemblait à un stéthoscope relié à un gobelet qu’il partageait avec Elie.
- Mmmmmngh, grommela Jorgensen. J’espère qu’ils n’y arriveront pas. Rudement pratique, ce yaourtophone !
- Téléphone acoustique.
- Plaît-il ?
- Ce n’est pas un yaourtophone, c’est un téléphone acoustique.
- Détail. Ouais, je pense qu’ils n’y arriveront pas. Mais peut-être que si ? On verra bien. Je reste convaincue que se réhabituer à une vie normale leur ferait du bien.
- C’est ce qu’on va voir : moi, je suis certain de pouvoir y arriver ! Affirma avec force le lieutenant-commissaire.
- Parce que vous faites aussi une cure de désintoxication au luxe ? S’étonna Elie. Comment ça se fait que je ne côtoie plus que des gens trop pétés de thunes pour leur propre bien ?
- En fait, le point-clef pour maintenir un réservoir conséquent d’eau chaude, c’est…
- Non.
- Non ? Comment ça, non ?
- Non, ne faites surtout pas ça.
- Mais si, c’est génial, vous allez voir ! Donc, le point-clef, c’est…

« Vous me les gâtez beaucoup trop ! Ronchonna Elie à destination de Rachel. Croyez-moi, ça ne leur ferait pas de mal de se rappeler ce que vivent les gens normaux, de temps en temps.
_ Allons, ils ont été sevré bien trop brutalement, on ne pouvait pas tout de même pas les laisser comme ça. » Se défendit la colonel dans un sourire.

Le ruban n’avait même pas touché terre qu’Haylor avait déjà disparu prendre une bonne douche bien chaude.
Une loooooongue douche.
Bien chaude jusqu’au bout.

Le reste de la petite équipe était, elle, remontée sur le pont où le capitaine CAPSLOCK avait fait dresser un genre de buffet-collation pour l’occasion.

L’expédition était partie depuis maintenant un petit moment de Luvneel et avait atteint Redline, la bande de terre qui ceignait le globe terrestre. Rachel avait été très déçue d’apprendre qu’on ne passerait pas par Reverse Mountain pour prendre le train au cap des jumeaux – ç’avait pourtant l’air tellement chouette ! Il faudrait qu’elle essaye un jour ou l’autre. Peut-être serait-il plutôt possible de l’emprunter pour le retour ? – mais par la Flaque pour embarquer directement à partir du G-0.

La jeune femme n’avait jamais entendu parler de la Flaque jusqu’alors. Ses connaissances du monde se restreignaient très essentiellement à North Blue. Elle avait donc été étonnée d’apprendre que Redline était en fait un véritable gruyère et qu’il était ainsi possible d’accéder à la Route de Tous les Périls et au Nouveau Monde sans passer par le toboggan aquatique géant. À la place, il suffisait de suivre un complexe entrelacs de grottes et de galeries et on se retrouverait de là où on le désirait sans encombre.

Raison pour laquelle, l’expédition luvneeloise était donc actuellement en train de progresser tranquillement sous une imposante voûte rocheuse, constellée de mousses phosphorescentes et de cristaux en tout genre qui captaient et réfléchissaient la lumière. C’était un spectacle aussi grandiose que fascinant, qui expliquait aussi que le capitaine CAPSLOCK avait tenu à ce qu’on mange dehors en ce premier jour sur la Flaque.

L’imposante albinos jeta un rapide coup d’œil autour d’elle. Visiblement, le moral de l’expédition était au beau fixe, tout le monde semblait content, les civils encore plus que les autres depuis qu’on leur avait révélé l’existence des douches C.H.A.U.D.E. : chacun d’entre eux avait reçu un badge d’accès au bloc amélioré.

Chloé était assise non loin à même le pont, disputant une partie de dame endiablée où une armée de petits toasts au pâté s’opposait à une autre armée de biscuits aux graines de sésame. En face, la paire de perroquets de Yaombé ne lâchait rien et les deux équipes faisaient de leur mieux pour manger au sens propre un maximum de pions de leur adversaire.

Un peu plus loin, ledit Yaombé accompagnait Valmorine, en grande discussion avec Edwin et CAPSLOCK. Comme à son habitude, le doux et timide bricoleur était en train de s’enflammer alors qu’il expliquait par le menu les détails de sa dernière œuvre. Aux discrets coups de coude que le capitaine adressait au lieutenant-commissaire, Rachel devina qu’il essayait de lui signaler que la comtesse n’était visiblement pas du tout intéressée par les détails bien que son savoir-vivre l’empêchât d’en montrer le moindre signe.

Beaucoup plus près, Sigurd et Kalem rôdaient près du buffet comme des fauves affamés, s’empiffrant discrètement à qui mieux-mieux, tout en pestant de concerts sur toutes les mauvaises raisons pour laquelle cette expédition n’aurait jamais du voir le jour et encore moins avec eux à bord.

Krieger, son sergent-chef breveté, n’était visible nulle part, mais pour une excellente raison : c’était actuellement lui qui était à la barre. En ancien de la maison, CAPSLOCK ne dédaignait absolument pas de collaborer avec la Marine et s’était montré enchanté d’apprendre qu’il avait un pilote compétent supplémentaire pour son navire.

Dans les faits, la cohabitation du régiment avec les matelots du STANTOR se déroulait beaucoup mieux que ne l’avait craint Rachel. Les civils s’occupaient de faire tourner la boutique – on les voyait constamment s’activer dans les gréements et ailleurs – pendant que la Marine s’occupait du ménage et de toutes autres basses besognes. Krieger était un sergent particulièrement vieux jeu, qui considérait que le pire qui puisse arriver à un régiment était l’oisiveté. Quand il avait appris via la mésaventure d’Haylor l’état lamentable des douches des autres blocs, il avait harcelé Rachel pour que la Marine endosse toutes les corvées : ça occuperait les hommes. De mauvaise grâce, elle avait accepté : d’abord, parce que l’équipage du STANTOR n’avait clairement pas l’habitude d’une telle affluence et était un peu dépassé, ensuite parce qu’elle vouait une confiance aveugle à son sergent-chef pour tout ce qui touchait la discipline.

« N’empêche que vous les gâtez beaucoup trop, persista Elie tout en sirotant son jus de fruit – elle avait décidé de faire un peu plus attention après leur dernière soirée à Luvneel. Qu’est-ce que vous allez faire quand ils réclameront le service de chambre, un yacht personnel ou le déménagement de leur Manoir pierre par pierre jusqu’à Vertbrume ?
_ Le déménage… ? Vous plaisantez, là ?
_ Oooh, la probabilité n’est pas nulle avec ce zigoto, méfiez-vous…
_ Meuhnon, décida de s’auto-persuader Rachel. Je suis certaine qu’ils ne se montreront pas aussi… extravagants. … En tout cas, pas Miss Haylor, qui me semble être quelqu’un de particulièrement raisonnable. En tout cas, en public.
_ Oui, enfin, elle a craqué pour une simple douche, quand même, hein, pointa la comédienne.
_ Non mais c’était visiblement une sombre histoire de traumatisme, tout simplement, balaya la commandante avec optimisme. Et puis, tout le monde apprécie une bonne douche bien chaude ! Je ne crois pas que ce soit trop demander, non ?
_ Dites, vous avez pas vu l’ampleur des travaux juste pour assouvir son petit caprice, là ?
_ Roooh, mais ça faisait tellement plaisir au colonel CAPSLOCK ainsi qu’à Edwin, aussi…
_ Croyez-moi, ça ne fait pas de mal de montrer un peu de fermeté de temps en temps, affirma Elie. Si vous leur passez tous leurs caprices à tout bout de champ, ils finiront par devenir invivables. Il faut savoir leur dire non, poser des limites : c’est pour leur bien ! Sinon ils vont devenir complètement pourri-gâtés en grandissant.
_ Heu… on parle toujours de Dogaku et Haylor, là ? Alors je ne remets pas du tout en cause votre expérience, bien au contraire, mais je vous ferai remarquer que je ne suis pas leur mère, hein, signala Rachel en souriant.
_ Rappelez-moi donc qui s’est visiblement mise en tête de materner l’expédition toute entière ?
_ Maieuh, pas du tout ! Et puis, bien que ce soit une caprice, il me semble que vous n’avez vous-même pas dédaigné le badge qu’on vous a proposé. » Pointa gentiment l’imposante albinos.

Le système C.H.A.U.D.E. étant ce qu’il était, il n’était pas possible d’approvisionner plus de sept cents personnes en eau chaude à volonté, d’où la mise en place d’un nombre limité de badges d’accès.

Du coin de l’œil, Rachel aperçut Haylor qui fit son entrée sur le pont, littéralement rayonnante de bonheur. Visiblement, dans la vie, c’étaient les petits plaisirs simples qui comptaient. Elle piqua tout droit sur son Sigurd préféré, qui lui présenta une assiette de tous les trucs qu’il avait pu sauver de la nuée de voraces qui tourbillonnaient près du buffet.

« Bien sûr, je ne vais tout de même pas refuser cette petite satisfaction à ma fille, voyons ! Éluda Elie avec un sourire en coin.
_ Je croyais qu’il fallait se montrer ferme de temps en temps, plaisanta Rachel.
_ Oui ben là, il était pas temps, voilà tout. Hé, vous pouvez parler, vous aussi vous aller bien en profiter ! Contre-attaque l’actrice.
_ …, ne répondit rien l’imposante albinos en se concentrant subitement sur le contenu de son verre.
_ Sérieux ? Vous n’avez pas garder de badges pour vous ? N’en revint pas la jeune femme.
_ Bien sûr que si, se défendit l’imposante albinos. On a séparé les badges en trois lots : un pour les civils, un pour les STANTORiens et un pour la Marine.
_ D’accord, opina Elie. Et qui parmi la Marine en bénéficie ?
_ … Hum… Je crois que je vais aller chercher quelque chose au buffet avant qu’il ne soit complètement vide.
_ Revenez ici et répondez-moi !
_ J’ai décidé d’utiliser les badges comme récompenses quotidiennes pour les meilleurs équipes de corvées, avoua Rachel. Ce qui exclut bien évidemment les gradés. On ne peut pas tout avoir, hein…
_ Vous êtes sérieuse, là !? Maintenant que vous le dites, je trouvais vos équipes de nettoyages particulièrement zélées, ce matin.
_ Ben, c’est des corvées, pis faut bien les motiver et tout travail mérite salaire, tout ça… marmonna l’imposante albinos.
_ Non, non, je ne critique pas, c’est très généreux de votre part. Néanmoins, pour votre bien, je crois qu’il va vraiment falloir que je vous apprenne deux-trois notions essentielles dans la vie comme, par exemple, l’égoïsme, hein… Vous verrez, même à petite dose, ça vous fera beaucoup de bien.
_ Ben je me fiche un peu d’avoir plein de biens, en fait.
_ Non mais c’est pas du tout ce qu… »

C’est alors que la cloche du STANTOR retentit. Un signal vif et strident ne laissant aucune place au doute, même pour le plus néophyte des marins, au premier rang desquels se trouvait Rachel. Un signal d’alarmes. Des ennuis en perspective.
Le signal fut repris presque aussitôt par tous les autres navires de la flottille.

La commandante jeta un rapide regard autour d’elle. Dans les haubans, les marins du STANTOR étaient en train de pointer quelque chose vers tribord-avant. L’imposante albinos aperçut le danger en même temps qu’un ordre circulait sur l’ensemble du pont, relayé par l’imposante voix de CAPSLOCK. Une énorme déferlante fonçait droit sur le navire. « ACCROCHEZ-VOUS ».

La jeune femme ne se le fit pas dire deux fois et s’agrippa immédiatement à l’un des haubans. Du coin de l’œil, elle aperçut Elie qui s’était déjà saisie de Chloé avant de s’arrimer à l’un des cordages. Haylor était en train de déployer ses étranges appendices cotonneux pour former un cocon enserrant Sigurd, Valmorine et Yaombé. Partout, chacun s’accrochait fermement à une structure du navire.
Et puis la vague fut sur eux.

Pendant quelques secondes horriblement longues, le STANTOR se mua en attraction défectueuse de fête foraine. Des hauts, des bas, des rafales d’eau de mer noyant abondamment le pont, un demi-tour, un virage serré, un autre. Une boule de poils détrempée passa à proximité de la commandante qui eut à peine le temps de la saisir au passage pour se retrouver avec un Kalem à moitié noyé après avoir bu la tasse pendant qu’il pestait contre la Flaque, les éléments, l’expédition, Luvneel et puis maintenant toute la terre entière pour faire bonne mesure.

Et tout aussi brusquement qu’il avait disparu, le calme revint.

À l’exception du buffet et des tables qui avaient tout bonnement disparus, il ne semblait n’y avoir ni casse ni autre disparition fâcheuse sur le pont du STANTOR, remarqua Rachel. Elle s’empressa de rejoindre CAPSLOCK, imitée par la plupart des invités, pour en savoir plus sur ce qu’il venait de se passer.

« … simple reflux, était en train d’expliquer le capitaine. Bien que la Flaque ait l’air calme, il y a de nombreux courants sous-marins. Parfois, ils entrent en collision et il en résulte une brusque éjection d’eau du côté le plus faible, comme vous pouvez le voir. Il faut faire attention, de telles surprises peuvent littéralement broyer un navire contre les parois de la grotte.
_ Pourtant, on a pas l’air d’avoir beaucoup dévié, fit remarquer Haylor d’un froncement de sourcils tout en regardant autour d’elle. Pas plus de cent mètres, je dirais, vu la position du gros cristal là-haut.
_ Tant qu’il existe une chance de s’en tirer, Krieger est littéralement insubmersible, signala Rachel. On a eu de la chance de l’avoir. J’ai de la chance de l’avoir.
_ Alors plus de peur que de mal, tant mieux, se félicita Valmorine. Et je…
_ Hé, regardez, y’a plus de bateaux ! » S’exclama Chloé.

Un lourd silence se fit pendant un petit moment, le temps que chacun se décide à regarder autour du STANTOR. Et effectivement, le navire-amiral était maintenant seul. La demi-douzaines de petits navires corsaires ? Envolés. Le colossal Géant ? Evaporé. Les cinq navires moyens du Royaume ? Disparus.
Si le navire-amiral avait eu la chance d’avoir un skipper comme Kriger, on ne pouvait malheureusement pas en dire autant des autres…

« Magnifique : on est même pas arrivé sur la Route de Tous les Périls qu’on a déjà paumé quatre-vingt-dix pourcents de l’expédition, résuma Sigurd. Record de Montblanc battu…
_ Peuh ! Ça valait bien le coup de se casser le cul à embaucher des corsaires expérimentés, ronchonna Kalem. Allez, v’voyez bien que c’est foutu, demi-tour, on rentre !
_ Ce n’est pas leur faute : les pirates n’ont pas d’expérience de la Flaque puisqu’ils passent par le Reverse et tout le bataclan qui suit, les défendit mollement Rachel.
_ Alors qui est l’abruti qui a eut l’idée de nous faire passer par la Flaque !?
_ Clair que le toboggan aurait été vachement plus classe.
_ Reverse-moutain est bien trop dangereux pour les navires autres que petit, asséna CAPSLOCK, la Flaque est l’unique moyen de passer pour les gros tonnages. Sans même parler du fait que que ça nous aurait juste rallonger le trajet de la moitié du globe, accessoirement.
_ Faudra vraiment envisager un pont aérien, un de ces jours, plaisanta Sigurd.
_ Ah ouais, et comment tu comptes t’y prendre pour faire voler un navire, cancrelat décérébré, grogna Kalem. Des navires-volants, c’st d’la science-fiction !
_ Roooh, mais c’était juste une blague… Commença le blondinet.
_ En fait, le problème pour les gros tonnages, c’est l’enveloppe hermétique massive nécessaire. C’est trop compliqué d’en faire construire une, le coupa CAPSLOCK.
_ Non, non : avec un système de couture par pli de quatre, on peut facilement sceller une enveloppe faite de brics et de brocs, affirma derechef Edwin.
_ VOUS ÊTES SERIEUX !? S’oublia le capitaine.
_ Sûr : je l’ai testé. Mais pour plus grand qu’une montgolfière, la quantité d’air chaude à produire est trop…
_ OUBLIEZ DONC L’AIR CHAUD, s’enthousiasma l’ancien colonel. IL SUFFIT D’UTILISER DU GAZ DE POISSON-RUNEs DE CALM BELT MÉLANGÉ A… »

Pris par leur fièvre créative, la paire d’auto-ingénieurs de choc était déjà parti à l’écart pour échanger diverses considérations techniques quant à la faisabilité d’une flotte de navire-volants.

« Mais… c’était juste une blague, en fait…
_ Quelque chose me dit qu’une fois arrivé au G-0, on va avoir le droit à un gros séjour bricolage, soupira Elie.
_ Avant ça, il va nous falloir retrouver le reste de l’expédition, rappela Rachel. … Hé, mais capitaine Dogaku, vous avez l’expérience de la navigation sur la Flaque ! S’illumina brusquement l’imposante albinos.
_ ’ttendez, comme vous savez ça, vous ?
_ Lucie de V… j’veux dire, la Marine a ses sources.
_ Pfff, j’espérais que personne ne se s’en souviendrait… Non, mais mon expertise est toute particulière, hein.
_ Ah bon ?
_ Oui : elle ne vaut que quand tout va bien.
_ …
_ Si, si, c’est comme ça, alors arrêtez de me faire ce regard de chien battu, ça ne prend pas avec moi. Je refuse d’endosser le commandement.
_ Avant de parler de retrouver le reste de l’expédition, faudrait déjà s’assurer qu’elle ne se soit pas fracassée contre l’une des parois de la grotte, grommela Kalem.
_ Comment faire, on n’y voit goutte au-delà des cents mètres, objecta Haylor. Je n’ai pas assez de flammes pour illuminer aussi loin.
_ Bon, je suppose qu’il faut que j’aille récupérer notre capitaine gadget, alors… Soupira Elie. S’il ne baisse pas d’un ton, par contre, il va m’entendre ! »

Quelques minutes supplémentaires et le capitaine CAPSLOCK était enchanté de leur présenter l’une de ses dernières trouvailles : le boulet au magnésium. Un coup de canon plus tard et un globe luminescent d’un blanc éclatant s’éparpillait paresseusement au loin, illuminant toute la grotte d’une lumière crue dissipant au loin les ténèbres.

La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y avait aucun débris de navires sur les flots ou contre les parois.

La mauvaise, c’était les quatre grottes jusque là cachées dans la pénombre, par lesquelles les navires de la flottille avait pu être emportés de force par le reflux, loin du dédale balisé par la Marine.

« Magnifique… Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » Résuma Valmorine.
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Il s’était passé pas moins de deux heures depuis que la flotte avait dispersé les navires et les diverses tentatives de contact des différents responsables s’étaient révélées difficiles. Elie avait obtenu des réponses à ses appels escargophoniques de la part d’Adamo, mais ça captait très mal et les seules informations qu’elle avait réussi à obtenir étaient lapidaires. De son côté, la baronne n’avait essuyé que des échecs pour joindre qui que ce fut. En parallèle, on avait interrompu les scientifiques dans leur recherche en vaisseaux volants pour les faire travailler sur l’urgence du moment : retrouver tout le monde. Bien entendu, le nabot avait été réquisitionné également pour trouver une solution.

Et il s’était enfermé, grognant comme un putois, dans une des cabines de la soute, tout son matériel avec lui. Il était ressorti cinq minutes plus tard pour placarder un panonceau plutôt clair : « Ne pas déranger, sauf désir extrême de se faire insulter ». Et depuis c’était le calme plat. De temps à autres, quelqu’un se pointait à la porte pour tenter d’écouter s’il se passait quelque-chose, mais à peine l’oreille s’était elle collée contre le bois qu’un tsunami de jurons déferlait contre l’odieux guetteur.

Elie, fatiguée d’attendre que son ronchon favori daigne leur faire part de son avancement confia sa fille à Sigurd, dans le but évident d’obtenir le mécontentement de celui-ci, et descendit. S’approchant à pas de loup de la petite porte de bois, elle fut prise d’un rapide haut le cœur tant l’odeur qui se dégageait de la cabine était nauséabonde. Elle approcha rapidement sa main de la poignée, puis se ressaisit. D’abord, valait mieux prévenir de sa présence, surtout quand le nain était en train de manipuler des fioles d’elle ne savait trop quoi.

« Kalem ?
-Va chier ! Le message est pas clair ?
-Sisi, mais ça fait plus d’une heure et demie que tu es coincé là-dedans, tu vas bien ?
-Si vous trouvez que mon travail est trop lent, je peux aussi ne pas le faire, ça me fera des vacances. Comme ça on retrouve pas les autres gogols, on rentre à Luvneel parce qu’on se rend compte que c’était une connerie de partir, et on arrête toute activité en rapport avec le mot danger !
-Non, non, ce n’était pas pour te presser, mais plutôt pour savoir si tu trouvais quelque-chose…
-Je dirai rien. Arrêtez de me titiller les glandes sudoripares, faudrait pas que ça goutte dans mon mélange ! Déjà que les conditions de la réaction sont pas optimales, si en plus on rajoute des gouttes de sueur, le résultat serait détonnant...
-Donc tu es bien en train de synthétiser quelque-chose ?
-Mange ton vomi.
-Merci Kalem, pour que tu sois au courant, le colonel CAPSLOCK et Edwin ont bientôt terminé de mettre en place leurs cabines de vol, on ne devrait plus trop tarder à pouvoir partir en exploration des cavernes.
-Tu veux dire que je viens de me casser le cul à produire ces petits bonbons, pour qu’on m’annonce qu’ils ne servent à rien parce que CAPSBONBON et mister Ed ont été plus performants ?
-Non, non, du tout, je veux dire que... »

VLAM !

La porte s’ouvrit avec fracas, faisant faire un bond de deux mètres en arrière à la jeune actrice. Elle avait gardé la distance nécessaire avec celle-ci pour éviter de se la prendre dans la tête en cas d’attaque éclair du petit grincheux. Le nabot la foudroyait du regard, avec un mélange de défi, de colère et de fierté qui faisait toute la particularité du visage du nain ; un imbroglio de grimaces toutes plus hideuses les unes que les autres. Dans le creux de la paume, il avait quelques petites boules d’une couleur maronnasse, fruit de ses deux heures d’expériences en solitaire. Et il avait bien l’intention d’en tester leur efficacité au plus vite. Elie n’osa pas lui demander ce que c’était. Elle préféra suivre la remontée du petit bonhomme vers le pont.

Quand le nain barbu se fut hissé en haut de l’escalier qui descendait vers les cales, il commença par adresser un ricanement mesquin à l’adresse d’un Dogaku visiblement tendu, qui servait de support aux jeux d’escalade de la petite Chloé. Il se gaussa ensuite, de manière plus sonore cette fois, en voyant le sourire un peu idiot de Haylor qui regardait avec tendresse son compagnon se débrouiller « comme un chef » avec les enfants. Enfin, il s’esclaffa en voyant s’affairer le colonel CAPSLOCK, la commandante Syracuse et son lieutenant Edwin autour de sortes de cages de bois d’une hauteur de deux mètres pouvant accueillir à peine deux personnes avec un air sérieux et ravi.

« Vous comptez faire quoi avec vos nasses ? À part le capitaine Gras Thon vous n’allez rien pêcher de ce qui nous intéresse. Et moi qui me suis dépêché parce que les débiles avaient soi-disant trouvé quelque-chose…
-CE NE SONT PAS DES NASSES, entama le colonel avant de s’apercevoir de la présence d’Elie derrière le nabot. Euh… Pardon, ce ne sont pas des nasses, ce sont des A.E.R.O.N.E.F., la toute nouvelle création de notre unité, co-pensée et réalisée par Edwin ici présent et moi-même…
-Qu’est-ce qu’il faut pas entendre ? Tu as vu ça Elie ? Ils vont bientôt me faire croire qu’ils sont utiles à quelque chose. Bon, en attendant les guignols, je nous ai préparé cette petite pilule de détection, ça fonctionne comme une boussole, vous ingurgitez et ça vous donne la direction des formes de vie alentour…
-En gros on mange la graine et on sait où se trouvent les bateaux disparus ? Demanda aussitôt Edwin, intéressé.
-En gros ouais…
-Et ça fonctionne pendant combien de temps ? Intervint Rachel.
-On verra…
-Vous voulez dire que c’est la première fois que vous fabriquez ce… S’étonna la commandante.
-Pas fabriquer, synthétiser, faudrait étendre un peu le vocabulaire… C’est affligeant le niveau d’éducation de la Marine de nos jours… Autant embaucher des singes avec des képis. Et oui, c’est pas tous les jours qu’on perd un géant dans une flaque…
-C’est très bien tout ça, se réjouit Elie, mais si on peut les détecter, comment on fait pour les rejoindre et les guider jusqu’à nous ?
-Avec les A.E.R.O.N.E.F ! S’exclama CAPSLOCK, ravi de mettre à profit sa nouvelle invention.
-Et comment ça fonctionne ?
-Eh bien, pour tout vous dire, nous sommes partis de notre idée de faire voler un navire et nous l’avons revue dans une version un peu plus petite pour faciliter la construction et rendre l’ensemble plus mobile. Pour l’instant, faute du mélange adéquat, on a décidé de faire monter les ballons qui vont porter les cages à l’aide de pyro-dials que j’avais en réserve et la direction sera assurée par de superbes D.R.O.N.E.S.
-Des quoi?
-Des pélicans...
-Ah… Ok!
-Et dernière question, pourquoi A.E.R.O.N.E.F ?
-Hu hu hu, j’attendais justement que quelqu’un me pose la question... Il s’agit d’Auto-Elévateurs de Recherche pour Opérations de Navigation en Environnement Fermé. Le nom en jette, n’est-ce pas? C’est spécialement conçu pour les grottes et les espaces couverts.
-Beh, c’est chouette tout ça, mais va bien falloir quelqu’un pour les piloter, non ? Intervint Sigurd après avoir réussi à se débarrasser de la petite. Du coup, Capslock, et Edwin dans les cabines, pour gérer la navigation et il faudrait quelqu’un pour les accompagner…
-Elie me semble toute indiquée pour récupérer les pirates, proposa Rachel.
-Oui, bien sûr… Mais j’ai le mal de l’air…
-Oh, mais ne vous inquiétez pas, intervint Edwin, la stabilité des A.E.R.O.N.E.F est garantie, vous y serez mieux que sur le pont d’un bateau.
-Je suis très bien sûr le pont d’un bateau
-Et pour notre deuxième explorateur ? Questionna l’ex-commodore sans lui laisser le temps de protester outre mesure.
-Monsieur Yaombé, glissa Sigurd.
-Non, mauvaise idée, il nous faudrait quelqu’un qui connaît la Flaque pour accompagner Edwin, suggéra la commandante.
-Alors là, je ne vois pas… Peut-être qu’un de vos hommes commodore ? Mais pourquoi vous me fixez tous comme ça?
-…
-J’vous jure c’est gênant, vous… Ah, non, non, mais moi je… Roh...
-Dites, commandante, vous êtes sûre que je dois y aller ? Parce que c’est pas parce que j’ai participé à la construction de cette machine que je saurai la piloter…»

L’ensemble des participants à la discussion avait finit par former un demi cercle de visage compatissants à l’égard du Dogaku. Quelle force de caractère il avait pour se proposer. Il fut conclu que les deux équipes de recherche seraient composées d’Elie et Capslock d’une part et de Sigurd et Edwin de l’autre. Ça donnait dans chaque équipe quelqu’un qui connaissait la Flaque, plus quelqu’un qui maîtrisait la navigation ou quelqu’un qui saurait commander aux diverses personnes qu’ils rencontreraient.

***

« Commandant Syracuse ?
-Oui, madame Haylor ?
-Ne faites pas tant de manières, appelez-moi Evangeline... Ou Eva si vous insistez.
-Comme vous voulez, ce sera donc Eva...
-Je n’ai jamais été aussi intime avec un officier de la Marine, ça me fait tout bizarre.
-Donc vous vouliez me dire ?
-Est-ce que ce n’était pas une erreur d’envoyer deux équipes de reconnaissance sans moyen de communication ?
-Comment ça ?
-Ben, ils sont partis sans escargophones, ça va être compliqué. Si on se met à perdre les équipes de recherche…
-Mais, mais, mais… J’avais demandé à mes hommes de leur préparer des sacs ! J’avais même fait en sorte qu’ils emportent un goûter équilibré!
-Vous voulez parler de ces sacs ? »

En plein milieu du pont, deux sacs à dos bien remplis traînaient là, abandonnés. Enfin, pas tout à fait abandonnés puisque Chloé avait repéré les goûters et avait entrepris de les engloutir un à un. Le garde du corps d’Elie, Bruno, veillant sur elle avec une grande attention faisait des tours de l’endroit afin qu’aucun des soldats de la marine ni des hommes de Capslock ne percutent la petite. Il avait déjà envoyé au tapis trois types qui avaient eu le malheur de marcher dans la mauvaise direction.

« VOUS ÊTES CENSÉ VEILLER SUR ELLE ET VOUS LA LAISSEZ SE GOINFRER COMME CA ! Vociféra Haylor, se rendant compte du réel danger qui guettait la petite : la crise de foie.
-Mais… Je…
-Ah, vous… On voit que vous êtes bien un homme, incapable de vous occuper d’un enfant en autonomie. Il y a des choses qui paraissent logiques et qu’il ne devrait pas être nécessaire de vous dire pour que vous les appliquiez ! Chloé ?
-Voui ?
-Je pense que tu as assez mangé, viens voir tata Haylor, on va faire un super jeu !
-Un jeu ! C’est quooooi ?
-Tu connais le « je te tiens, tu me tiens, par la barbichette » ? Il paraît que Kalem est imbattable, mais je suis sûre que toi, forte comme tu es, tu peux le vaincre!
-C’est vrai que tonton K, il rigole jamais et il est trop rigolo, je vais essayer!
-C’est un adversaire de taille!
-Tu dis n’importe quoi, il est tout petit tonton K !
-Kalem ! Je crois que Chloé souhaitait vous dire quelque-chose !
-Bordel, je trouve cinq minutes pour faire la sieste et v’là que la mégère pet’sec vient me recoller la mioche dans les basques. Qu’est-ce qui me vaut ce…. AIIIIE ! MAIS POURQUOI ELLE ME TIRE LA BARBE?
-Je te tiens, tu me tiens, par la barbichette... »

***

Elie regardait avec circonspection la petite pilule au centre de sa paume. Elle avait l’habitude des créations de son ami nain, et c’était souvent une histoire de pile ou face. Allait elle tomber sur une de ses réussites absolues, chef d’œuvre de réalisation à la pointe de la chimie moderne, ou était-ce encore un échec retentissant qu’elle s’apprêtait à tester en avant-première ? Le commandant Capslock étant aux commandes de l’A.E.R.O.N.E.F., elle ne pouvait décemment lui demander d’ingérer le médoc douteux à sa place… Quoique… Non. Décidément elle ne savait absolument pas comment manœuvrer la cage volante et il était bien trop dangereux de s’y essayer paumée dans une grotte souterraine avec un ex-marine potentiellement en mauvais état après ingestion de substance inconnue. Peut-être devrait-elle dénoncer le nain aux autorités de lutte anti-drogue ? S’il n’était pas risqué pour elle de se faire arrêter pour piraterie et qu’il n’était pas son ami, elle l’aurait sans doute fait. Et en y songeant, elle le dénoncerait probablement si ça pouvait lui sauver la peau. Ce n’était pas de l’égoïsme, après tout, il était son ami, que ne ferait-il pas pour elle ?

« Commodore ?
-Oui, Madame Barbara?
-Pourquoi chuchotez-vous et pourquoi vous ne m’appelez pas Elie?
-Mh… Question de prudence, je suppose.
-Mais il n’y a personne autour !
-Prudence vis à vis de vous, j’entends...
-Cette grotte me fait froid dans le dos, on n’a même pas croisé une seule chauve-souris, c’est bizarre, non ? Dites, vous avez bien repéré par où nous sommes passés ?
-Euh…
-Comment euh ?
-C’est à dire que… Je croyais que c’était vous qui…
-Ne pas s’énerver Elie… Tu es à bord d’une cage volante, ne t’énerves pas ! SURTOUT NE T’ÉNERVES PAS! A QUOI CA SERT D’ALLER SECOURIR DES GENS PERDUS SI ON SE PERD AVEC ??!!
-Vous criez là...
-Vous, avez raison, calme, aucune raison de s’inquiéter. Passez moi l’escargophone.
-L’escargophone ?
-Celui que les hommes de Rachel ont mis dans le sac !
-Le sac ? »

Capslock se fit tout petit. Il n’avait pas l’habitude des missions en petit comité. Pas l’habitude d’être acteur de ce genre d’expériences. Lui il était là pour être le cerveau des opérations, le stratège, celui qui envoie ses hommes en repérage tout en faisant passer ses troupes d’élite par derrière avec pour mission d’attaquer sur le flanc pour leurrer ces satanés pirates pris en chasse depuis belle lurette après que ses D.R.O.N.E.S aient repéré l’endroit exact où se planquait le chef. Là il devait agir de lui-même et se voyait face à des difficultés bien plus grande que celle de gérer un siège : penser à emporter les affaires et gérer la feuille de route.

« Je dois avouer que puisque vous aviez la pilule de maître Kalem, je pensais que c’était vous qui vous occupiez de la direction.
-La pilule ! Mais oui, c’est ça ! Nous sommes sauvés, vous allez la manger et nous retrouverons notre chemin !
-Pas de problème, je suis votre homme.
-Montrez-moi seulement d’abord comment piloter la cage, là !
-Comment ça ? Je peux très bien m’en charger aussi…
-Simple précaution... »

***

« Attention la tête ! Houlà, c’est pas passé loin, siffla Sigurd. J’me demandais, si toutefois tu connaissais la réponse, mais comment on règle la hauteur de vol de la cage ? C’est le moment où tu me dis, boaaah, j’en sais rien, on avance et ça passe, c’est ça?
-C’est le D.R.O.N.E qui donne les impulsions vers le sol quand on s’approche trop du plafond, répondit Edwin, dont la confiance en son engin ne parvenait pas à contrebalancer sa peur actuelle. Le commodore m’a assuré qu’ils étaient suffisamment formés pour gérer tout ça.
-Ben dis donc, sont efficaces ces bestiaux. Autre question : comment ça se passe en cas d’attaque pirate ? Je veux dire, si les assaillants commencent à balancer des projectiles ou autres trucs contondants et franchement pas marrants vers nous. On ferme les yeux et on attend que ça passe?
-Pourquoi faut-il que vous posiez des questions intelligentes et effrayantes?
-Naaaaaan, mais t’en fais pas, ce que je disais c’était juste théorique. Pis t’es un Marine, tu dois bien pouvoir nous tirer d’une telle situation, c’est quoi ton point fort ? Le tir ? La tactique ? L’esquive ?
-La planque?
-Okay, donc de nous deux, c’est moi la caution muscles ? Bwahahaha, mais qui s’est chargé de former les équipes ? Passe moi l’escargophone, je vais aller râler et demander un rapatriement avant qu’il nous arrive quelque-chose de trop grave…
-On n’a pas d’escargophone.
-De toute façon je disais ça pour plaisanter, je sais bien que si j’appelle on va m’envoyer dans les… Attends attends, répète un peu ? On n’a pas de ?
-Non non, on n’en a pas.
-Et le petit gastéropode tout mignon que tes collègues ont collé au fond d’un sac avec pleeeein de nourriture censée nous remonter le moral au cours de cette expédition idiote et inutilement dangereuse?
-J’ai laissé le sac là-bas. De toute manière, l’escargophone ne nous aurait été d’aucun secours, les cavités dans lesquelles nous nous trouvons empêchent les communications non filaires de passer comme vous avez pu le constater tout à l’heure lorsque nous n’arrivions pas à joindre les navires égarés.
-Communication non filaires ? Gné ?
-Des communications sans fil.
-Je vois, merci de me prendre pour le plus parfait des imbéciles... Et du coup ça marcherait comment des communications filaires ?
-Comme ça ! »

Edwin sortit de sa poche arrière une petite araignée qui, tout comme les escargophones ordinaires, disposait d’un petit combiné disposé sur son abdomen. Sigurd remarqua le long fil translucide qui partait également de celui-ci et filait en ligne droite vers leur point de départ. Il leva un sourcil circonspect à l’attention d’Edwin qui se dépêcha de lui faire un rapide exposé de sa petite invention. Les ondes vibratoires de la communication, au lieu de passer par les airs comme pour un simple escargophone, transitaient le long du fil tissé par l’araignée qui s’allongeait à mesure que la distance entre les deux petites bêtes augmentait. Par contre, il n’avait pas encore mis au point de système pour rembobiner le fil quand il faudrait se rapprocher de nouveau.

« Il faut dire que c’est la première fois que j’ai vraiment l’occasion de le tester. C’est une bêta. Comme on a les escargophones, on n’a pas trop besoin des arachnophones usuellement. Mais là, j’ai sauté sur l’occasion des mauvaises communication pour le tester !
-C’est vraiment drôle comme tu ne trembles plus de peur quand tu es à fond dans ton bidule.
-Vous voulez le tester ? »

***

Après quelques délibérations à bord du navire de commandement, il avait été décidé – non sans de vives protestations du nain – de dépêcher une chaloupe pour partir à la rescousse des deux cages de sauvetage. La commandante Syracuse s’était elle-même proposée pour mener l’expédition et avait tenu à embarquer avec elle Haylor et Kalem, ainsi que deux de ses hommes qui seraient préposés à la rame. La question principale était désormais de savoir dans laquelle des grottes il convenait d’aller, sachant que du souvenir de chacun, Elie et Capslock avaient pris la grotte de droite et Sigurd et Edwin celle du milieu à gauche. Mais peut-être était-ce l’inverse ? Ou l’une des cages était partie à gauche et l’autre avait préféré le centre droit ? Après tout, la pénombre avait pu tromper leurs regards et tout compte fait, pas grand monde n’avait vraiment regardé.

« Vous ne préférez pas qu’on attende de voir s’ils reviennent d’abord ? Demanda Haylor.
-Pour une fois que j’suis d’accord avec la mégère…
-Si nous attendons et qu’ils se perdent, nous mettrons beaucoup plus de temps à les retrouver, expliqua Rachel. Tandis que si nous partons maintenant, que nous rétablissons le contact avec les deux cages et que nous continuons l’exploration sans se précipiter…
-Je vois. Mais comment être sûres que nous prenons le bon chemin ? Objecta de nouveau Evangeline.
-Eh, j’ai beau être petit, j’existe, pourquoi vous accordez sûr au féminin?
-Parce que nous sommes deux femmes, on est plus nombreuses...
-Et les deux types qui s’apprêtent à ramer là?
-Ce sont des Pnjs qui n’ont même pas de nom, tu ne vas pas chipoter...
-Ce serait bien mon genre...
-C’est fini vous deux? Pour tout vous dire, Eva, je n’en ai absolument aucune id… EUREKA !
-QUOI ?
-Les escaméras !
-Les escaméras ?
-Les D.R.O.N.Es de Capslock, ils sont bien équipés d’escaméras ?
-Euh… Probablement ?
-Alors on va les repérer grâce à ça ! SOLDATS ! »

Une demi-douzaine de Marines passa la tête par dessus le bastingage pour s’enquérir des desiderata de leur supérieure. Bien rapidement, elle leur ordonna d’aller chercher un des techniciens de Capslock dans les plus brefs délais. C’était bien connu, la Justice n’attendait pas. En moins de temps qu’il ne fallu à Kalem pour épuiser le quart de son vocabulaire d’injures adéquates dans ce genre de situations, une jeune femme à l’air vif arriva.

« Commandante ?
-Vous faites partie des responsables du projet D.R.O.N.E, je ne me trompe pas ?
-C’est bien ça commandante.
-Vous pouvez avoir accès aux escaméras des deux D.R.O.N.E envoyés avec les A.E.R.O.N.E.F ?
-Ca devrait être possible, mais pas dit qu’on y voie grand-chose. Il fait sombre dans les grottes, cela dit, peut-être que…
-Quelque-chose me dit que votre hésitation devrait me réjouir.
-Il faut que je vérifie, mais peut-être qu’ils font partie des D.R.O.N.E équipés de lumino-dials. Si le commodore a bien goupillé son affaire, ce dont je ne doute pas, ça devrait être le cas.
-Eh bien, faites au mieux. »

Elle repartit aussi vite qu’elle était arrivée et deux très longues minutes s’écoulèrent. Kalem entama la seconde moitié de son registre d’insultes et Haylor commença à se plaindre du froid. Mais rien n’ébranla l’optimisme de l’officière de la Marine. Tant qu’elle aurait une chance de rejoindre les équipes perdues de recherche, elle n’abandonnerait pas. La technicienne reparut. Bonne nouvelle, les A.E.R.O.N.E.F étaient bien équipés de lumino-dials, mauvaise nouvelle, ça captait très mal et on n’obtenait qu’une vingtaine d’images par minutes, difficile de se faire une idée. Le nabot héla l’équipage, quémandant une corde pour les remonter, voire pour se pendre, ce serait plus rapide. Haylor adressa une petite moue à Rachel qui signifiait certainement : le destin est contre nous, pourquoi lutter ? Et même les deux soldats avaient commencé à ramener les rames à l’intérieur de la chaloupe. La commandante céda.

KRULUKRULUKRULUKRUK
« Vous entendez ? Fit elle avec espoir aussitôt qu’elle entendit la très lointaine sonnerie.
-Non, j’entends rien, sauf une décérébrée de la Marine qui a l’espoir de partir chercher des gens qui sont bien trop écervelés eux-même pour pouvoir partir en autonomie dans des toutes petites grottes de rien du tout… Si ça se trouve, avec mes pilules, ils ont déjà trouvé les bateaux, sont en train de revenir et on s’est affolés pour rien.
KRULUKRULUKRULUKRUK
-Vous entendez, là ?
-Ah, je dois admettre qu’on dirait la sonnerie d’un escargophone. Mais malade, genre très malade.
-Gastérordure...
KRULUKRULUKRULUKRULUKRUK
-COMMANDANTE, ON AVAIT OUBLIE DE VOUS PRÉVENIR, MAIS LE LIEUTENANT NOUS AVAIT CONFIE CA AVANT DE PARTIR ! QU’EST-CE QU’ON FAIT ? ON DÉCROCHE ?
-ENVOYEZ-LE MOI, JE M’EN OCCUPE !
-TENEZ ! »

Le soldat fit un geste pour envoyer le petit combiné à sa commandante. Rien de plus simple, elle était en bas, lui en haut, ça faisait la taille d’une balle, elle levait les deux mains. Hop ! Quelques mètres plus bas, cela lui atterrit directement dans les mains.

« AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHH, MAIS QU’EST-CE QUE C’EST ? UNE ARAIGNÉE !!!
Plouf.
-…
-…
-...
-Euh… Commandante. Je crois que c’était l’arachnophone du lieutenant que vous venez de faire tomber dans l’eau... »
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-Je me serais attendue à ce que vous soyez moins… sereine. Vous allez bien ?, demanda Rachel avec sa douceur usuelle.
-Bien sûr. Je n’ai pas froid maintenant que j’ai ce qu’il me faut. Pourquoi ça ?

D’un geste, elle tira sur les étoffes qui couvraient ses épaules pour mettre en évidence le châle de laine d’angora de Tanuki qu’elle portait par-dessus son manteau. Y retourner d’accord, mais pas sans ce qu’il fallait pour se prémunir de la fraîcheur ambiante à la surface de l’eau. Elle avait aussi emporté son balai, au cas où.

-Sigurd, perdu au milieu des cavernes ?, hasarda la commandante.
-Ah. Non, non. Il n’y a pas de raison qu’il lui arrive quoi que ce soit pour l’instant.
-Bah oui, être perdu dans un grand trou d’balle caverneux, froid et humide avec des champignons qui poussent de partout il a rien à craindre, c’en est un lui aussi. Et à moins qu’il se soit écrasé avec l’invention débile de Capsgueule, il est trop haut pour se prendre les tsunamis surprises. Pas comme, vous savez : nous.

Evangeline passa son regard vitreux des yeux rouges de Rachel aux vilaines stalactites du plafond rocailleux qu’elle scrutait jusque-là, songeuse, puis enfin sur Kalem qui venait de ronchonner pour ce qui lui semblait être la soixantaine-vingtième fois depuis qu’ils s’étaient engagés sur la chaloupe. Estimation prudente. Le nain était frustré que l’opération de recherche ait été maintenue, avec en prime la même équipe reconstituée pour retrouver la trace des équipes de sauvetage. Alors que, bon, ça n’était pas comme s’ils n’avaient pas des centaines de trouffions parfaitement sacrifiables à envoyer dans des missions suicides de ce genre. Non, il fallait que ça soit eux, les compétences rares, que l’on risque en premier.

Le plan était pourtant simple : remonter le fil de l’arachnophone jusqu’à la première nacelle et s’assurer de pouvoir retourner sur ses pas en marquant régulièrement les parois de la caverne à grands coups de canon à peinture. L’un des soldats préposés aux rames avait eu la présence d’esprit, ou le réflexe idiot, de se jeter à l’eau pour repêcher l’araignée et le fil de soie pratiquement invisible mais étonnamment robuste qui les reliait au duo Marlow-Dogaku. La pauvre bête, qui se débattait déjà pour résister aux vagues qui la ballottaient cruellement, se réfugia vite sur le crâne du marin, lui-même rapidement repêché par les filets d’Haylor.

Haylor qui manqua de retourner toute la barque en la déséquilibrant complètement à soulever sans se poser de question, faisant hurler de rage un Kalem épouvanté face à tant de bêtise. Il fallut que tous se coordonnent pour se répartir selon les instructions de l’autre rameuse, qui grimaça à se torturer les méninges pour résoudre une équation d’équilibrisme jamais rencontrée à ce jour.

Mais finalement, ils purent sauver l’animal, conserver son fil, ainsi que le marin au réflexe salvateur.

Mauvaise nouvelle : l’arachnophone n’aimait pas du tout l’eau et était beaucoup trop terrorisé pour être utilisable, au point d’avoir abandonné son fil. Le petit animal refusait maintenant de quitter le crâne du marine qui l’avait sauvé, trouvant ici son unique refuge dans ce monde de ténèbres.

Le concerné levait régulièrement les yeux au ciel sans être capable d’apercevoir l’araignée, que sa collègue tentait parfois d’amadouer en lui parlant doucement ou en lui tendant les doigts, sans succès. Elle essaya même de lui donner des sucreries en puisant dans ses rations de survie, obtenant une première réaction favorable de la bébête poilue.

Tout ça dans le dos de la commandante Syracuse qui prenait bien soin de ne PAS tourner les yeux en direction de ses subordonnés. A ceci près qu’elle avait la sensation brulante que l’araignée fixait intensément sa nuque et qu’elle pouvait, à tout instant, effectuer un bond d’une puissance prodigieuse pour se jeter frénétiquement sur elle.

Comme maintenant, flaira-t-elle en se retournant subitement, les bras dressés devant elle, prête à hurler de toutes ses forces quand la vile créature plongerait dans ses cheveux et sous son uniforme pour lui planter ses deux affreux crochets microscopiques et ses huit sales, terribles papattes velues pour les frotter à même sa peau, tout ça en vue de creuser sa chair et d’y dissimuler ses œufs qui gangréneraient son corps le temps d’une longue agonie avant d’y éclore, lentement, trèèèès lentement, pour la transformer en femme-ruche-araignée mutante comme ce serait sûrement le cas pour ses deux soldats qui constitueraient le premier point d’infestation de l’équipage du Stentor avant que ne commence la grand invasion des…

-HHHHHHHHHHHHHHhhhhhhhhhhhhhh !

Prise d’un énorme frisson, Syracuse manqua de se jeter à l’eau en sursautant sans que personne ne s’en rende compte. Et décida finalement de se repositionner pour garder la créature diabolique dans son champ de vision tout en mettant un maximum de distance entre elles.

-J’ai totalement confiance en CAPSLOCK et dans toutes les inventions qu’il pourra nous proposer, répondit finalement la sorcière à destination de Kalem. Ils ne risquent rien. Je connais personnellement près d’un tiers de ses ingénieurs qui sont des anciens du Tarmac… et le commissaire Marlow a l’air tout aussi fiable.
-Je me porte garante d’Edwin et de ses inventions, confirma Rachel. Même quand ça a l’air un petit peu trop original, ça marche parfaitement bien. Ou alors il le précise.
-Je m’en doute. C’est même très agréable de le voir gagner en confiance quand il s’enthousiasme pour ses inventions. Non, poursuivit-elle à l’intention de Kalem. A la limite, je serais plus inquiète au sujet des pilules que vous leurs avez données.
-MES PILULES SONT TRES BIEN, PAS COMME LES CONNERIES DE COLONEL GRANDE GUEULE.
-Je suis déjà montée dans un de ses canons à bulles pour un vol de je ne sais combien de dizaines de kilomètres et m’en porte très bien.
-ET MOI J’AI INJECTE UNE SERINGUE ENTIERE DE REQUINQUANT DANS LE CUL DE TON BLONDINET POUR LUI RAVIVER LES MICHES QUAND IL S’EST FAIT CHOPPER COMME UNE GROSSE MERDE.
-Et je réalise que je ne vous ai pas suffisamment remercié pour cela. Mais je le pense vraiment : merci infiniment. A vous, à Jurgen, à Edwin. A tout le monde. Mais maintenant… Kalem. Vous remarquerez tout de même que c’est vers vous et personne d’autre que je me suis tournée quand j’avais besoin d’un chimiste. Parce que je suis convaincue que vous ferez ça beaucoup mieux que CAPSLOCK ou Marlow le pourraient.
-Tu sais ce que j’en pense des compliments et de la flatterie, la bourge ?
-J’imagine. Alors pour ma défense, je dirais maladroitement que les nacelles avaient l’air d’une solution en apparence moins risquée.
-Que dalle ! Son truc c’est pas un A.E.R.O.N.E.F. mais un C.E.R.C.U.E.I.L. volant. CERCUEIL pour Capsconnerie Expérimentale Risquée Charmant l’Union Exaspérante des Idiots de Luvneel.
-Fiou, ça n’est pas très sympa mais c’est assez joli.
-Je suis sûre que vous la ressassez en boucle depuis des heures. Mais je respecte également.

-Non mais vraiment, insista Kalem, je comprends toujours pas pourquoi vous êtes tous aussi fans de ce guignol. Il vous vend un gros clapet à lapins volant et vous vous êtes faits enfumés par son gros clapet de crétin qui sert à jamais rien quand les ennuis débarquent. Faîtes le décompte et réfléchissez, Panpeeter on est venus lui changer ses couches tellement il se faisait dessus, Norland on l’a pas vu essayer quoi que ce soit il devait se terrer sous une couette quand Taro a débarqué, et Manshoon il s’est barré comme une grosse merde en abandonnant les meubles. Mais ça il était pas vraiment le seul à l’avoir fait donc ça partage sûrement la faute.

« Et sur Kanokuni… ». Non, même là il n’avait pas vraiment pris les choses en main à un moment critique, songea Haylor en essayant pourtant de retoquer le nabot. C’était Gravelor Boboryboum, un autre ancien militaire reconverti dans la Dendenvision pour produire des dessins animés et émerveiller les petits comme les grands, qui s’était distingué à ce moment.

Pourtant, avec sa réputation, pour l’estime qu’ils avaient de lui et le nombre de fois qu’il s’était montré utile, CAPSLOCK avait forcément déjà réussi à…

-Je réalise que vous avez tout à fait raison.
-Bien sûr que j’ai rai…. attends, comment ça t’es d’accord avec moi, la bourgeoise ? C’est un piège ?
-Eh bien, il apparait que CAPSLOCK n’a jamais été capable de surmonter une situation de crise majeure. Qui ont pourtant… presque toutes… été résolues par d’autres personnes.
-« Presque toutes ». C’est marrant, j’ai cru entendre Manshon et ça me fait sourire. Parce que pour sauver Sigurd l’autre jour là y’avait beaucoup de monde mais pour sauver Kalem et Elie perdus chez les mafieux là y’avait plus personne. D’ailleurs c’est encore le cas maintenant, on va chercher Sigurd et l’binoclard, par contre Elie que dalle, hein ?
-…
-Vous êtes des merdes.

Rachel manqua d’objecter. Pour toutes les bonnes raisons : c’était circonstanciel, ils avaient un fil qui les reliait directement à la cabine d’Edwin, ils le remontaient naturellement pour aller au plus simple et l’auraient aussi fait si les passagers avaient été inversés. Et pour tout ce qui avait pu se passer dans le passé, elle ne doutait pas que quel qu’ait été le problème, ça n’avait évidemment pas d fait d’une mauvaise volonté.

Mais d’un autre coté… à voir la hargne du nain, la façon dont Jorgensen considérait quotidiennement Sigurd et comment celui-ci le lui rendait quand il ne l’évitait pas, il y avait évidemment une querelle de fond qui les empoisonnait. Un abcès qui méritait d’être déterré et traité proprement s’ils voulaient réussir leur voyage.

Malheureusement, ça n’était vraiment pas le moment. Mais c’était précisément dans les moments difficiles que ces ombrages remontaient : en réaction, la sorcière se releva soudainement, visiblement contrariée et nerveuse. Crispée, plutôt. Sans détourner les yeux de Kalem qui la foudroyait du regard, mais sans faire mine de lui répliquer quoi que ce soit. Elle avait la gorge trop sèche et enrouée pour ça, et se contentait de le toiser en retour.

Mais avant que Rachel ne décide d'intervenir, Haylor toussa dans sa manche pour s’éclaircir la gorge, et articuler :

-D’accord, j’ai compris. Je vous laisse vous occuper de Sigurd, je me charge de l’autre nacelle.
-Hein ?

D’un claquement de doigts, elle diffusa autour d’elle un nuage de vapeurs qui s’agglutinèrent à hauteur de ses jambes. Et qui s’étirèrent en direction du plafond, formant un simulacre d’escalier sur lequel elle s’engagea pour s’élever de quelques mètres dans les airs. Une fois suffisamment élevée, elle enjamba son balai et s'envola derechef dans l'autre direction.

-Elle est pas partie pour les chercher toute seule quand même ?
-Ne me demande pas si elle est assez conne pour ça parce que je connais la réponse.

*
*     *
*


Pour la dix-millième fois depuis le début de l’expédition, Valmorine se sentait totalement dépassée. La baronne faisait de son mieux pour être présente et prendre part aux évènements, mais que pouvait-elle bien faire ? Rien, évidemment. Et personne n’exigeait davantage de sa part. Ce qui était mauvais signe, d’ailleurs. Elle le savait parfaitement.

Cela n’empêchait pas son esprit de vagabonder dans les pires perspectives pour s’y perdre en remords. Déjà, la baronne se voyait coucher sur papier comment ils avaient réussi à perdre ONZE navires sur une simple lame de fond, avant même d’arriver sur le nouveau monde. Elle peinait à déterminer s’il lui serait plus douloureux de l’expliquer à son mari, bercé d’espoirs quant à l’opportunité que tout cela pouvait représenter pour eux, ou aux ministres qui ne feraient pas grand cas d’elle en cas d’échec mais qui la renverraient dans son placard administratif. Pour l’éternité.

Peut-être s’était-elle enfoncée trop profondément dans ses maussaderies, parce qu’elle n’avait pas fait grand cas des deux perroquets qui avaient rejoint son épaule avec une délicatesse qui ne la surprenait même plus, et qui relevait pourtant de l’exploit compte tenu de la taille de leurs serres. Les deux tenaient chacun dans leur bec un crayon glané on ne sait où, sans donner l’impression de vouloir s’en servir pour l’instant.

Jusqu’à ce que l’un d’eux se frotte contre sa tête pour attirer son attention, et lui désigner de son bec la fanfare des marines qui avaient commencé à se rassembler en grande pompe sur le pont. Chacun armé de son instrument, et sous les ordres de Jurgen qui s’échinait à les disposer ça et là afin de…


«̵̧̡̢̨̛̖͓͎͚͚̱̦͉̣͎̤́̈́̓̔̿̄̈́̋̑̄̊̐̍̚͠ͅ ̵̙̻͎̣̰̲͖͓̞͇͉͍̰̍̆̈ͅ♪̸̳̑♫̵̗̩͈̭͙͉̙̱̽̈̃̿̇͒̄̿̒̐͐̍̏͜͝♪̶̡̦̟̦̬̘̖̼̟͉͔̙̇̾͗́̆͋♫̸̡̢̡̝̞̩̦͙̖̰̪̰̫͈̤͓̓̽̈́̈́́͋̇̌͑͒̉͐̌̄̚͘͝ͅ♫̷̡͖̥̞̥̘̖̹͇̘́̇̓̈̾́̕ͅ♪̴̧̖̣̰͖̙̟͉̙͍͕̮̼̪̜̓̓̽͗͂͠♪̷̼̗͇͎͎̫͈͇̀̊͗͊̑̍͒́̄̾̏̍͝͝♫̷̛̫̅͂̈́̊̅͒̔̀̐̆̂͒̔͛♫̷̢̭̭͈̪̝̹͈̖̮̬̯̺̔̈́͌̊̂͋̃͒̂̃̔͐̒͛̄͝͝♪̶͖̍̂́́̉̔͑̇̽̉͊͂́̅̕͝♫̵̢̧̢̼̪̙͈̭̤̥̹͉͖̪͔̮̥̔♪̸̳̰͉̩̲͒̔͗̊̓̉̂̄̀̀̄̐́♫̶͇̲̺͕̖̤̥͎̰̞̠̳͋͂̑̈͛̒̐̓͆̚♫̸͔͗̽̐̍̇̈́̏͘͠♪̵̛͙̦͔̠͕̟̼̥͚̜̯̥̠̄͒̆̂̐͒͐͋̽̍̔̽͋͜͜♪̸̦̳͐̍̿̓̚♫̶̢̠̜̘̱̫̟̺̺̞̘̫̜͛̌̚♫̷̧͕̬̼̼͔̖̘͔̘̦̖̼̎͊͑͂̌̃͒͑̕͠ ̵̯̙̹̙͓͓͎̣̘̞̆̀̈̔́̏̓̐́̅!̷̢̟̞̠͙͈̬͚̙̖̼̼͓͒̒̌͂̕ͅ ̷̛͇̭̣͙̘͉̈́͗̔̓͊̀͗̏̂̏̎͊̒̚»̵̧͉͍̱̰̺̖̗̘̼̳̠̗̪̫͆̒̽̍͗̈͊̈̈́̓͠


Ca n’avait même pas de nom.

-PAR LES SAINTES NOISETTES DE NORLAND, ARRÊTEZ !


«̵̧̡̢̨̛̖͓͎͚͚̱̦͉̣͎̤́̈́̓̔̿̄̈́̋̑̄̊̐̍̚͠ͅ ̵̙̻͎̣̰̲͖͓̞͇͉͍̰̍̆̈ͅ♪̸̳̑♫̵̗̩͈̭͙͉̙̱̽̈̃̿̇͒̄̿̒̐͐̍̏͜͝♪̶̡̦̟̦̬̘̖̼̟͉͔̙̇̾͗́̆͋♫̸̡̢̡̝̞̩̦͙̖̰̪̰̫͈̤͓̓̽̈́̈́́͋̇̌͑͒̉͐̌̄̚͘͝ͅ♫̷̡͖̥̞̥̘̖̹͇̘́̇̓̈̾́̕ͅ♪̴̧̖̣̰͖̙̟͉̙͍͕̮̼̪̜̓̓̽͗͂͠♪̷̼̗͇͎͎̫͈͇̀̊͗͊̑̍͒́̄̾̏̍͝͝♫̷̛̫̅͂̈́̊̅͒̔̀̐̆̂͒̔͛♫̷̢̭̭͈̪̝̹͈̖̮̬̯̺̔̈́͌̊̂͋̃͒̂̃̔͐̒͛̄͝͝♪̶͖̍̂́́̉̔͑̇̽̉͊͂́̅̕͝♫̵̢̧̢̼̪̙͈̭̤̥̹͉͖̪͔̮̥̔♪̸̳̰͉̩̲͒̔͗̊̓̉̂̄̀̀̄̐́♫̶͇̲̺͕̖̤̥͎̰̞̠̳͋͂̑̈͛̒̐̓͆̚♫̸͔͗̽̐̍̇̈́̏͘͠♪̵̛͙̦͔̠͕̟̼̥͚̜̯̥̠̄͒̆̂̐͒͐͋̽̍̔̽͋͜͜♪̸̦̳͐̍̿̓̚♫̶̢̠̜̘̱̫̟̺̺̞̘̫̜͛̌̚♫̷̧͕̬̼̼͔̖̘͔̘̦̖̼̎͊͑͂̌̃͒͑̕͠ ̵̯̙̹̙͓͓͎̣̘̞̆̀̈̔́̏̓̐́̅!̷̢̟̞̠͙͈̬͚̙̖̼̼͓͒̒̌͂̕ͅ ̷̛͇̭̣͙̘͉̈́͗̔̓͊̀͗̏̂̏̎͊̒̚»̵̧͉͍̱̰̺̖̗̘̼̳̠̗̪̫͆̒̽̍͗̈͊̈̈́̓͠


-STOOOOOOOOP ! QU’EST-CE QUE C’EST QUE CETTE MONSTRUOSITE ? N’AVEZ-VOUS DONC AUCUNE NOTION D’ACOUSTIQUE ? CESSEZ TOUT SUR LE CHAMP VOUS ALLEZ NOUS TUER !

Littéralement. La vague cacophonique, complètement polluée par l’architecture unique de la Flaque, fut réverbérée par les parois dans une déflagration auto-entretenue qui se nourrissait du jeu de l’orchestre au point de faire vibrer l’espace. De l’air ambiant à la mer souterraine et aux contours de la caverne qui grincèrent tous de douleur. Quelques pierres tombèrent du plafond tandis que plusieurs stalagmites se révélèrent à eux en vibrant légèrement. Stalactites, également.

Autant de signes qui incitèrent la fanfare à se stopper immédiatement. Jurgen avait même entamé un mouvement pour plaquer au sol un joueur de trombone qui tardait à s’arrêter, ce dernier l’esquivant de peu en se jetant spontanément à terre dans un cri de surprise.

Ce qui arraché un grand éclat de rire à Chloé, probablement la seule créature vivante sur des kilomètres à la ronde à avoir trouvé quelque chose d’amusant dans tout ça.

A l’inverse de Valmorine qui se pinça profondément le bras pour se forcer à reprendre contenance et donner bonne figure. Diplomate et avenante, rassérénante à défaut d’être sereine, telles étaient ses manières.

Alors la baronne s’avança jusqu’aux musiciens et le sergent-chef, parfaitement engageante devant leurs mines pataudes.

-Sergent Krieger, s’il vous plait, expliquez-moi. Qu’est-ce vous avez fait ?
-Je voulais émettre un signal sonore, madame. Pour signaler notre position. Comme une balise de détresse, ou un phare. Je me suis dit que les navires disparus pourraient nous retrouver à l’oreille si nous jouions de la musique.
-Ou croire que nous sommes un monstre marin en rut qu’il faudrait à tout prix éviter, glissa sournoisement Yaombé en se joignant à eux.
-Eh, on n’insulte pas la fanfare !
-J’avais plutôt l’impression d’insulter les monstres marins.
-Ha. Très drôle.

Le sergent-chef Krieger n’apprécia pas la blague, contrairement aux deux perroquets qui s’effondrèrent pratiquement de rire, et même de Valmorine qui échoua à réprimer un sourire. Bien qu’il sembla gonfler de volume, l’officier resta d’un teint de marbre et d’un calme olympien.

-Vous ne pouvez pas nier que c’était une idée.
-Et même une très bonne idée, renchérit l’esclave royal. Il faudrait juste… adapter.
-Il serait plus raisonnable de faire fonctionner la fanfare par à-coups, poursuivit la baronne. Et privilégier un tempo très espacé, adagio au maximum. Non, je raconte n’importe quoi, votre notion de phare était plus pertinente. Juste une note à intervalles réguliers en s’assurant qu’elle ne se fasse pas écho pour éviter de reproduire… un tremblement de grotte. Mais avec les instruments que vous avez… je comprends que la commandante a privilégié la portabilité et…

Elle s’interrompit, incapable de trouver comment dire avec tact que Rachel avait surtout rassemblé de quoi faire le maximum de boucan en encombrant le moins possible ses hommes.

Ce qui n’avait rien de surprenant, songea Valmorine. Ils parlaient de la marine, pas d’une bande de ninjas : bien sûr, qu’ils allaient s’équiper de quoi faire le plus de vacarme possible pour bieeen appuyer leur présence. Des cornemuses, des percussions… et en fin de compte, quelques instruments à vents et à cordes qui se prêteraient à plus de délicatesse. Bon, à mieux y regarder, il y aurait de quoi faire, en fait.

-Regardez, si vous demandez seulement à… ces trois musiciens, ainsi que ce petit groupe, et cette femme, et… éventuellement ceux-ci de jouer, ça devrait bien se passer. NON NON NON PAS COMME CA, s’exclama-t-elle en voyant Jurgen s’improviser chef d’orchestre et guider son chœur d’artiste avec beaucoup top d’énergie. Il faut le faire tooouuuuuuut doucement, regarder. Je vais peut-être… est-ce que je peux vous donner la mesure pour la démonstration ?
-Euh… faîtes. D’habitude c’est l’adjudant Egon qui se charge de ça, mais il était de corvée d’inventaire sur un autre navire, donc j’ai improvisé.
-Merci. Je vais… aaah, c’était pour ça les crayons, merci, s’adressa-t-elle aux perroquets qui lui tendirent leurs baguettes de fortune avant de prendre leur envol pour rejoindre Chloé. D’accord, nous allons faire un premier test très bref pour tester notre environnement. Regardez.

De sa seule main valide, la baronne donna un simple coup de baguette, ne permettant à la fanfare de ne livrer qu’une note délicate avant de lui couper les vivres. C’était bien suffisant : tous purent aisément distinguer l’unique pointe claironnante percer l’obscurité et résonner agréablement jusqu’à s’estomper petit à petit…

Et revenir sonner à leurs oreilles avec une intensité moindre que la première fois.

-Vous avez entendu ?, s’amusa Valmorine.
-C’est le son qu’on a fait, oui.
-Donc il y a de l’écho. Est-ce qu’on ne peut pas s’en servir ?
-Je réfléchis, intervint son mentor. Je vois de quoi tu parles. Les chauve-souris utilisent des sons pour se repérer dans l’espace. Les dauphins, les baleines, d’autres animaux marins aussi. Est-ce que la structure de la grotte nous permettrait de nous en inspirer ?
-Et comment voulez-vous que nous réussissions à faire ça ?, demanda Jurgen.
-Si tonton Kalem ou Binocles ou le monsieur qui énervent maman étaient là ils auraient trouvé quelque chose, eux !, s’invita Chloé.
-Bof, ils auraient surtout réussi à trouver un acronyme farfelu à nous présenter avec ça, rejeta Konan. Pour leur « invention » en elle-même…
-Vous ne les aimez pas ? Ils sont gentils pourtant.
-UN SONAR !, s’exclama Jurgen.
-Je vous demande pardon ?
-Je viens de me dire, « qu’est-ce que tu ferais si tu étais Marlowe ». Et j’ai eu très envie d’aller me terrer dans une bibliothèque. Mais je suis sûr qu’ils auraient inventé un S.O.N.A.R. ! Système d’Orientation Naval… à Acoustique Réflective ?
-Mon dieu. C’est contagieux. Progression de l’épidémie à hauteur de 20% des cadres dirigeants de l’expédition.
-Baaaah, ça passe non ? Elle était nulle ?
-Moi j’l’ai trouvée très bien, M’sieur Barbu !


Et pendant que le conciliabule de l’Acronymie Française se réunissait pour déterminer si la proposition de Jurgen était recevable ou non, l’esclave royal se retira brièvement pour cogiter dans coin, suivi par sa protégée qui le considérait avec curiosité.

-Si nous recoupons correctement nos informations et que nous arrivons à mesurer correctement l’écho, peut-être. La vitesse du son. De mémoire. Trois cent quarante mètres par seconde ?
-Tu es sérieux ?
-C’est une information connue pour qui s’intéresse un tant soit peu à la physique. A partir de là, il suffit de mesurer combien de temps s’écoule entre le moment où nous jouons une note et celui où celle-ci nous revient.
-Mais s’il y a des angles ? Comment est-ce que le son ricoche ? Et pour avoir une mesure précise ? Ca doit être impossible.
-Je sais. Je réfléchis. Mais au moins, nous sommes à l’arrêt donc il n’y aura pas d’effet Doppler à prendre en compte.
-Le quoi ?
-Tu ne peux rien y faire, laisse tomber. Je te propose que tu continues avec l’orchestre. Au moins
-C’est une fanfare, pas un orchestre !
-Mh. Oui, tu as raison.

Aussi la baronne s’en retourna aux musiciens, ravi d’enfin avoir quelque chose à faire pour se sentir vaguement utile dans toute cette histoire. Avec la fanfare, ils pouvaient constituer un phare auditif qui pourrait permettre aux navires de les retrouver.

Le problème, c’est qu’un son à peu près similaire et pourtant radicalement différent de celui qu’avait produit Jurgen un peu plus tôt se fit alors entendre. La caverne trembla beaucoup moins que la première fois. Et les humains, beaucoup, beaucoup plus.


G̸̢͇͔͇̦͚̳̬͇͈̠̎͑͛́̆̔̅̾̉́̕͜͠Ŗ̸̗̙͈̞̼͕͈͚̪̼͉̜͐̇̔̓̀̐͑̅̓̃̚A̸̡͈̗͉̯̖͓̔͑́͑̌̈̂̐́̈́͊͒̓̾̽ͅÖ̴͕͙̗̘̫̖̞̙͕̺́̓͠Ų̵̟̬͈̯͎͔̠̙̰̝̳͖͕̩͍͔͚̐̀̍̅͆̀̔̕ͅU̴̡̧͈͎̰̝̭̠͓͔̹̜̰͊̔̎̍̎̈͒̔̒͛͊̾͒͐͘͝ͅÙ̶̧̖͂̀̃̑̋̒͛͘͠ͅŲ̵̡̖̱̹̜̱͈̰̖̫̗̘͔̳͐͐͐͐̾́̓̐͘͜͝ͅH̴̢̘̲̪̥̲̳̩̰̹̣̻̰̭̿͒̃̊̆̄̈́́̃̒̉͜,̸̛̗̬̠̭͙͌̓̒̌͒͐̉̍͆̇̒͒ͅ ̸̧̡̤̣̣̭̗̖͎̞̘̫͒̒͊̕Ģ̴̢̤̩̥̮̬̬̱͖͍̩̑̓̈͌Ŗ̴̛͈͈̙͉̻̮̭̭̺̲̯̙͕͓̠̝̯͍̗͐̉͊̀A̷̧̹̻͖̰̯̤̝̣̟͕̟̺͎͊̂́̀̂̅͊̒̄̇̇̍͐͘͘ͅƠ̵̢̟̬̬̘̑̔̅̀͒̌͗͛͊̚̚͝Ų̵͕̹̜̞̰̪͇̤̪̓͜Ṳ̸̖̝̳̘̤̱̻̠͓͕̞͓̽ͅU̵̢͕͉̥̭͚̎̇̀͋͠H̵̨̧̜̭͓̥͈̦͇̗̱̜̼͎̰̏̎̄̊͒̈́͝!̷̧͙̼̖͔̘̳̙̱͔̝̯̜̣̹̲̘͒̑͊̈́̾̄̓̒̀̍͐̕ͅͅ


-Vous avez entendu ?, demanda inutilement Jurgen.
-Oui. Ca c’est pas le son qu’on a fait par contre.
-On avait dit quoi sur les monstres marins déjà ?
-En rut ?
-Ah non non non non non je refuse, s’enflamma la baronne. S’il vous plaît. Je vous assure que si nous nous retrouvons à attirer un crabe géant qui essaie de s’accoupler avec le stentor je vais jeter l’éponge. Accepter beaucoup de choses, tout à fait, je peux le faire, mais pas ça.


R̷̠̹͎͍͖͇̱̘̩̆̆ͅE̵̛̲̺͎̦̻̳͖͙̙͒̏͛̂̇͘-̷̧̢̨̖͉̰̯͊̆͂̾̄̃͊̎̓̀̈̂͑̋͝G̴̨̖͋̓́̌̃̒̎̽͠͠R̶̡̧̡̫̥̞͚̫͈̬̖̠̯̎̔̒̈͛͐͗͗̄͠A̶̡̛̤̜̼͈͓̼̮͚̜̞̜͖̪͎̿͊̇͌̈́͛͜͜͝͠O̴̡̱͙̞̹͙͕͉͇͖̞̝͕͉͇͊̅̍́̅͗̊̽́͑̉̓̾͊̅U̴̲̮̖̥̖͈͔̦̘̺̫̯̫̬̔̒́̿̿͛͋̈́͛̈̇̌͛Ṳ̵̮̤̬̗̥̯́̚Ụ̷̧̨͇͉͉͇͎̞̂̒̍̈́̓̀̒͗̕Ȗ̶̧̗̯̤͕̪̦̗̲̎͐H̷̨̛̪̤̞̺̠̃̾̐̄͛̃̃́̀ͅ,̸̧̢̛̛͖͇̘̯͈̪̩̪͎̦̖̹̣̘̑́͑̐͋̇͌̓̽̎̈́̃́̚ ̸̡̧̡̢̩̗̰̬̹͈̱̣͔͍͔̿̆͆͂̀͂͋̀͘͝G̶̨̠̰͉̖̼̦͎̺͈̫̻̖͙͗͌́͒̏̋͘R̶̨͚̞̩̫̻̈́̾́͗͛̉͛̊̏̀̕͠͝Ą̶̛̥̥̫̌̅̃̎̂̈́̂̾̍̂̅͆͘͝ͅỌ̷̢̦̻̗̙́͊̄̿̀̈́͜U̶͍̘͓̟̖̍̈̈́̍̋̋͒͐̽̀́̀̋͐͘̚͠ͅÙ̵͔̼̯̒Ṷ̵̢̢͙̻̝͚͓͓̗̞̮͆̀̐̌̏H̷̛̛̛̘͔̑̈̏̕͝͝!̶̝̿̃́͒̿͐̇͌̈̂͒̅̓̍̕͠͠


-Bon, euh, vite, vite, réfléchissez, paniqua Valmorine. Qu’est-ce que nous pourrions envoyer comme signal qui réussirait à éloigner un monstre marin ?
-Hein ?
-Eh bien, si nous l’avons attiré avec un bruit de monstre marin disponible pour l’accouplement, nous pourrions l’éloigner en faisant le son de… quelque chose… d’autre. Je ne sais pas, moi. Le son d’un monstre malade et contagieux ?
-Kalem il dit souvent que Maman c’est le bruit qu’elle fait quand elle mange, mais elle m’a interdit de faire pareil qu’elle donc je peux pas vous aider Madame.
-C’est gentil, Chloé, mais je ne pense pas que ça va nous aider aujourd’hui. Et tu peux m’appeler Valmorine, je t’en prie.
-D’accord, Madame Valmorine.
-… j’étais sûre que tu allais faire ça.
-Je m’en charge, indiqua l’esclave en s’avançant jusqu’au pont arrière du navire.

Mais personne ne l’écouta, tout le monde commençant à paniquer furieusement en scrutant la caverne d’où provenait le cri de mort qui menaçait de les dévorer tous. Ils ne pouvaient évidemment rien voir dans les ténèbres, mais le son de la bête, son souffle lourd qui témoignait de l’énorme machinerie qui l’alimentait en oxygène, les remous qui leur parvenaient sous la forme de vagues choquant contre la coque du navire, constituaient autant d’indices qui présageaient quelque chose d’inquiétant.

Le seul qui restait calme fut Konan, s’imposant au champ de vision de chacun avec ses deux perroquets, l’un niché sur le renfort de cuir de son épaule, l’autre sur sa canne et son reposoir caractéristique.

Il leur adressa alors un signe de main, auquel les perroquets répondirent en se mettant à claironner une note unique. D’abord sur un ton grave oscillant sur une faible amplitude, un son relativement faible mais étrangement captivant. Qui gagna en intensité lorsque l’homme frappa son bâton contre le sol.

Et là, le cri des perroquets s’éleva tout en résonnant de plus belle dans la caverne, sans discontinuer, prenant de l’ampleur jusqu’à frôler la limite de ce qui restait tolérable pour une oreille humaine.

Une note qu’ils maintinrent pendant une bonne trentaine de secondes une fois à cette hauteur.

Et quand ils s’arrêtèrent…

Tous tendirent l’oreille, sans succès. Plus un bruit, si ce n’est celui des vagues qui avait retrouvé un rythme régulier. Et pourtant, chacun sentait encore le chant des deux oiseaux faire écho dans son crâne. Mais plus dans la caverne.

A noter que celle-ci n’avait pas tremblé cette fois ci, alors que la fanfare avait fait vibrer ses murs pour sensiblement autant de bruit.

Et d’un coup, tous regardèrent le mentor de la baronne avec un intérêt nouvellement décuplé, lui qui avait toujours été une figure intrigante mais discrète et sans grande influence jusque-là. Mais personne n’osa lui demander quoi que ce soit. Pas même sa protégée, qui n’en menait pas plus large que les autres.


*
*     *
*


-Wooooh. C'est bien ce que je crois, qu'on voit en contrebas?
-Je ne vois rien?
-Moi je vois du vide, précisa Sigurd. Regarde, j’avais pas fait gaffe mais on aperçoit encore la cascade derrière nous. Et là on survole... rien du tout, justement. Ça doit être un genre de grand bassin plus bas, si on descend. Lac souterrain. Mais je serais incapable de juger de la profondeur de ce trou, continua-t-il en se penchant prudemment par-dessus la nacelle. Si des gens sont tombés c’est une catastrophe.

Il envisagea un instant de cajoler les mouettes guidant l'A.E.R.O.N.E.F. pour les inciter à perdre de l’altitude, mais se ravisa. Il n’avait pas suivi de formation de maître-mouettier, et n’avait jamais été doué avec les animaux, même ceux dressés pour obéir à l’homme dans un cadre militaire. Prendre des libertés n’était probablement pas une bonne idée, d’autant plus qu’Edwin avait l’air à peu près aussi dégourdi que lui pour…

Non, c’était peut-être le juger un peu vite, en fait. Le commissaire était connu pour être un bricoleur après tout. Mais même, ne pas tenter le diable. D’autant plus que la voix hésitante d’Edwin n’était pas ce qui mettait le plus en confiance. Il avait beau comprendre pourquoi, Sigurd ne parvenait toujours pas à trouver normal qu’il puisse impressionner qui que ce soit, appeler au respect ou alors, pire que tout, intimider qui que ce soit :

-Je crois que tu… vous… tu…
-Alors moi j’ai dit, je m’aligne sur toi, je propose qu’on se tutoie mais c’est toi qui décide. T’as le droit de changer d’avis pour la quatrième fois c’pas un prob’.
-Est-ce que tu pourrais m’expliquer ce que c’est que ce cratère ?, se décida Edwin. Je ne savais pas que l’on pouvait rencontrer du… relief dans la flaque. Qui ne porte plus très bien son nom de flaque, là. Et j’essaie de comprendre… nous sommes au niveau de la mer, et nous venons de dépasser une cascade qui donne sur un lac marin qui se situe donc en dessous du niveau de la mer. Attends, est-ce que c’est seulement possible ou pas ?
-Hahaha, j’adore ta tête. C’est bien d’avoir des gens qui cherchent à comprendre des trucs compliqués, ç’comme ça que les choses avancent. Surtout quand c’est des gens intelligent en fait. Mais tu vas avoir du mal je crois. Le truc, c'est que la flaque est un labyrinthe tridimensionnel en fait. Plusieurs strates, je veux dire. Je crois que ça a fait mal au crâne de pas mal de gens niveau lois de la physique quand ils ont voulu rationaliser tout ça, mais y'a des endroits où tu peux avoir trois, quatre, cinq étages de lacs souterrains qui se superposent, un peu comme dans un gros immeuble.
-Je ne sais pas si Bernoulli et Venturi seraient d'accord avec ça.
-Bernoulli, c'est les boîtes à champignon ça ?
-Champi...? Tu confonds avec Pétri! Bernoulli a travaillé dans la continuité de Newton pour établir la relation entre en la vitesse d'un fluide et la pression qui...
-Euh... je plaisantais pour la boîte, hein.

Mais c’était peine perdue, le jeune officier avait débuté un cours magistral sur les savants précités et leurs découvertes, et dieu seul savait qu’il n’était pas près d’arrêter. Il débitait ses explications avec une passion et un enthousiasme tels que le blondinet ne se voyait pas l’interrompre brutalement pour lui dire que ça ne l’intéressait pas. Ca lui aurait donné l’impression de priver un chiot de sa peluche préférée, et de le forcer à l’abandonner en lui donnant des coups de pied en pleine mâchoire pour le faire fuir. Alors, au lieu de ça, Sigurd se contenta de ne pas écouter l’exposé, regardant simplement Edwin avec des yeux de poisson mort tout en pensant à une infinité de choses qui n'avaient rien à voir. Les maths, il pouvait probablement suivre. Pas de la physique à un niveau aussi poussé que ce que présentant Marlowe. Pour faire illusion, le blondinet se contenta d'opiner régulièrement quand l’autre semblait le solliciter. Sans que ce dernier ne lui laisse la moindre occasion de l'interrompre, de toute manière. Sauf peut-être pour poser une question intelligente, mais ça, Sigurd n’en avait pas.

-Est-ce que tu as compris ?
-Non.
-Oh, pas grave, je vais réexpliq…
-NON NON NON CA IRA JE SUIS UN SINGE SERT A RIEN D’INSISTER ! Chuis pas assez intelligent pour ces choses-là, tu vas nous faire mal à tous les deux.
-Mais non, ça n’est pas une question d’intelligence. Enfin, si, mais tu n’as pas de souci à te faire. Il faut juste…
-Je ne suis pas intéressé non plus donc ça marchera pas. C’est comme essayer de nourrir un… bélier en lui donnant une entrecôte, je pense pas que ça fasse.
-Oui mais le bélier c’est un problème physique, alors que là…
-Boaaaah eh on se comprend hein. Ah tiens il pleut ici.
-Pleut ?

Edwin s’en retrouva surpris, mais Sigurd ne plaisantait pas : il y avait bien un épais rideau de « pluie » qui occupait l’espace au-devant d’eux, rendu visible par l’éclairage de leur véhicule ainsi que par les rais de lumière qui perçaient au travers des crevasses du plafond. Crevasses qui, en de nombreux endroits généralement impraticables, relaient sporadiquement la Flaque à la surface. Et il y en avait un certain nombre ici, ce qui donnait lieu à la création de paysages absolument saisissants.

Cette pluie, qui n’avait rien à voir avec les puits de lumière, constituait une intempérie inattendue qui intrigua les mouettes jusqu’à ce qu’elles cessent d’avancer, peu motivées à l’idée d’aller se mouiller les plumes. Elles pouvaient le faire, bien sûr. Mais même à elles, ça leur semblait bizarre. Aussi se retrouvèrent-ils à l’arrêt.

-Tu m’expliques ?, demanda le commissaire à son aîné rayonnant de bonne humeur.
-Ah c’est moi l’prof maintenant ? Chouette ! Enfin, mouette. Alors le truc chelou ici, comme je l’ai dit… imagine un mille-feuilles de lacs superposés. Ca ne devrait pas tenir. La magie des choses fait qu’il est irrigué à la fois par le haut et par le bas. Grosso modo, je comprends que c'est les lacs et les glaciers de Redline qui alimentent en eau par les strates supérieures, et que y'a un deuxième cycle de l'eau qui se fait depuis les profondeurs. Mais faudrait être sacrément amoché pour aller vérifier ça, même si t'étais un homme-crabe. Ou un homme oiseau. Et le fait que y’ait ce double apport donne pas mal de trucs bizarres.
-Bizarres dans le genre ?
-Mes préférées c’est des joyeusetés du genre escalators aquatiques, des tunnels en pente jusqu'à cinquante degrés où le courant de l'eau remonte. Y'a aussi des grottes verticales qui fonctionnent comme des ascenseurs, parfois à sens unique, parfois aller-retour. Un peu comme des geysers, mais en moins soudains ? J’ai jamais osé balancer un navire dessus pour progresser mais je sais que des gens l’ont fait et que c’est le genre de trucs qui fait serrer les fesses en se demandant qu’est-ce qu’on a bien pu faire dans la vie pour devenir aussi con.
-Mais comment est-ce que c’est possible ?
-Je sais que y'a plusieurs systèmes de marées qui se chevauchent mais j'ai pas les détails. Genre trois ou quatre. J'en parlais avec Eva' l'autre jour, elle m'a dit que y'avait des peuplades d'hommes poissons qui avaient établi des calendriers pélagiques pour documenter tout ça. Par contre j'ai lâché l'affaire quand elle a sorti son encyclopédie de l'occulte et que j'ai vu la tronche du machin, les tracés sataniques c'est niveau maternelle en comparaison. Et ils ont un signe astrologique c'est genre, Hippocampe de Corail de Glace du cinquième palais, ascendant Espadon de Granit Marin. Bref c’est un peu comme l’astrologie, des trucs bidons vaseux pondus à partir de machins bien foutus qui servent à complètement autre chose.

Sigurd s'interrompit pour sourire. En général, c'était sa compagne qui débitait ce genre d'informations improbables sur des sujets de niche. Mais là, c'était son sujet à lui.

Sa bonne humeur se teinta néanmoins de remord et d’un voile d’inquiétude, parce qu’en face de lui, Edwin virait au rouge. Possédé par l'esprit collectif de la Connaissance, le génie en herbe balayait mentalement toutes les possibilités mécaniques qui pourraient justifier de tels miracles.

-Les travaux de Matthew Fontaine Maury n'ont jamais rien mentionné de tel.
-Qui ça ?, demanda Sigurd avant de grimacer en réalisant son erreur.
-Le célèbre Matthew Fontaine Maury, le père de l'océanographie et de la météorologie moderne ! Ancien officier de la marine contraint d'abandonner le service en mer du fait de blessures graves à la hanche et au genou dans l'exercice de ses fonctions, ce héros a ensuite passé sa vie à étudier les courants marins et météorologiques des sept mers du monde avant de...
-Neuf mers, l'interrompit Sigurd dans l'espoir de couper court à sa présentation via une distraction. Si c'est pas plus. Il y en a au moins neuf.
-Euh... j'ai repris une expression populaire, c'est tout. Mais en recomptant... quatre blues, deux à l'équateur, et Calm Belt. Ça fait sept.
-La flaque huit, la mer céleste neuf. Mais je crois que les puristes découpent la mer blanche en plusieurs strates. Et me demande si les poissons en rajouteraient pas pour ce qu’il y a en desous.
-J'en ai souvent entendu parler, mais est-ce qu'elle existe vraiment? La mer céleste. C'est le genre de choses qui ont l'air tellement impossible. Parce que bon, rien depuis les travaux d'Otto Von Guericke n’atteste de la… possibilité pour que des cumulus capables de soutenir le poids d'un navire puissent...
-Je sais pas mais je sais que ma miss et ses jouets farfelus sont réels, trancha Sig’. Et qu’ils viennent de là bas. Elle balance vraiment des boules de feu. Donc on peut pas dire non. Désolé.
-Certes…
-T'as l'air d'avoir un peu de mal quand même. Sûr que tout va bien ?
-Ca. Ira, articula le jeune officier en ravalant sa contrariété. Je sais qu’il ne faut pas que je sois trop à cheval sur la normalité, c’est un écueil dans lequel de nombreux scientifiques se sont perdus. Le Professeur m’avait prévenu que plus je m’approcherai de la route de tous les périls, plus je me heurterai à des choses que la science ne sait pas encore expliquer. Et qu’elle ne pourra peut-être jamais expliquer. Pas sans établir de nouveaux référentiels dans lesquels poser nos hypothèses de travail.
-Le Professeur ? Avec une majuscule, carrément ?
-Un génie, extrêmement pédagogue, que j’ai eu la chance de côtoyer brièvement. Très brièvement. Mais c’est une longue histoire.
-Mmmh. Ben en tous cas, je me dis que ça serait marrant de te voir en tête à tête à échanger avec Haylor. Ça serait le duel de la rationalité scientifique contre la geek de l'occulte.
-Miss Haylor m’a plutôt l’air rationnelle… et je n’aime pas du tout cette notion de duel contre elle…
-Ouais, elle est très rationnelle. Elle voit que ses coquillages lui permettent vraiment de balancer des boules de feu et des éclairs, elle sait qu'elle a vraiment appris à contrôler ses chaînes et ses nuages par la pensée, donc elle y croit. Dur de dire non. Pour le reste, elle est ouverte, du coup. Et c’est pour ça que des fois, je me fais séquestrer à une heure du matin dans des discussions abracadabrantes sur la possibilité que le monde ait été créé en l’état il y a cinq minutes et que nous nous soyons tous faits implanter de faux souvenirs.
-Mais… c’est impossible à réfuter. Ou à prouver.
-JUSTEMENT. ET QUAND CA ARRIVE ELLE ME LANCE UN DEBAT JUSQU’A TROIS HEURES DU MATIN, TU COMPRENDS MA DOULEUR ?

Sigurd s’exclama avec un peu trop d’énergie, de sorte que sa voix explosa dans la caverne et se retrouva amplifiée par l’écho ricochant qui leur revint de partout. Pas de tremblement, heureusement.

Par contre, en dessous d’eux, une voix émergea en réponse à la sienne :


A L’AAAAAAAIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIDE ! J’AI ENTENDU UNE VOIX ? JE SUIS COINCE ! VENEZ A NOTRE SECOURS !
IL Y A QUELQU’UN ?



-Oh putain. C’est le géant là, je reconnais sa voix ! C’est comment déjà son nom ? Je suis nul pour ces trucs. CAPITAINE GROS PETONS, OU FIERS PETONS JE SAIS PLUS, VOUS ALLEZ BIEN ? VOUS ETES EN BAS ? Merde, comment on va faire ça.
-Je peux faire descendre l’appareil, signala Edwin. Je fais ?

Au final, tout timoré qu’il était, il n’attendit même pas que Sigurd lui donne confirmation pour commencer la manœuvre.
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Avec la prudence et la circonspection qui le caractérisait comme à l’accoutumé, Edwin faisait tout doucement descendre l’A.E.R.O.N.E.F. vers les profondeurs de l’abysse. Sigurd se penchait par-dessus bord – mais pas trop non plus, un cahot était si vite arrivé – et hélait le Géant, essayant de le localiser à l’oreille.

Finalement, une fusée de détresse jaillit du fin fond et s’éleva presque jusqu’à leur hauteur.

« Là, à bâbord ! S’enthousiasma Sigurd. Attends, sur un bidule volant, faut dire bâbord ou à gauche ?
_ Normalement, on dit à neuf heures.
_ Youpi, on manquait justement d’un nouveau référentiel pour pas se comprendre. »

Tout en continuant leur descente, les deux compères finirent par distinguer la grosse tête de Bébert Fier-pétons qui dépassait tout juste de l’eau. Près de lui flottait sagement sa ceinture cabine d’où le reste de l’équipage faisait de grands signes à l’A.E.R.O.N.E.F.

Quelques manœuvres supplémentaires et l’équipe de secours put se poser sur le toit de la cabine pour être rejoint par Alphonse Ravioli, le dévoué second de Bébert.

« Alors, Al, vous nous expliquez la situation ? Lui demanda Sigurd en s’extirpant du prototype.
_ Ben on a été emporté par la grosse vague et on a chuté ici, résuma sobrement le corsaire d’un haussement d’épaule. Pas d’casse, sauf que le patron, i’s’est retrouvé coincé.
_ Coincé ? Mais comment ça, coincé ? S’inquiéta le capitaine Dogaku.
_ Ben coincé, insista Al. Y’avait un trou, il a glissé d’dans et maintenant, ‘l est coincé à la taille, ça bouge plus, ni dans un sens ni dans l’autre. Coincé, quoi.
_ Heu… Excusez-moi, intervint timidement Edwin tout juste sorti de l’A.E.R.O.N.E.F., mais le capitaine Fier-petons est un géant, non ? Qu’est-ce qui l’empêche de se dégager tout en force avec sa puissance démentielle ?
_ Tu t’y connais en géant ? S’étonna Sigurd.
_ Ben non, mais je connais Rachel. C’est presque pareil, non ?
_ Parce que c’est une géante miniature ?
_ Pour l’avoir déjà vu en action, je pensais plutôt qu’elle a forcément du sang de géant dans les veines, mais géante miniature, ça marche aussi, tiens.
_ Ben non, ‘l’arrive pas, il est coincé de chez coincé, répéta Al. Pis faut qu’on trouve une solution fissa pass’qu’depuis qu’i’ bouche le trou, le niveau du lac, i’ fait qu’monter et i’ pourra bientôt plus respirer si ça continue.
_ Vous en avez de bonnes, vous, tiqua le capitaine Dogaku. Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse dans cette situation ? On est pas une vraie équipe sauvetage, juste deux péquins lambda et un prototype volant. En plus, on est même pas au même niveau que le Stantor, alors tintin pour faire venir des renforts.
_ L’urgence est visible, on ferait mieux de s’y mettre, affirma Edwin. Alors, c’est quoi le plan, Sigurd ?
_ Je viens de dire qu’on allait pas pouvoir faire grand-chose, bougonna l’intéressé.
_ Oui, mais là, on a pas de temps à perdre, alors il faut qu’on passe à l’étape de la solution, répéta le commissaire. Donc, c’est quoi ton plan ?
_ Non mais attend : pourquoi c’est à moi que tu poses la question ? Voulut savoir Sigurd.
_ Ben c’est comme ça qu’on fonctionne depuis le début, non ? Pointa Edwin. Tu nous dégottes un plan génial et je bidouille ce qu’il faut pour l’appliquer. Non ?
_ Non, non, pas du tout, moi je me contente de faire des blagues absurdes pour détendre l’atmosphère.
_ Ah non mais tu peux appeler ça comme tu veux, pas de soucis en ce qui me concerne.
_ Je rêve, mais c’est que t’y crois vraiment en plus ! Heu… Hé bien, il faudrait qu’on plonge pour agrandir le trou, hasarda Sigurd sans aucune inspiration.
_ Ok, je vois, commença à réfléchir Edwin.
_ Non, tu peux pas voir, objecta le capitaine Dogaku. Y’en a bien pour dix mètres d’eau sous la surface, on va pas plonger, pis on a pas ce qu’il faut pour creuser quoi que ce soit et…
_ Mais si, c’est super simple, s’enthousiasma derechef le commissaire bricoleur. Il nous suffit de reconvertir l’A.E.R.O.N.E.F. en bidule sous-marin !
_ Comment ça ?
_ On a une grosse poche d’air à flottabilité positive ! Souligna Edwin tout excité. Donc pas de soucis pour remonter. En le lestant avec des boulets de canons, on coule jusqu’en bas et en abandonnant les lestes, on remonte ! Poussée d’Archimède, tout ça ! En plus, la ceinture-cabine de Fier-petons est conçue pour être étanche, on a donc tout ce qu’il faut pour isoler un caisson hermétique. Par ailleurs, avec dix mètres d’eau, on n’aura pas à se soucier de la pression ! Hmmm… Si c’est pour la bonne cause, ils ne devraient pas s’opposer à ce qu’on leur emprunte un hublot, non ? Ça serait carrément mieux pour y voir quelque chose.
_ Ah ouais, carrément. Fit Sigurd. Donc je balance la moindre idée débile et toi, tu la rends réalisable, cash ? Tu sais que maintenant que je le sais, je vais carrément en abuser, hein ?
_ C’est trop cool, j’ai jamais bricolé autant de trucs variés ! C’est vraiment la mission la plus géniale de toute ma vie !
_ Bon, je te fais confiance pour le… la reconversion de l’A.E.R.O.N.E.F. en…  en machin subaquatique… Nan, va falloir qu’on lui trouve un nom, à ton nouveau bidule.
_ Me demande pas ça à moi, ch’uis vraiment nul pour ce genre de choses, se défendit Edwin. On peut pas juste l’appeler submersible expérimental ?
_ Si, mais ça serait beaucoup moins drôle. T’inquiètes, je vais trouver un truc. Vas-y décris-moi le machin !
_ Mais je l’ai même pas encore commencée ! Signala le bricoleur.
_ À d’autres, t’as sûrement déjà des tas de plan en tête, affirma Sigurd. Est-ce qu’il sera beau ?
_ Bien sûr !
_ Nan, ok, mauvaise question, on a sûrement pas les mêmes standards esthétiques. Je veux dire, d’aspect harmonieux ? Symétrie, cohérence structurelle, tout ça… Précisa le capitaine.
_ Ah non, parce qu’il nous faut une aile de stockage pour les surtonneaux, expliqua joyeusement Edwin.
_ Les surtonneaux ?
_ Des tonneaux de poudres dans des tonneaux, pour les protéger de l’eau sinon ça pète vachement moins bien. Et une mèche lente pour faire tout détonner en même temps ! Et du lest, pour pas qu’ils remontent à la surface, tiens…
_ Heu… Ok. Et je vais devoir monter avec ça, moi ? Fond plat ? En obus ?
_ Plat, pour que la foreuse soit au plus près du sol, c’est plus simple, répondit le bricoleur comme si c’était une évidence.
_ Quelle foreuse ?
_ Celle dont on va avoir besoin pour creuser le sol et y déposer les surtonneaux de poudres, précisa Edwin. Si on veut faire un maximum de dégâts à la structure, il faut qu’on fore le sol et y dépose les surtonneaux plutôt que d’essayer de les faire exploser en surface.
_ Ok, c’est bon, j’y suis ! S’exclama triomphalement Sigurd. Ça sera un Bélandre Asymétrique à Translation Haptique en Yoyo par Système de Conception Archimédien et Pilotage en Habitacle Étanche !
_ C’est super long à dire, ça, non ?
_ D’où l’acronyme : B.A.T.H.Y.S.C.A.P.H.E !
_ Wow, joli.
_ Hé, cruciverbiste de quinze ans d’expérience. »

Aussitôt dit, aussitôt fait, Edwin rameuta tout l’équipage de Fier-petons et commença à cannibaliser joyeusement l’A.E.R.O.N.E.F. et les stocks de la ceinture-cabine pour préparer au plus vite l’opération de sauvetage du pauvre Bébert.

*
*     *

Ailleurs, autre part sur la Flaque…

Dans les tripots les plus sordides des Blues, lors des plus angoissantes nuits d’orages, à l’heure où la braise se meurt dans les cheminées et où la pénombre oppressante reprend ses droits, les plus vieux loups de mer aiment à raconter de vieilles légendes oubliées des doctes et des argenteux. Comme celles des deux divinités jumelles primordiales qui régissent la course du monde : Essor et Déclin. Et que, mus par quelques caprices connus d’elles seules, il arrive que ces entités jettent leur dévolu sur des individus en particulier, marquant de leur sceau la destinée qui les attend. Les élus choisis par Essor volent de succès en succès, s’étoffent, progressent et font toujours mieux. Alors que ceux désignés par Déclin voient toutes leurs entreprises tourner au fiasco, la moindre manigance leur pète à la gueule et leur vie n’est plus qu’une catastrophique succession d’épreuves désastreuses et éminemment douloureuses.

Tout en contemplant les restes brisés et tordus de leur A.E.R.O.N.E.F., le capitaine Barbara, alias Elie Jorgensen, n’était pas loin de croire que ces histoires à dormir debout avaient un fond de vérité et que Déclin l’avait bel et bien dans le collimateur.

La jeune femme se passa la main sur le visage en soupirant théâtralement pour bien marquer tout son dépit et son infinie colère rentrée. Avant de reposer un regard aussi méprisant qu’accusateur à l’encontre du pauvre capitaine CAPSLOCK qui, tête piteusement rentrée dans les épaules, se préparait à subir la plus grosse et mémorable engueulade de sa vie. Encore.

« Je… » hésita Elie en tapotant nerveusement ses doigts entre eux, cherchant ses mots.
Non, faux départ. C’est qu’elle voulait être bien certaine de trouver les bons mots pour transmettre sans erreur le fond de sa pensé au gros nigaud qui lui faisait face.

Tout avait pourtant bien commencé. Ou presque. Après un rapide topo sur la façon dont on dirigeait l’A.E.R.O.N.E.F., la jeune femme avait pris les commandes et laissé le soin au capitaine CAPSLOCK d’ingérer la douteuse graine miracle de Kalem. A posteriori, Elie se félicitait d’avoir confié cette basse besogne à l’ancien Marine : à peine eût-il fini de la mâchonner qu’il avait perdu la vue. Rideau, noir complet, rien de rien.
Mieux valait lui que elle, non ?

Ce n’est qu’après quelques minutes que CAPSLOCK avait commencé à… à… voir… des… trucs ?
C’était difficile à expliquer pour le premier concerné, alors ce n’était sûrement pas la jeune femme qui allait pouvoir l’expliciter mieux que ça. Néanmoins, de ce qu’elle avait saisi, il voyait des genres de petites flammes. Des étincelles incandescentes. Bref, un marqueur visuel indiquant des formes de vie.
Kalem était un génie !

Le seul problème, c’était l’absence de mode d’emploi inné. Les petites flammèches étaient-elle plus loin ou indiquaient-elle des formes de vie plus petite ? Chaque escarbille pointait-elle un être humain ? Ou tout du moins intelligent ? Ou CAPSLOCK venait-il de se transformer en fantastique  sonar à zone de pêche ? Et jusqu’à quelle distance sa perception s’était-elle étendue ? Et pourquoi tant de questions et aussi peu de réponses ?
Ce foutu nabot et ses demi-solutions foireuses !

Et c’est là que Déclin entrait en scène. Hurlant subitement « LÀ, LÀ ! JE LES VOIS !! » – mais qui, bon sang ? – CAPSLOCK avait pris d’autorité les commandes pour les guider jusqu’à « EUX » – mais qui !??.

Déjà en temps normal, Elie était légèrement accroc au contrôle et ne voyait pas d’un très bon œil que ses subordonnés prennent des initiatives de leur propre chef. Surtout vu la qualité de ses subordonnés depuis qu’elle avait atterri à Luvneel. Mais lorsque ledit subordonné s’appelait CAPSLOCK et qu’elle était présentement à trente mètres dans les airs dans un véhicule volant expérimental au beau milieu de la Flaque, alors oui, on pouvait carrément dire qu’elle haïssait qu’autrui prenne des initiatives personnels sans la prévenir.
A fortiori quand ledit subordonné était accessoirement aveugle après l’ingestion d’une graine encore plus expérimentale que leur l’A.E.R.O.N.E.F.

Bref, CAPSLOCK n’avait absolument pas calculé les stalactites présentes et éventra bien évidemment leur poche de gaz. Le petit dirigeable dégringola jusqu’au plancher des vaches avec la grâce et la légèreté d’un poulet lesté de plomb. Et encore heureux qu’Elie soit parvenus à arracher les commandes des mains du capitaine, sinon ils auraient au mieux loupé la petite bande de cailloux qui effleurait la surface à flanc de parois, au pire, percuté directement ladite parois.

Et donc maintenant, ils étaient paumé au beau milieu de nulle part, dans l’impossibilité de prévenir qui que ce soit de leur sort et sans plus le moindre moyen de locomotion.
Oui, en cet instant, Elie était un tantinet courroucé par le tour fort peu satisfaisant qu’avait pris toute cette opération.
Et elle entendait bien le faire savoir comme il s’entend à son misérable compagnon responsable de toutes ces récentes avanies.

« Mon cher capitaine, commença Elie d’une voix glaciale, savez-vous que vous êtes en train de surpasser Sigurd dans la catégorie des gros emmerdeurs qui n’ont rien d’autres à faire que de ME POURRIR LA VIE !?
_ Ben…
_ Sérieusement, qu’est-ce que je vous ai fait pour que vous teniez à ce point à rendre ma vie si misérable !? Insista la jeune femme. Pourquoi cette vendetta et, surtout, QUAND EST-CE QUE VOUS ALLEZ ME LAISSER TRANQUILLE !?
_ Je n’ai pas…
_ Panpeeter ! Clama Elie. Moi, je voulais juste rouler ma bosse et aider les gens dans le plus parfait anonymat… et par votre faute, je me suis retrouvée avec une prime du Gouvernement Mondial aux miches !
_ C’est-à-dire que…
_ Manshon ! Poursuivit implacablement la pseudo-corsaire. Vous foutez le bordel, vous comportez plus bas que terre avant de filer, la queue entre les jambes et avec toutes vos conneries, je me retrouve cloîtrée des années chez les mafieux !
_ Certes, mais…
_ Et maintenant que j’ai enfin la possibilité de goûter à une paix bien méritée avec ma fille sur Luvneel, il faut QUE VOUS ARRIVIEZ AVEC VOS GROS SABOTS POUR TOUT FOUTRE EN L’AIR ! ENCORE !!
_ Alors en fait…
_ MAIS C’EST PAS UN PEU FINI, OUI !! QU’EST-CE QUE JE VOUS AI FAIT !? VOUS COMPTEZ VOUS ACHARNEZ JUSQU’À QUAND !? S’IL NE DOIT EN RESTER QU’UN, DITES-LE TOUT DE SUITE QU’ON RÈGLE ÇA SUR LE CHAMP, NOM DE NOM ! Surtout que j’ai mes chances tant que vous êtes aveugle !
_ Si vous avez fini, pourrais-je en placer une ? »

N’ayant toujours pas recouvré la vue, CAPSLOCK n’avait pas pu apprécié le visage bien cramoisie du Corsaire Barbara. Sinon, il en aurait deviné que le mieux à faire en cet instant était de garder sa langue. D’autant que le visage d’Elie virait maintenant carrément au pourpre furieux tandis qu’une grosse veine palpitait brusquement sur son front. Oui, ce fut fort dommage pour CAPSLOCK car, s’il était aveugle, il n’était par contre pas sourd. Ses tympans furent donc aux premières loges pour entendre tout ce qu’Elie avait à lui reprocher.

Ajout pour la Flaque

► [1628] Rififi en sous-sol :
Une rumeur récurrente est régulièrement remontée aux gradés du G-0. On raconte que certaines cavernes de la Flaque seraient hantées et que qui tend l’oreille peut entendre les sombres mugissements d’âmes en peine, errant éternellement, prisonnière sous Red Line, et en voulant à toute formes de vie.
Une expédition montée par la Marine Scientifique a permis de capter, enregistrer, amplifier puis décoder l’étrange signal sonore. Leur étude a permis de démontrer qu’en présence d’incroyables conditions encore mal comprises, un signal sonore semble pouvoir se réverbérer presque à l’infinie dans les boyaux de la Flaque, circulant en boucle dans divers réseaux de galeries et chambres de résonance. En vérité, le signal décroît faiblement à chaque passage et ne devrait donc plus être audible d’ici une dizaine d’années.
Quand au contenu dudit message, il semble s’agir de reproches hautement colorés d’une femme très en colère contre un certain capitaine. L’enquête piétine quant à savoir de qui ou quoi il peut bien s’agir.

Événement joué : en parallèle de la lecture de cette brève. Oui, oui, en ce moment-même.



« … -OUS SIGNALE QU- … »

Autre ajout pour la Flaque

► [1628] Du cycle de vie des Homards Barboteurs :
Chaque été, les Homards Barboteur effectuent de grandes migrations pour trouver leur partenaire reproducteur. En effet, les Homards Barboteurs Femelles ne se trouvent que sur GrandLine, tandis que les Homards Barboteurs Mâle vivent uniquement dans le Nouveau Monde. Néanmoins, par des mécanismes et des trajets encore mal connus, les Homards Barboteurs se retrouvent sous Red Line, au sein de la Flaque, pour la période de reproduction.
La femelle pond environ 35 000 œufs. Après l'éclosion, la larve planctonique est libérée dans le milieu marin et migrera mystérieusement vers Grand Line ou le Nouveau Monde.

Tout ceci n’a bien évidemment rien à voir avec la choucroute qui nous concerne mais permet d’épargner la sensibilité de tout à chacun, à défaut de celles des oreilles de ce pauvre CAPSLOCK.

Événement joué : Tous les étés, c’est la grande histoire de la Vie ! ’fin, juste pour les Homards, hein. Pas pour CAPSLOCK. Mais non, voyons, le pauvre, vous imaginez ?



Après avoir enduré le plus gros savon de toute sa carrière, le capitaine CAPSLOCK se sentait très misérable. Il savait bien qu’il n’était pas tout à fait à la hauteur de la réputation qui le précédait. Mais était-ce vraiment sa faute ? D’abord, il n’avait jamais prétendu être un héros, c’était les autres qui lui collait cette satanée étiquette. Ensuite, son champ d’expertise à lui, c’était les mathétactiques devant une carte d’état-major et pas du tout les opérations commandos en première ligne.

Néanmoins, désireux de bien faire, l’ex-commodore avait proposé à la terrible (et terrifiante) capitaine Barbara de reconstruire l’A.E.R.O.N.E.F. Ça, c’était dans ses cordes. Et puis, s’il y arrivait, cela redorerait peut-être un peu son blason aux yeux de l’irascible (et épouvantable) corsaire.

L’ennui, c’est qu’il n’y voyait toujours rien. Et Elie, elle, ne comprenait pas ce qu’elle voyait. Elle devait donc lui décrire avec ses propres mots ce qu’elle apercevait, puis lui essayait de réinterpréter tout ce qu’il entendait à la lueur de ses connaissances de la conception des A.E.R.O.N.E.F.
Le mot laborieux venait de prendre une toute nouvelle dimension.

Bref, c’était long, fastidieux et le succès n’était pas encore au rendez-vous, il fallait bien l’admettre.

« Heu… Capitaine Barbara ? Je ne vous entends plus, signala CAPSLOCK. Sans vouloir vous commander, surtout.
_ C’est parce que j’ai plus de voix…
_ Sans vouloir vous manquer de respect, fit l’ex-commodore, ce n’était pas non plus l’idée du siècle d’hurler comme vous l’avez fait, sans échauffement et alors que vous n’avez aucun entraînement en la matière.
_ Je vous déteste.
_ Cela dit, il nous faut continuer si nous voulons avoir une petite chance de rejoindre le Stantor, l’encouragea CAPSLOCK.
_ Coincée sur une île déserte avec un mec et fallait que ça soit vous. Déclin se paye carrément ma fiole, oui.
_ Je vous sens légèrement dissipée, capitaine Barbara, constata l’ex-commodore un brin désappointé.
_ J’m’en fiche, si je dois mourir de faim, je vous mangerai le premier, d’abord.
_ Voyons, capitaine…
_ Après tout, c’est de votre faute si on en est là, alors ça sera votre façon de prendre vos responsabilités, voilà tout.
_ Je… »

Un frisson remonta subitement le long de l’échine de l’ex-commodore. CAPSLOCK se retourna vivement. Oh, bien sûr, il ne pouvait rien voir : ses yeux étaient toujours aveugles. Par contre, son autre vision…

« Ils sont là, ils sont là ! Clama subitement l’ex-commodore. C’est EUX, j’avais vu juste !
_ Vous ne voyez rien.
_ Bouchez-vous les oreilles, je vais les héler !
_ Oui ben c’est bon ! Moi aussi je pourrais les héler en temps normal, pas la peine de frimer.
_ OHÉ, DU BATEAU ! ON EST ICI ! ON S’EST ÉCHOUÉ ! VENEZ NOUS CHERCHER !! »

L’ex-commodore réitéra plusieurs fois son appel, sautant sur place et faisant de grands signes avec les bras. Elie scruta avec attention la pénombre qui les environnait. Une bonne minute s’écoula et rien ne se passa. L’actrice commença à chercher la réplique la plus acerbe et dévastatrice qu’elle pourrait balancer à la gueule de monsieur porte-poisse.

Et soudain, elle put entendre le bruit d’un proue fendant l’eau et, effectivement, un petit navire corsaire fit son apparition, suivit par deux gros porteurs de Luvneel. Heureusement qu’elle n’avait pas trouvé sa réplique du tac-au-tac…

« N’ayez crainte, Baronne de Tintoret ! Votre preux chevalier servant arrive pour vous sauver !! S’annonça avec emphase Alberich Melodius. Rien ne saurait m’arrêter lorsque vous êtes un danger ! Un seul mot de votre part et j’accours sans retard !
_ Oh nooon, pas lui…
_ Capitaine Melodius, vous arrivez à point nommé ! S’enthousiasma CAPSLOCK. Figurez-vous q…
_ Hé, attendez, où est Valmorine ? S’inquiéta Alberich. Il lui est arrivé quelque chose ? Parce que si c’est le cas, je me tire de l’expédition direct, hein…
_ Pas d’inquiétude, elle est sur le Stantor, répliqua l’ex-commodore. Nous avions produit un engin volant pour venir vous récupérer mais nous avons eu comme qui dirait un petit accident et…
_ Nan, mais ok, je vois le topo, fit Melodius. Et le Stantor, il est où ?
_ Par-là, plus ou moins en ligne droite, fit CAPSLOCK. ’fin, je crois…
_ OK, alors je file les rejoindre, à tout’ ! Annonça joyeusement Alberich.
_ Non mais attendez…
_ Non, non, mais pas de soucis, je vous enverrai des secours après, assura Mélodius. Ch’uis pas totalement sans cœur, non plus… Mais c’est vital que je montre à Valmorine qu’elle est la première personne que j’ai rejointe. Pour faire genre que c’est le pouvoir de l’Amour, tout ça. ’Pouvez comprendre ça, non ?
_ Mais…
_ Allez, je file ! Souhaitez-moi bonne chance ! Salut !
_ Att… »

Et le navire d’Alberich de décamper sans autre forme de procès, les deux gros porteurs de Luvneel suivant docilement le mouvement pour ne pas se perdre.

« Déclin, je te hais.
_ Il… il s’en va ! N’en revenait pas CAPSLOCK.
_ Note à moi-même : penser à inculquer comme il se le doit à ces foutus subalternes le respect dû à ma personne.
_ Il nous abandonne là ! S’indigna l’ex-commodore.
_ CAPS~teu-heu-heu-reeeeeuh…!!
_ Heu… Tout va bien, capitaine ?
_ Silence et radine tes fesses, tu vas jouer les porte-voix. »

Et alors qu’Alberich filait joyeusement vers le Stantor, la tête pleine d’entourloupes pour faire tomber la Baronne sous son charme, intégrer la noblesse de Luvneel, se fiancer à la princesse puis renverser le roi pour prendre sa place – oui, même les ambitions de Mélodius étaient ambitieuses –  il fût rattrapé par l’implacable grosse voix de CAPSLOCK. Grosse voix qui, répétant mot pour mot ce qui lui dictait le capitaine Barbara, expliquait en substance au petit corsaire que s’il ne radinait pas ses fesses fissa-fissa pour récupérer sa patronne, ç’allait drôlement chauffer pour son matricule. Neuf paraphrases en termes fleuris, longues d’au moins vingt-trois mots chacune, systématiquement tous différents, sans la moindre répétition, et intégrant l’usage particulièrement créatif d’au moins cinq métaphores singulièrement imagées et terriblement suggestives. Belle performance.
Quand la colère noire d’Elie se mariait à son aisance du langage, la beauté terrible du résultat ne le cédait qu’à son potentiel dévastateur pour l’égo de qui en faisait les frais. CAPSLOCK pouvait en témoigner.

Après avoir intimé aux deux gros porteurs de l’attendre là – les pauvres n’étaient pas du tout adaptés pour ce genre de manœuvre d’urgence – Alberich fit donc faire demi-tour à son navire et revint à contre-courant à la rame.

« C’était quand même pas sympa, ce que vous avez dit, Capitaine, fit Mélodius, vexé. Surtout le passage sur la Trahison, non mais franchement, tout de suite, quoi…
_ Estimez-vous surtout heureux que je ne vous ai pas brisé la nuque par la seule force de ma pensée !
_ Parce que vous pouvez faire ça ?
_ Non, donc estimez-vous heureux.
_ Et sinon, personne vous a jamais dit que c’était dangereux de hurler comme ça dans une caverne ? Vous avez vraiment aucune expérience de la Flaque ou bien ? »

*
*     *

Ailleurs, autre part sur la Flaque…

« Je suis inquiète pour Miss Haylor… » soupira Rachel.

La petite barque de l’équipe de sauvetage continuait à naviguer vaille que vaille dans la pénombre d’un des tunnels de la Flaque.

« Ben pas moi, crut bon de signaler Kalem. Qu’elle aille au diable, cette pimbêche peinturlurée et le balai qu’elle a dans le…
_ Sur. Le coupa Rachel.
_ Plaît-il ? Cilla le nabot.
_ Le balai sur lequel elle est assise, rectifia l’imposante albinos. C’est plus juste grammaticalement.
_ Sauf que c’est pas du tout ça que je voulais dire, grosse vache !
_ Ch’uis pas une vache ! Ce que moi je veux dire, c’est qu’il est probable que Miss Haylor se perde.
_ Normal, c’est une gonzesse.
_ N’importe quoi.
_ Mais si, c’est génétique. Vous pouvez pas lutter. Tu peux me croire, c’est moi le médecin, ici.
_ Pourquoi vous pensez ça, mon commandant ? demanda le première classe Gallagher.
_ Parce que nous, nous avons deux atouts, expliqua Rachel en faisant de son mieux pour ne pas fixer l’énorme sal… arai… bestiole qui trônait sur la tête du Marine. Tout d’abord, nous savons où nous allons, puisque nous remontons le fils de l’ar… bestiole jusqu’à l’A.E.R.O.N.E.F. du capitaine Dogaku et du commissaire Marlow.
_ Pas A.E.R.O.N.E.F. mais C.E.R.C.U.E.I.L., guenon décolorée. Suis un peu, merde.
_ Par ailleurs, nous devrions pouvoir revenir au Stantor grâce aux marques de peinture que nous laissons derrière nous.
_ Hé ben ? Ne voyait pas bien Gallagher.
_ Hé bien, sur un coup de tête, Miss Haylor vient de filer en balai retrouver Miss Jorgensen et le capitaine CAPSLOCK, mais elle ne dispose d’aucune indication concernant leur position, expliqua l’imposante albinos. Par ailleurs, elle n’a pas non plus pensé à prendre de canon à peinture pour marquer son chemin…
_ Ah ben bravo, elle en rate pas une, c’te gourdasse ! Y’a plus qu’à l’ajouter à la liste de tous les guignols qu’on a perdu, maintenant ! Grognonchonna Kalem. Pis ch’suppose que vous allez vouloir allez la chercher aussi, tant qu’à faire, hein, évidemment !
_ Non mais elle est pleine de ressources, elle a peut-être d’autres tours dans son sac, espéra Rachel.
_ Ouais, et mon cul, c’est du poulet, railla le nabot.
_ Heu… Excusez-moi, mon commandant, intervint Gallagher, mais nous non plus, on ne pourra bientôt plus retrouve notre chemin si on ne recharge pas rapidement le canon à peinture. Vous pourriez me passer le stock de munitions, derrière vous ?
_ Bien sûr, fit l’imposante albinos en attrapant le paquet. Attendez, je vais vous le lancer.
_ Vous pourriez pas plutôt me le donner, mon commandant ?
_ Hors de question que vous approchiez à moins de trois mètres de moi avec cette sal… bestiole sur le crâne. Je préférerai même cinq, si on avait la longueur nécessaire, c’est vous dire… »

Rachel lança le pack de cartouches de peinture à son subalterne. Un lancer parfait, bien dosé, qui arriva précisément dans les mains du Marine. On sentait bien l’ancienne championne de base-ball.
Malheureusement, si l’imposante albinos pouvait se targuer d’un certain nombre de succès sportifs durant sa jeunesse, Gallagher, lui, était plutôt le genre de joueur qu’on choisit en dernier lorsqu’on fait les équipes : surpris par ce lancer parfait, ses mains tricotèrent fébrilement n’importe comment et la réception loupa, faisant retomber le paquet entre Rachel et le matelot.

« Désolé, mon commandant, s’excusa Gallagher. Vous pourriez me la…
_ Non.
_ Pas de soucis, je vais…
_ Non plus.
_ Heu… Mon commandant ?
_ Hors de question que je m’approche de votre bestiole ou réciproquement, affirma Rachel sans quitter des yeux la monstrueuse arachnée – qui le lui rendait bien, elle était persuadée. En plus, cette saleté avait huit yeux. Huit. Huit !!
_ Bwahahaha ! S’esclaffa Kalem. Mort de rire, la fière et valeureuse commandante de la Marine tenue en échec par une petite araignée ! Bwahahaha ! Hé, tu te rends bien compte que t’es complètement conne, hein : les petites bêtes mangent pas les grosses !
_ Ch’uis pas une bête !
_ Vous voudriez pas plutôt me donner le pack au lieu de vous moquer ? Lui demanda Gallagher.
_ Fais-le toi-même, ch’uis pas ta bonniche, troufion décérébré ! Imposa aussitôt une fin de non-recevoir le nabot.
_ Christelle… essaya d’appeler à la rescousse son homologue rameuse le Marine.
_ Si je bouge, on chavire, répondit laconiquement l’intéressée. Je me tue à vous dire qu’il faut pas équilibrer n’importe comment la chaloupe depuis tout à l’heure mais visiblement tout le monde s’en fout.
_ Commandante ?
_ Naaan.
_ …
_ …
_ C’est-à-dire qu’on va vraiment se perdre si on ne fait rien, mon commandant.
_ …
_ Bon, écoutez, je vais faire vite, assura Gallagher en faisant mine se relever, vous n’avez qu’à fermer les yeux et…
_ Nanananan ! N’approchez pas, j’veux pas ! Naaaaaan ! Se mit à hurler Rachel en se recroquevillant de son côté de la chaloupe, sous les rires hilares de Kalem.
_ M’enfin, mon commandant… Tenta de la raisonner Gallagher en esquissant un geste.
_ NAAAAAAAN, J’VEUPAS-J’VEUPAS-J’VEUPAS !!
_ Nan mais promis, j’fais vite, assura le Marine en se jetant sur le sac.
_ KYAAAAAAAHHHHH !! »

Acculée et désespérée, Rachel fit ce qu’elle faisait toujours en ces occasions face à ses Némésis à huit pattes : leur balancer à la gueule le truc le plus gros et le plus lourd qu’elle avait sous la main pour les écraser séance tenante.
Ni une, ni deux, l’imposante albinos se pencha par-dessus bord et arracha un morceau de stalagmite du bord du chenal. L’avant de la chaloupe s’enfonça brutalement dans l’eau, menaçant de chavirer, tandis que l’arrière se soulevait follement. Kalem, mort de rire en dépit du danger de la situation, s’agrippait comme il le pouvait au bord, Christelle engueulait tout le monde pour tenter de faire respecter les consignes élémentaires de positionnement sur une chaloupe et Gallagher fixait avec de grands yeux ronds sa commandante, appréhendant la suite avec angoisse.
D’une ruade et un grondement d’effort surhumain, Rachel propulsa d’une main le quintal de roche sur la bête honnie.

Les hommes de Rachel avaient une confiance absolue en elle. Ils savaient pertinemment que jamais elle ne tenterait de leur faire du mal. De plus, tous connaissaient les prouesses sportives de leur commandant : elle était indubitablement capable de moucher l’araignée sur le crâne de Gallagher sans même ne serait-ce que lui effleurer le cuir chevelu. Voilà pour la théorie.
Parce que dans la pratique, si le brave Matelot avait intellectuellement intégré l’ensemble de ces aspects, hé bien, c’était quand même tout autre chose sur le plan viscéral. Mût par un irrépressible instinct de survie, le Marine recula précipitamment, se prit les jambes sur le banc de nage et tomba à la renverse, les quatre fers en l’air, tandis qu’un énorme météore fendait l’air à une vitesse inimaginable au-dessus de lui.

Un énorme bruit de caillasse qui finit pulvérisée signala à tous le destin de feue la stalagmite volante. Ce qui signifiait accessoirement qu’elle avait atteint l’autre côté du chenal, à plus d’une trentaine de mètres. Belle prouesse, à la hauteur de la phobie hystérique de la commandante vis-à-vis des petites bêtes à huit pattes.

Tandis que la chaloupe tanguait dans tous les sens – et se serait même carrément retournée n’eût été les efforts opiniâtres de Christelle, visiblement seule présente à détenir les mystérieux arcanes de la navigation – Kalem, les larmes aux yeux, ne cessait d’émettre son horripilant rire moqueur, Gallagher, blanc comme un linge, tentait de retrouver une contenance, tandis que Rachel, toute penaude, lui retournait un sourire contrit.

« Désolée, Matelot, s’excusa l’imposante albinos. C’est à cause de ça que je préférais que vous ne vous n’approchiez pas… J’ai un peu de peine pour cette pauvre bestiole, mais tant pis, c’était plus fort que moi. Bon débarras.
_ Pas de soucis, j’ai retenu la leçon, mon commandant, assura l’intéressé. Et ne vous inquiétez pas, l’arachnophone est saine et sauve, reg…
_ Oh putain j’aurais ta peau, charogne !! Gallagher, n’approchez pas ce truc de moi ou je vous promets que je fais un malheur ! Prévint Rachel.
_ M’enfin, commandante, calmez-vous, elle vous a rien fait. Pis regardez comme elle tout mimi.
_ Je fais de mon mieux pour pas la regarder !!
_ Dites, les couillons, fit Kalem, c’est super distrayant et tout de vous regarder mais vous n’entendez pas comme un bruit bizarre ? »

Le quatuor se tut un instant, se concentrant sur l’ouïe. Oui, maintenant que le nabot le faisait remarquer, on entendait comme un bruit de siphon de lavabo qui se vide et…

« Hé, on s’éloigne du bord ! » fit remarquer Christelle.

Effectivement, la chaloupe quittait le bord du chenal, reculant sous le coup d’un courant violent et irrésistible.

« Que se passe-t-il ? S’étonna Rachel en fronçant les sourcils. Pourquoi y’aurait-il un courant tout d’un coup alors qu’on était tout tranquille jusqu’à maintenant ?
_ Hé, le yéti photo-génodermatosé, appela Kalem à l’autre bout de la chaloupe. Tu te souviens ton projectile ?
_ Heu… oui ?
_ Ben il a pété la parois et c’était vide derrière. Pis je voudrais pas vous inquiéter mais ça glougloute façon cascade, en plus. »

Le nabot avait raison : alors que la chaloupe filait inexorablement vers le mur opposé, les Marines purent constater qu’en lieu et place de la parois du chenal, un énorme chaos rocheux était subitement apparu, encadrant un gros trous qui donnait sur l’obscurité.

« Ooooh, merdemerdemerde ! Sortez-nous de là, Christelle ! » Supplia Rachel.

Gallagher et sa collègue forcèrent comme des fous sur leurs rames, mais rien n’y fit, la chaloupe était prisonnière du fort courant qui se déversait. Tandis que la frêle embarcation se faisait happer par l’énorme trou béant, Rachel jeta un coup d’œil noir à Gallagher et son hôte malfaisant.

« Tout ça, ça ne serait jamais arrivé sans cette maudite bestiole ! » Accusa l’imposante albinos juste avant l’ultime seconde.

Et la barque bascula, filant à une vitesse folle dans un genre d’énorme toboggan nautique mixé à des montagnes russes. L’esquif était ballottée en tout sens au sein d’un maelstrom aquatique, tournant, virant et virevoltant, à tel point que ses occupants en perdirent le sens de la gravité et auraient bien été en peine de dire s’ils avaient la tête en bas ou non.
Rachel s’accrochait de toutes ses forces au bord de la chaloupe, hurlant à s’en arracher la gorge comme tout le monde, lorsqu’une grosse ombre floutée passa à proximité d’elle. Seuls ses réflexes aiguisés lui permirent d’attraper à la volée le bras de Gallagher avant qu’il ne disparaisse dans les limbes. Heureusement, elle le tenait maintenant fermement à bout de bras et pouvait voir son vis…

« KYAAAAAHHH !! NE LAISSEZ PAS APPROCHEZ CETTE CHOSE !!! Hurla Rachel en voyant la sale bestiole cramponnée de toutes ses pattes au crâne du matelot.
_ Pitié ! Me lâchez pas, commandante ! Supplia Gallagher.
_ Je vous tiens, mais pitié, débarrassez-vous de ce truc ! Implora l’imposante albinos.
_ J’peux pas, c’est le prototype de l’adjudant !
_ J’lui dirai que c’est ma faute, virez-là !!
_ Mais commandante…
_ KYAAAAAHH !! ELLE BOUGE ! Ô MON DIEU, NANANANAN, ELLE BOUGE, ELLE BOUGE !!!
_ Pitié, me lâchez pas, commandante !
_ AU SECOURS !! ELLE VA S’APPROCHER ! NAAAAN ! BOUHOUHOU ! J’VEUX-PAAAAAAAAAS !! »

Tiraillée entre sa révulsion pour l’immonde bestiole à trop pleins de pattes et sa loyauté envers ses hommes, Rachel était en train de craquer. C’était l’enfer. Et elle ne pouvait même pas juste fermer les yeux, l’autre saloperie en profiterait sûrement pour se rapprocher et non, non, non, c’était vraiment trop horrible rien que d’y penser. Merde, elle avait pas du tout signer pour ça. Personne n’avait jamais fait mention d’araignées quand elle s’était enrôlée.
L’imposante albinos se sentait très malheureuse.

Fort heureusement, il en va des mauvaises choses comme des bonnes : tout à une fin. Dans un dernier cahot spectaculaire, la chaloupe se retrouva propulsée dans le vide, avant de s’écraser brutalement et d’heurter de plein fouet la surface d’une nouvelle étendue d’eau, où elle se mit à dériver paresseusement.
Rapide coup d’œil autour d’elle, Rachel distinguait les pourtours d’une gigantesque cavernes éclairés par la pâle lueur de magnifiques cristaux opalescents plantés sur les bords. Ils étaient dans ce qui ressemblait fort à un lac souterrain, alimenté par la grosse chute d’eau par laquelle ils étaient arrivée.

L’imposante albinos reporta son attention sur ses collègues, improbable fatras de membres emmêlés à l’autre bout de la chaloupe : n’ayant ni sa carrure, ni ses muscles ni même son poids, ses frêles compagnons avaient été envoyés bouler tous ensemble à l’atterrissage. Bon, avec un peu de chance, ils se seraient amortis leur chute les uns les autres et…

Minute, s’interrompit Rachel. Il manquait quelqu’un. Ou plutôt, il manquait ça. L’arai… la sale bestiole. Elle ne la voyait plus nulle part.
La panique revint illico planter ses crocs dans le cœur de l’imposante albinos.

« Oh merdemerdemerde, nononon, où qu’elle est passée ? »

Rachel se redressa vivement, regardant éperdument autour d’elle et sur elle, intimement persuadée que…

Une ombre la recouvrit brutalement tandis qu’une silhouette monstrueusement gigantesque se dressait avec beaucoup trop plein de pattes pour être honnête !

« KYAAAAAAHHHH !! AU SECOURS, ON VA TOUS MOURIR !!
_ Calmez-vous, je suis avez vous, fit une grosse voix.
_ J’VEUX PAS ÊTRE AVEC UNE ARAIGNÉE !! BOUHOUHOU !!
_ Voyons, c’est pas une araignée, c’est un crabe ! Vous avez de la merde dans les yeux ou bien ?
_ QU… Que… Oh ? Ah. Hum… »

L’énigmatique voix avait raison : maintenant qu’elle s’efforçait de se calmer, Rachel pu noter la présence de deux grosses pinces. Un crabe géant, donc. Pas du tout une araignée géante. Ouf, voilà qui était nettement mieux. Ça, elle pouvait l’affronter en toute sérénité si nécessaire.

« Mais… Et la nôtre, alors ? S’inquiéta de nouveau Rachel en scrutant nerveusement autour d’elle.
_ Toujours avec moi, mon commandant, signala Gallagher depuis l’autre bout de la chaloupe. Mais pas d’inquiétude, je reste à plus de cinq mètres, dorénavant. Message bien reçu, hein…
_ Oui, j’aime autant. Merci. Hum… »

Maintenant qu’il n’y avait plus aucune phobie immédiate à gérer, le cerveau de l’imposante albinos put enfin rebasculer du mode hystérique au mode normal. Rachel fit de son mieux pour réadopter la contenance qui seyait à son rang d’officier. Elle aurait bien aimé demander à ses compagnons de faire comme si tout ce qui venait de se passer n’avait jamais eu lieu et que ça reste leur petit secret à eux… Mais avec Kalem dans le tas, elle sentait bien que c’était d’ores et déjà peine perdue. Pire, si elle abordait le sujet, il le noterait assidûment dans un coin de sa cervelle pour le lui ressortir au plus mauvais moment.
Rachel soupira, se demandant vaguement un instant si vraiment quelqu’un se plaindrait si elle expédiait l’agaçant nabot sur orbite. Peut-être bien Elie. Et puis Chloé, forcément. Dommage, l’espace d’un instant, ç’avait pourtant été terriblement tentant…

En attendant, tout le monde la regardait tout en jetant des coups d’œil inquiet au crabe géant. À elle de reprendre la main.

« Heu… Excusez-moi, appela Rachel, votre voix m’est familière mais j’ai du mal à la remettre.
_ Quoi !? Rooh, vous charriez, là, non ? C’est moi, voyons !
_ Ça ne m’aide pas beaucoup, ça…
_ Le formidable, l’incroyable, l’increvable, l’expert-comptable… Capitaine Gros-Thon ! » S’exclama l’hurluberlu en faisant son apparition sur le crâne du crabe géant, sous sa forme de Zoan hybride mi-humaine mi-thon.

Le corsaire maudit maintint sa pose théâtrale quelques secondes, mais s’il espérait une vague d’applaudissements, il dut être sacrément déçu : seul un silence blasé accueillit sa superbe entrée.

« … L’"expert-comptable" ?
_ Ouais, non, je sais, ‘faut que je trouve une meilleur rime en -able…
_ Admettons… balaya Rachel. Qu’est-ce que vous faites avec un crabe géant ?
_ Ben maintenant, on est pote, affirma le maudit.
_ Comment ça ? Broncha l’imposante albinos.
_ Sachez que les crabes et les thons s’entendent parfaitement bien, assura le maudit. Ah, on se fout moins de la gueule du Fruit du Thon, là, hein ?
_ Non, pas spécialement, non, réfuta Rachel. Les thons et les crabes n’ont rien à voir en commun.
_ Ben si, la preuve : on est pote.
_ Vous êtes pote avec un crabe géant, ce que vous justifiez par le fait que les thons et les crabes s’entendent parfaitement bien, ce que vous justifiez par le fait que vous êtes pote avec un crabe géant… Résuma lourdement l’imposante albinos. Ça s’appelle un raisonnement circulaire.
_ Peut-être, mais du coup, il peut pas être pris en défaut, souligna fièrement Gros Thon.
_ Nan mais d’accord, je vais même pas discuter. Dites-moi plutôt pourquoi vous avez décidé d’être "pote" avec ce bestiau ? Embraya la jeune femme.
_ Ben quand on s’est fait emporté par le Tsunami, on est tombé dans ce niveau-là… Commença le corsaire luvneelois.
_ "On" ? Qui ça, on ? Voulut savoir Rachel.
_ Mon navire, un autre corsaire et l’un des gros porteurs de Luvneels. On peut pas dire que les chevaliers se soient montrés très utiles jusqu’à maintenant, d’ailleurs…
_ Première bonne nouvelle, se réjouit enfin l’imposante albinos.
_ Bref, on a repéré un tunnel pour remonter, mais faudrait aller contre le courant et, avec la gravité, c’est foireux. Du coup, on a sorti les câbles prévus pour s’arrimer au train et il ne nous fallait plus qu’un machin pour nous tracter jusqu’au haut. D’où le crabe.
_ Ah ouais, réalisa Kalem. Ton Partenaire Organique à Traction Express !
_ Son quoi ?
_ Son P.O.T.E. résuma fièrement le nabot.
_ Oh non, pitié, vous allez pas vous y mettre aussi…
_ Ben si ça t’horripile, tu crois bien que je vais m’gêner, bwahaha !
_ Mais au fait, vous, qu’est-ce que vous faites-là dans une chaloupe ? Demanda subitement Gros Thon. Le Stantor a coulé ?
_ Nous sommes partis à votre recherche, expliqua Rachel. Nous avons un lien qui nous mène jusqu’à l’équipe de sauvetage du capitaine Dogaku et…
_ Nan, plus maintenant, intervint Gallagher.
_ Hein ? Comment ça, plus maintenant ? S’inquiéta l’imposante albinos.
_ Ben avec notre tour de manège improvisé, le fil s’est coupé, expliqua le Marine. Du coup, plus moyen de retrouver l’équipe Dogaku.
_ Mais…
_ Et comme il est peu probable que le chenal découvert par le capitaine Gros Thon nous ramène sur nos pas, tintin le marquage à la peinture pour retrouver le Stantor, ajouta Christelle.
_ Ah. … Je me sens mais teeeeeellement lasse, tout d’un coup… »

*
*     *

Ailleurs, autre part sur la Flaque…

Une étrange symphonie se jouait ici bas. Là, des râpes à fromage s’activaient en rythme pour produire des myriades de copeau ; plus loin, des fouets s’agitaient furieusement dans les bols dans un staccato rythmé que n’aurait renié aucune caisse claire ; ici, un pilon tout en puissance tapant la mesure tout en broyant le contenu de son bol ; non loin, on faisait tinter mélodieusement des verres cristallins tout en les accompagnants de percussions endiablés joués à la double cuillères.

Fortissimo !

Sur place, tout le monde se prenait au jeu, galvanisés par la musique ambiante, les commis se déplaçaient en rythme, tapant fort du talon contre les planches, les coqs faisaient revenir leurs aliments en harmonie avec la ritournelle qui s’improvisait.

Fortississimo !!

La symphonie improvisée ne cessait de gagner en vitesse et en puissance dans un tintamarre délicieusement harmonieux.
Percussions de tréteaux mis en place sur un ponton, frou-frou frais de vastes nappes qu’on dressent, claquements rythmés des couverts sur la table jusqu’au bouquet final du tremblement métallique de du plat sous cloche qui arrive.

Silence assourdissant.

« Et… TADAAAAAM !! » S’écrièrent l’adjudant Egon et le corsaire Garcia en soulevant de concert la lourde cloche.

En même temps que les deux compères s’exécutèrent, une délicieuse odeur se répandit dans toute la zone environnante, faisant saliver tous ceux qui se trouvaient présents. Un mariage de parfums puissants et plaisants, invitant quinconce à un voyage gastronomique au palais des plaisirs. Et si ce n’était que l’odeur : la simple vision du met présenté par le chef cuisinier et le chef d’orchestre mettait à rude épreuve la volonté des spectateurs. Le terme "appétissant" venait de trouver sa définition graphique la plus pure et la plus complète. La vue du plat poussait les ventres à gargouiller et chacun devait serrer âprement la mâchoire pour contrer un irrépressible réflexe de mastication.

« Bon sang, vous aviez raison, murmura Egon. La cuisine est vraiment un art ! Vous êtes le meilleur.
_ Ah ma cé trrrop gentil, affirma Garcia. Sans vous, il m’aurrré touyourrrs manqué ouno sens à satisferrre à mé clients.
_ L'ouïe, l'odorat, la vue, le toucher et le goût, on a tout blind", là.
_ Tout y é, c'é parrrfé.
_ Bon sang, là, je crois qu’on a vraiment franchit un tout nouveau palier dans la création artistique, acquiesça l’adjudant ordinairement responsable de la Fanfare.
_ Si, yé souis d'accorrrd, approuva le Corsaire Cuisinier. L'arrrt dé la couisine vient d'entrrrer dans ouna nouvelle dimension.
_ C’est une révolution, le début d’une nouvelle ère ! Déclara Egon avec emphase.
_ Nous sommes dés génies, soutint Garcia.
_ Alors, vous voyez qu’il cuisine comme un dieu ! Lança l’adjudant à leur interlocuteur.
_ Et si ça né vous souffit pas, yé vous défie dans ouno concours dé couisine ! » Ajouta le Corsaire en se drapant dans toute sa dignité.

Face à eux, le vieux de loup de mer ne se laissa pas démonter pour autant.

« Ah non mais j’ai jamais dit que vous saviez pas cuisiner, moi. Seulement, comme y'a que les meilleurs qui savent le préparer, je vous demandais juste si vous, vous comptiez nous achetez un dragomard ou pas. » Répéta Murgle Turgle, de la Drague aux Homards.

*
*     *

Point de situation « Kikéou ? »:
  • https://www.onepiece-requiem.net/t23152-ft-rachel-syracuse
  • https://www.onepiece-requiem.net/t23141-rachel-syracuse
Elle était d’une humeur exécrable, mais fut bien vite distraite par les exigences de la situation où elle s’était plongée.

A se déplacer seule dans les cavernes froides et obscures, avec pour principale lumière les maigres faisceaux de rayons solaires qui lui étaient accordés par les crevasses au plafond. Mais comme Sigurd le lui avait fait découvrir quelques années plus tôt, de leur temps dans la milice, plus ils s’enfonceraient dans la Flaque, plus ils seraient susceptibles de trouver des sources de lumière inhabituelles.

Les membres de l’expédition avaient déjà rencontré leurs premiers lots de roches, champignons, planctons, insectes et poissons fluorescents qui papillonnaient ici et là. Quand ils ne suffisaient pas, Haylor se servait d’une lampe à huile comme éclairage d’appoint. En jonglant entre cette lampe et le dial lumini de son balai, elle pourrait tenir un moment. D’autant plus que ce dernier était assez simple à recharger pour peu qu’elle s’arrête auprès d’une source de lumière suffisamment forte. Il n’y en avait aucune.

Il fallait pouvoir s’orienter, aussi. Elle avait oublié de prendre un canon à peinture, cette cruche. Et n’avait pas envie de rebrousser chemin pour s’équiper. Au final, elle avait décidé d’utiliser ses propres chaînes en guise de balises : à chaque intersection, elle nouait un câble autour d’une stalactite, y fixait un caillou fluorescent à son extrémité pour qu’il pendouille bien en évidence en plein milieu du tunnel, et testait brièvement l’ensemble pour s’assurer qu’il ne se détacherait pas de lui-même. Et pour tout ça, ça aidait bien d’être une sorcière.

Jusque-là, pas de mauvaise surprise. Ou quoi que ce soit qui change de la monotonie des cavernes. A trop partir dans n’importe quelle direction, elle ne ferait que perdre son temps.


*
*     *
*

-Excusez-moi, articula le géant en essayant de ne pas avaler d’eau de mer maintenant que sa tête était pratiquement immergée. Je vous remercie vraiment pour le tuba et les efforts que vous faîtes pour moi, mais… le tube pour respirer, on est d’accord que vous l’avez fabriqué avec les tuyaux qui servaient à évacuer les eaux usées, hein ?
-Alors oui mais pas exactement, intervint Sigurd. C’est pas un tuba mais un Tuyau d’Urgence Bactériologiquement Aseptisé. Donc un T.U.B.A. C’était ça ou une cloche à air mais l’acronyme me venait pas en tête sur le coup.
-J’comme l’impression de me faire avoir, là…
-On l’a vraiment bien nettoyé, patron, précisa Alphonse. Et on a fini par le rincer à la bière pour faire passer le goût de savon. Vous préfèreriez un peu de rhum, peut-être ?
-Mmmh. Bah, non. On va partir du principe que tout va bien se passer et que je bl bl bl bl blerh blah uuuummm uuummmmmmmmmffffffff !!!
-Vite, le T.U.B.A. !

Le B.A.T.H.Y.S.C.A.P.H.E. était achevé et prêt à plonger, mais Sigurd avait vu juste en suggérant qu’ils préparent de quoi prolonger le chronomètre mortel qui lorgnait sur Fier-Petons « juste au cas où ». D’autant plus q’Edwin avait facilement pu répondre à cet impératif. Non, décidément, ils faisaient une bonne équipe.

Equipe qui allait se maintenir pour l’opération de plongée et de forage, évidemment. Le petit génie devait impérativement être de l’équipe, étant le seul à vraiment en comprendre les commandes du véhicule et le mieux à même de l’opérer ou de savoir quoi faire en cas d’incident. Et avec lui, Sigurd, qui se serait bien passé de devoir actionner la foreuse à manivelle avec ses petits bras, mais qui ne se voyait pas abandonner Marlowe pour cette opération. La nacelle ne pouvait toujours contenir que deux personnes.

-Bon allez, courage mon gros, se récita-t-il à voix haute. T’as déjà fait plus débile et si ça merde tu peux toujours casser le couvercle et nager comme un malade vers la surface. Les tympans ça explose à partir de quelle profondeur déjà ? Ah, j’vais ptêtre charger mes balles à propulsion qui marchent sous l’eau, on sait jamais.
-Fier-Petons a encore une oreille hors de l’eau, il peut t‘entendre tu sais ?
-Nan mais c’est juste pour m’encourager que je dis ça, faut pas s’en faire ça va bien se passer. Bon allez, on plouf dans trente secondes. Je fais quoi ?
-Rien, je me charge de tout, clama Edwin avec enthousiasme. Essaie juste de ne toucher à rien.
-Oh, même pas ce gros bouton rouge avec écrit « Ne pas toucher, système d’autodestruction » ?
-… ‘ttends j’ai mis ça moi ?
-Je plaisantais, pas d’inquiétudes. Allez.

Le jeune commissaire s’activa aux commandes, actionnant toute une série de leviers qui scellèrent le socle de l’habitacle. Comme l’aurait fait un sarcophage, songea Sigurd. Mais celui-ci resta globalement serein pendant la lente descente de l’appareil lesté. Pour passer le temps, il commença à jouer avec les commandes de la petite foreuse ainsi que la manivelle qui permettrait de l’actionner. C’était les seuls instruments sur lesquels Edwin l’avaient briefé, afin qu’ils se relaient quand viendrait le temps de creuser la roche.

Le blondinet envisagea bien quelques plaisanteries sur le thème des tonneaux explosifs qui pourraient leur éclater entre les doigts, mais se ravisa comme à l’accoutumée : ce que le monde ignorait, c’était que contre toute attente, il filtrait l’essentiel des idioties qui lui venaient en tête. Dans des proportions inquiétantes.

-Euhm, tu vas bien ?
-Tout à fait, pourquoi ? Parce que j’ai pas fait de blagounette débile depuis trois minutes ?
-Non non, c’est juste que… si en fait c’est ça.
-Je repensais à tout cette histoire et comment on en est arrivés là et… je sais vraiment pas ce qui s'est passé. Normalement, le réseau Marijoan, c't'a dire le bout de Flaque qui est contrôlé par la marine, c'est un chenal balisé avec des postes réguliers où les militaires mettent des balises voire des contrôles aux embranchements pour s'assurer que les gens se barrent pas dans les grottes par accident. Mais on a croisé personne ? On est bien pourtant passés par des douanes à l'entrée, je comprends pas. Je sais pas ce qu'on a foutu mais on doit pas être bons au niveau du parcours, du coup. Ou alors le niveau de service de la marine s'est vachement cassé la gueule depuis le temps, j'suis pas revenu depuis un bail. Faudra que je consulte le matos de navigation quand on sera de retour. Mais y'a forcément quelqu'un d'autre qui s'en est chargé, non?

Edwin tarda à répondre, trop occupé à manœuvrer l’appareil qui s’approchait du fond, afin que la foreuse du B.A.T.H.Y.S.C.A.P.H.E. soit correctement placée pour pouvoir placer les explosifs. Une fois stabilisés, Sigurd s’actionna sur la manivelle, sentant déjà qu’il fournissait plus d’efforts que ce dont il avait l’habitude. Mais il prit rapidement le coup de main.

-Je ne suis pas sûr que nous disposions d’un navigateur qui maîtrise cet environnement à bord du Stentor. Et certainement pas parmi les troupes de la commandante.
-Ouais, je sais, en général quand je prie pour que le minimum syndical ait été fait je finis très déçu.
-Mais c'est une compétence rare, non?
-Euh... oui, mais c'est pas non plus la mort de réussir à trouver quelqu'un qui s'y connaît, quoi. Je sais que tout le monde savait que je m’y connaissais sur le sujet et peut-être que les gens se sont arrêtés à ça, mais personne m’a spécifiquement dit que je devais m’en charger et j’étais parti du principe que y’avait quelqu’un d’autre. J’ai plus en tête mon rôle de gentil organisateur du bazar et j’ai pas percuté que ç’aurait été à moi de gérer la navig’. Surtout que comme je l’ai dit, le réseau Marijoan, suffit de suivre le grand sentier balisé et il peut rien se passer.
-Et pourtant… enfin, nous allons y arriver, l’encouragea Edwin tout en prenant le relai pour placer la première charge dans le trou qui venait d’être fini. Et puis, je dois avouer que cette petite excursion dans la Flaque et tous ces imprévus, ça n’est pas si désagréable.
-T’es pas du genre à détester les imprévus ?
-Si, sourit le commissaire. Toi aussi, non ?
-Je dirais bien que oui, et je crois que c’est toujours le cas, mais il m’arrive que d’énormes imprévus ultra épuisants depuis quatre ans et c’est les meilleurs trucs qui me soient jamais arrivés.
-Ah, faîtes attention avec cette pierre, je pense qu’il faudra l’attaquer de biais avec un angle à 30 degrés pour commencer.
-‘Kay.

Ce qui leur permit de placer la seconde charge, et à Edwin de manœuvrer encore un peu plus loin sur le pourtour du géant pour forer à nouveau. Jusqu’à ce que…

-Euh, Sigurd ?
-Ouais ouais, je fais une pause c’est tout. Désolé mais c’est épuisant pour les bras ce truc, si tu peux me remplacer ça me ferait du bien. Ca va aller pour Gros-Petons ?
-On est en avance par rapport au… non mais je veux te dire qu’il y a quelqu’un dehors, là.
-Hein ?

Aussi improbable que cela paraisse, Edwin avait raison : une silhouette à l’apparence vaguement humaine se distinguait au travers de l’habitacle. Quatre membres qui se mouvaient dans une cadence qui évoquait irrésistiblement de la brasse. Apparut ensuite un torse, une tête…

Et enfin, un visage de monstruosité au nez pointu et à la bouche hérissée de pointes qu’un monstre de film d’horreur n’aurait pas renié.

-AAAAAAAAAAAAH !!!

Une fois arrivée à leur hauteur, la chose, ou l’abomination, serra le poing et le fracassa de toute ses forces contre la paroi du B.A.T.H.Y.S.C.A.P.H.E., lui infligeant une terrible secousse qui fit basculer les deux compères l’un contre l’autre et projeta le sous-marin plusieurs mètres en arrière.

Le plus inquiétant fut toutefois que cinq fissures lézardèrent immédiatement à la périphérie du point d’impact, et que plusieurs filets d’eau s’engouffrèrent immédiatement dans la nacelle compromise.

-AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHH !!!!!!!!!

Dans un réflexe parfaitement idiot, Sigurd plaqua ses mains sur la paroi dans l’espoir d’arrêter ou de ralentir l’inondation, pour mieux se retrouver nez à nez avec la terrible créature qui ouvrit la gueule à quelques centimètres de ses doigts. Un assemblage cauchemardesque de canines triangulaires et acérées qui lui arracha une réaction épidermique tandis qu’il se projeta tout seul à l’autre bout de la nacelle.

Avant de se rendre compte qu’il y avait deux autres monstres du même acabit qui le toisaient depuis l’autre côté, et qu’elles étaient accompagnées par un requin-marteau qui s’apprêtait à charger le B.A.T.H.Y.S.C.A.P.H.E. en déboulant dessus à toute vitesse.

-AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHHH !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!


*
*     *
*


-Quelqu’un a entendu quelque chose ?, réagit Rachel.
-Je n’entends rien d’autre que les battements de mon cœur et de celui de mon pote qui battent à l’unisson dans un élan d’amitié fraternelle, déclara solennellement Gros Thon.
-Krrr krrrr, renchérit le crabe.
-Quoi, il parle maintenant ?
-Eh bien, vous ne voulez pas admettre que nous sommes potes, alors oui, il va parler pour tenter de vous convaincre.
-Mais les crabes ne parlent pas ! Et ils ne font pas de bruit !
-Qu’est-ce que vous venez d’entendre, alors ? Vous venez d’entendre mon pote, voilà.
-Krrr krrrrrr !

Comme pour surenchérir, le crabe leva une pince jusqu’à toucher le poing tendu de l’homme-thon qui n’avait même pas détourné le regard du visage de Syracuse. Il fallait qu’elle voit, qu’elle comprenne et qu’elle admette enfin. Leurs poignes s’entrechoquèrent dans un petit « poc » qui leur arrachèrent un sourire satisfait à tous les deux.

Ce qui était stupide, parce que les crabes ne souriaient pas, se répéta Rachel.

-Brofist, clama le corsaire. La marque ultime de la potitude en ce bas monde. Qu’est-ce que vous répondez, hein ?
-Que j’ai envie de rentrer chez moi et que je commence à être très fatiguée de ma journée.
Non, j’ai entendu autre chose. Ca venait de cette direction. Je ne suis pas entièrement sûre de ce que c’était, par contre.
-Les cris d’agonie d’un Sale Individu Grossier, Ubuesque, Richissime et Dépravé ?, espéra Kalem sur un ton sarcastique.
-Bien sûr que non, je ne… eeeeeeeh je vois ce que tu as fait !
-Je vais rendre à César ce qui lui revient, on l’a inventé tous les deux le jour de la grosse bouffe.


La commandante tendit à nouveau l’oreille, sans parvenir à mettre le doigt sur l’écho de ce bruit qu’elle avait si faiblement perçu. Il s’agissait pourtant d’un son qui lui paraissait terriblement familier, quelque chose qu’elle reconnaissait jusque dans sa chair, auquel son corps et son esprit étaient si habitués qu’elle en ressentait une réaction réflexe qu’elle aurait voulu estomper. Quelque chose dans son torse, dans sa cage thoracique crépitait pour lui rappeler que…

-Krrr krrrrrr !
-Est-ce que c’était un coup de feu ?, traduit Gros-Thon.
-Oui, c’est exactement ça ! Et ça venait de… attendez, des coups de feu ?

Et un coup de canon particulièrement discernable qui retentit aussitôt sa phrase terminée, arrachant une grimace appréhensive à certains, et de gros malaise mêlé de surprise pour les autres. Rares furent ceux qui, comme Rachel et ses sbires, furent en mesure de réagir rapidement.

-Est-ce qu’on va voir, commandante ?, questionna Christelle.
-Je pense que oui, si nous parvenons à...
-Vous êtes débiles ou quoi, qu’est-ce que c’est que cette question ?, grinça Kalem. On est déjà perdus dans la cuvette des chiottes des quatre mers sans aucun espoir de revoir la lumière du jour, et on entend les bruits d’un affrontement violent qui n’a rien à voir avec nous. Vous croyez qu’on va rater une chance de se faire tuer ou de se perdre encore plus dans les égouts du monde ? Bien sûr que non !
-Il a raison, il faut que nous y alli…

Rachel s’interrompit, croisant le regard de Kalem dans lequel on voyait un mélange de surprise amusée et d’un mépris indicible qui venait de franchir les portes de la haine. « Putain mais t’es encore plus conne et tarte-en-pion que ce que je croyais et tu viens de confirmer, pov’ fille » ne commençait même pas à décrire ce que le nabot lui exprima par ce simple regard. Et elle était d’accord, mais en toute connaissance de cause.

-« Nous ne pouvons pas laisser des personnes en danger », récita Kalem sur un ton de demeuré volontairement exagéré.
-Oui, nous ne pouvons pas, renchérit la commandante.
-« Par la grâce de la justice, de l’amour, de la gentillesse et des belles paillettes roses, nous devons accomplir notre devoir ».
-Ca n’est pas exactement ce que j’aurais dit… mais l’idée de fond y est oui.
-« Bien évidemment, nous ferons tout notre possible pour nous en tirer sans encombre, bons professionnels du risque suicidaire que nous sommes ».
-Cela va sans dire. Kalem, je suis un officier subalterne, je ne dis pas que je ne me trompe jamais et même très... très… trèèèèès loin de là, mais…
-« Je crois que je vais plonger la tête dans un sceau d’eau et compter lentement jusqu’à dix mille avant de la ressortir, en attendant, mes chers soldats, je vous prie d’écouter Kalem et de suivre ses instructions à la lettre ».
-Bien essayé, mais non.
-Et pourquoi les gens feraient ce que toi tu ordonnes plutôt qu’un autre, d’abord ? T’as cru qu’on était tes chienchiens de péons de la marine ?
-Eh, on est les mouettes, protestèrent les concernés.
-Parce que je… suis entièrement d’accord avec toi, Kalem. Il n’y a pas de raison. J’ai techniquement une certaine position hiérarchique dans l’expédition, mais l’organigramme qu’ils ont diffusé me classe simplement à la tête de ma troupe. Est-ce qu’un vote à main levée vous conviendrait ? Ou vous préférez que nous participions en bulletin secret ?
-Nan nan c’est bon laisse tomber j’ai compris.
-Non non mais je suis d’accord il est important que chacun s’exprime et que l’avis de tous soit entendu et considéré afin de prendre une décision qui…
-Moi je propose plutôt qu’on s’épargne la pièce de théâtre dramatique et qu’on aille direct se suicider comme des lemmings face à un mur de plomb. Sinon voilà ce qui va se passer : tu vas leur parler avec le pouvoir du cœur, moi j’essaie de parler à leurs cerveaux, comme ce sont tous de gros putains de débiles consanguins ils vont te suivre la fleur au fusil pour défendre de grands principes. Déjà vu, déjà fait, c’est un lundi comme les autres et moi je ne sais vraiment plus ce que je fous ici.
-Kalem, il ne faut pas présumer de…
-Il a raison, commandante, intervint Gallagher.
-Idem pour moi
-Oui, mais nous ne pouvons pas présumer de ce que les corsaires et les chevaliers vont préférer.
-Krrr krrrr !
-Le crabe géant veut qu’on y aille, maugréa Kalem, donc tronche de sushi et ses hommes vont y aller.
-Tu parles le crabe ?, s’étonna Gros-Thon.
-Non, j’ai deviné le scénar’, c’est tout.
-Mais les soldats de Luvneel…
-Ok, on parie combien ?


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-Ah ma yé voudrrrré bien ouno Drrragomard, mé ye ne souis pas sourre quéé lé Nowelles ou la baronne séré d’accourd pourre cinquante millions…
-Donc n’achetez pas ?, posa calmement Murgle.
-Ca né pas ça, mé jé oune autorisation dé paiement dé seulement vingt millions par mois pourre Sigourde et Evanegeline, pas dé cinquante.
-On ne fait pas de demi-Dragomards. Mais vos patrons là, vous n’avez pas les moyens de les contacter pour leur demander leur accord ?
-On ne capte pas dans la Flaque, signala Egon.
-Vous voulez utiliser mon Denden, peut-être ?
-Vous avez du réseau ?
-J’ai une ligne directe avec le G-0. Et ils relaient mes appels avec leur réseau qui est assez puissant pour transférer jusqu’au port de Reverse. Moyennant redevance.
-Ooooh oh oh, ça peut être intéressant ça. Est-ce qu’on peut essayer ?
-Je viens de vous le proposer. Vous appellerez vos patrons pour savoir s’ils veulent un Dragomard ?
-Mé bien soure, cé lé plou important !


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Haylor grimaça dans une moue contrariée face au spectacle qui se dévoilait au fil de son approche.

De loin, elle avait cru discerner les contours d’un petit navire, largement plus petit que ceux que les autres cherchaient, mais qui restait bienvenu pour la changer de la monotonie des cavernes.

Un voilier léger destiné à un équipage réduit, sur lequel elle pouvait maintenant discerner les corps étendus de cinq hommes et femmes totalement immobiles. Les voiles abimées de leur embarcation, percées de flèches et de ce qui semblait être un boulet de canon, arboraient l'insigne de la marine.

De même pour le pavillon du bateau, ainsi que sa coque qui était éventrée à la base du château arrière. S'il n'avait pas coulé, c'était parce que les vagues l'avaient projeté contre des hauts fonds, ou à tout le moins qu'il s'était empêtré contre des rochers au milieu du chenal. Tout son flanc droit côtoyait des stalagmites hautes de cinq mètres minimum. À moins que ce ne soit simplement la marée qui soit redescendue entretemps.

Prise de curiosité, Evangeline se laissa porter par ses nuages jusqu'au pont principal. Ils étaient tous morts, évidemment. Leurs uniformes étaient tachés de sang séché, leurs corps livides avec quelques replets violacés là où leurs chairs s'étaient affaissées. Pas encore pourris, mais c'était pour bientôt. Sans pouvoir l'estimer proprement, elle comprenait que leur mort datait d’assez peu longtemps. Même si les insectes commençaient déjà à s’approcher du festin.

Des gens s’étaient battus ici, donc. Dans un obscur tunnel perdu au plus profond de la flaque. Contre la marine. Et la marine avait perdu. Ca n’avait pas trop de sens. Qu’est-ce qu’ils faisaient ici ?

Sur un coup de tête, elle glissa jusqu’au pont et posa pied à terre. Malgré tout le sel ambiant, l’odeur des cadavres lui transperça les narines et la prit à la gorge. Pas une bonne idée. Retenant son souffle, elle chercha quand même à progresser jusqu’à l’échelle qui menait à l’intérieur du bateau. Peut-être qu’elle trouverait quelque chose à l’intérieur ?

Un dernier regard prudent aux alentours pour s’assurer qu’elle ne décelait rien de suspect, avant de s’appuyer sur un accoudoir pour descendre d’une marche.

Et c'est levant les yeux pour surveiller ses mains qu'elle le vit. Au plafond de la grotte, tellement bien découpé dans la roche qu'il s'imposa comme une évidence dans ce tableau : un grand trou au-dessus d’elle, large d’une bonne dizaine de mètres. Pas naturel, mais aménagé par la main de l’homme. Abandonnant l’idée de fouiller le navire pour le moment, elle tissa une colonne de nuages pour se laisser porter à six mètres de hauteur, et faire face à un passage vertical creusé à travers la roche et parcouru de renforts aux contours parfaitement nets. A en juger par les pierres insérées dans l’ensemble, ça n’était pas juste un travail d’ingénieur, mais carrément d’orfèvre. Ce qui la piqua d’autant plus.

Certes, ça n’était pas comme ça qu’elle allait retrouver qui que ce soit, mais…


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-Maintenant j’ai une question bis de la plus haute importance. Comment est-ce qu’on sait qu’on va dans la bonne direction ? , maugréa Elie.
-Le pouvoir de l’Amour, chantonna Alberich de son ton charmeur en se tenant toujours droit près de la proue, sa cape flottant au vent.
-Merveilleux.
-Je vois de très nombreuses lueurs dans cette direction, il y a forcément quelque chose par-là, compléta CAPSLOCK.
-Parce que vous n’avez toujours pas récupéré la vue ?
-Au contraire, je vois parfaitement bien ! Vous, par contre, c’est de plus en plus difficile de vous entendre.
-Bien sûr. Alors combien d’embranchements avons-nous passé jusque-là, l’interrogea Elie.
-Je… n’y ai pas fait attention.
-Oui, combien d’embranchements avons-nous vu ?, sourit le corsaire à l’attention de la jeune femme. J’aimerais que vous répondiez à cette question, capitaine.
-On en a passé absolument aucun.
-Alors pourquoi diable demandez-vous si nous allons dans la bonne direction ? Il n’y a qu’une direction.
-…

Elle aurait voulu lui répliquer une horreur. Faire arracher sa langue et la lui enfoncer dans le gosier. Ce qui n’était pas un supplice particulièrement répandu, mais dont elle avait déjà entendu parler au sein de certaines familles de Manshon. Mais en fin de compte, elle était fatiguée et son extinction de voix se faisait de plus en plus douloureuse. Elle abandonna donc, préférant se laisser choir sur un modeste siège qu’on avait déployé sur le pont à son attention.

-Allons, ne soyez pas si dépitée, Capitaine Barbara. Dîtes-vous tout simplement que…

A aucun moment elle ne se serait attendue à ce que le corsaire Mélodius lui prodigue des mots de réconfort. Encore qu’il avait l’opportunité de proférer ses inepties habituelles plutôt que de sages paroles. Mais ça, elle ne le saurait jamais, parce que l’homme, sans bouger d’un iota, se retrouva percuté de plein fouet par un rocher aussi épais que son torse, qui l’étala au sol et poursuivit sa trajectoire jusqu’à plusieurs de ses hommes qui tombèrent comme des quilles. CAPSLOCK se redressa comme une flèche, mais se retrouva aussitôt happé par un filet et fut tiré pour chuter à l’eau.

Comme la majorité des marins qui avaient eu la malchance de se trouver au plus près des bastingages, rapidement griffés par une quantité impressionnante de harpons dont les utilisateurs firent furieusement tanguer le navire. Avant de se hisser.

Tout ça arriva si soudainement qu’Elie n’eut même pas le temps de comprendre qu’ils se faisaient attaquer. En fait, il y avait encore quelques-uns des hommes de Mélodius qui n’avaient même pas compris qu’il se passait quelque chose de grave.

Mais quinze secondes plus tard, c’était une bonne quarantaine de figures musculeuses, des hommes poissons d’espères diverses, qui se tenaient sur le pont du navire et les menaçaient de leurs armes.

Ca puait, donc.

Heureusement, la Capitaine Barbara avait plus d’un tour dans son sac. Par pur réflexe, elle s’exclama :

-Ohlà, terribles crétins des mers, est-ce que vous avez seulement conscience de ce que vous êtes en train de faire ? Je suis la terrible Capitaine Barbara, commandante des légions Denden de la confrérie secrète du nord de…

Ce qui n’arracha évidemment pas la moindre réaction d’aucun de ses agresseurs, extinction de voix oblige.

-Attendez attendez attendez non c’est pad’jeu j’ai plus de voix je peux plus vous enfumer bon sang CAPSLOCK CONNARD TOUT CA C’EST DE TA FAUTE PAUVRE CHIEN SANS RACE J’ESPERE QU’ILS SONT EN TRAIN DE TE NOYER ET QUE TU IRAS AU PARADIS PARCE QUE SI TU FINIS EN ENFER JE VAIS M’OCCUPER DE TOI MISERABLE…

A son tour, comme beaucoup d’autres, elle se retrouva empêtrée dans un lourd filet de chanvre lesté qui la cloua sur place, et qui l’aurait plaquée au sol si elle n’avait pas été installée sur son siège. Certains hommes essayèrent de se défendre, mais furent soumis avec une violence expéditive qui dissuada les autres d’avancer.

Et alors qu’elle vociférait un silencieux mélange d’appels à l’aide et d’imprécations destinées à à peu près toutes les personnes avec qui elle avait passé les deux dernières semaines, Elie et son fauteuil se retrouvèrent soulevés comme des sacs de farine, balancés à la mer comme tous les autres, et…


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-Madame la baronne, je pense que vous allez aimer ce que j’ai à vous dire, enfin une bonne nouvelle : nous recevons un appel au poste Denden ! C’est la base G0 ! Si vous êtes prête, vous pouvez leur parler.

Elle écarquilla les yeux en recevant la nouvelle. Oui, absolument qu’elle le voulait. Elle remercia le sous-officier lorsque celui-ci lui tendit le petit coussin rouge sur lequel se trouvait un Denden jaune à rayures vertes d’un genre qu’elle n’avait jamais vu. Peu importe, ça n’était pas le moment.

-Allô, équipage du Stentor ?
-BONJOUR OUI C’EST NOUS ! Pardon, c’est un énorme soulagement de vous entendre. Ecoutez, nous nous sommes com-plè-te-ment égarés dans la Flaque, c’est une catastrophe, est-ce que…
-Tout doux Madame, nous sommes déjà au courant du gros de votre situation. Ca va faire depuis trois heures qu’on vous recherche, vous étiez attendus à la base G-0 et nous avons lancé les procédures de secours en voyant que.
-Et donc ?
-En fait, on a surtout réussi à vous retrouver parce qu’un de vos navires, commandé par le corsaire… euh… Angéléééé Gaaaarciaaaaa… est tombé sur un petit lieu de vie et qu’ils ont utilisé un Denden du coin pour nous contacter et nous donner autant d’informations que possibles. Nous avons alors balayé les ondes à votre recherche et avons fini par vous trouver.
-Vos Denden fonctionnent ? Nos Denden ne fonctionnent pas, nous avons tout essayé mais nous ne parvenions pas à capter ou émettre quoi que ce soit dans les cavernes. Comment faîtes-vous pour communiquer ? Et comment ont-il fait ?
-Nous utilisons des Denden troglodytes dernier cris à infra-ondes anti-réverbérantes. Mais c’est une technologie qui a été inventé il y a sacrément belle lurette. Quoi, vous avez cru que nous étions dans les années 1200 à utiliser des arachnophones pour parler dans les grottes ?

Ah. Etrangement, le sous-officier se découvrit une fascination soudaine pour les stalactites de la caverne lorsque Valmorine chercha à croiser son regard. Au même titre que son supérieur qui était arrivé à sa suite.

-Mmmh… je comprends que nous n’étions pas bien renseignés ni équipés pour traverser la Flaque.
-Bah vous n’aviez qu’à suivre le chenal du réseau Marijoan, mais vu votre position je dirais plutôt que vous êtes pas équipés pour traverser quoi que ce soit tellement vous avez navigué de travers. Je ne comprends même pas comment vous…
-…
-Euh, peu importe. Nos instructions : ne bougez absolument pas. Des secours sont en route pour venir vous chercher et vous guider jusqu’à G-0. Le Corsaire Garcia s’est trouvé un guide jusqu’à nous, et vous serez probablement soulagée d’apprendre que quatre des navires de votre flotte ont réussi à arriver à bon port, un seul d’entre eux ayant des avaries mineures. Nous balayons encore le réseau pour essayer de contacter les autres, mais… est-ce que vous avez des informations les concernant ?
-Non. Nous avons envoyé des équipes pour les rechercher mais…
-Aaaaah. Je crois que je comprends mieux. Mon dieu, cette journée va être longue.
-Je vous présente toutes nos excuses ainsi que nos plus sincères remerciements pour…
-Ouais ouais, ça va aller on maîtrise. Au fait, un dernier point. Le corsaire cusino demande s'il peut bénéficier d'une autorisation de paiement de 50 millions comme frais de bouche pour votre expédition. Vous voulez que je lui réponde ?


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-Bonjour, aventurière. Et félicitations pour être arrivée au terme de votre quête de longue haleine ! Je me présente, Alfurd, pacifista protocolaire au service de la famille Maselfush depuis l'an de grâce 1529. Je souhaiterais connaître le nom de la première personne à avoir réussi les épreuves de sa célèbre quête. Pouvez-vous me faire l’honneur de vous présenter ?
-… Evangeline Haylor. De Luvneel.

D’accord. Elle s’était attendue à beaucoup, beaucoup de choses, mais certainement pas à ça. Des pièges mortels, des monstres qui surgiraient de nulle part, la ou les personnes qui avaient abattu les marines en contrebas, n’importe quoi pour lui rappeler que ce qu’elle venait de faire était aussi inutile que dangereux…

Mais vraiment, certainement pas à ça.

-Je vous prierais d'attendre quelques minutes, sa sainte altesse sérénissime Mikhail Maselfush m'ayant laissé pour tâche de vous congratuler abondement avant de vous conduire au cœur de la ziggourat, où vous pourrez vous soumettre aux dernières épreuves. Soyez néanmoins assurée que les trésors que vous recherchiez et que l'on vous a promis existent bel et bien.

En haut du long tunnel vertical, après une ascension qui avait bien duré dix minutes, elle avait trouvé des statues à l’effigie d’aigles géants, faits de marbre et ornés de pierres précieuses, toutes agencées dans un grand espace circulaire et espacées de façon à mettre en évidence un énorme portique, succession de colonnes taillées à la perfection qui formaient un couloir à la voute travaillée par l’homme. Quel que soit l’édifice, on avait voulu qu’il dure, et on y avait mis les moyens.

Et pour ceux qui, comme elle, étaient capables de reconnaître l’emblème des dragons célestes parmi les motifs réguliers qui étaient gravés sur le front des aigles à l’entrée ainsi que sur les colonnes, l’explication se devinait toute seule.

-Mon protocole de réception prévoyait que je vous serve une collation ainsi que de quoi vous désaltérer après cette délicate ascension, mais je crains que les vivres dont nous disposions aient cédé à la moisissure. Je vous présente toutes nos excuses les plus sincères pour ce désagrément. L’un de mes collègues est en train de chercher une solution de repli.

Et au bout de ce couloir, elle avait été accueilli par un spectacle qui l’avait laissée sans voix : devant elle se dressait une pyramide de bonne taille, jouxtée de cascades et trônant au centre d’un lac couvert d’une végétation galopante, des nénuphars et autres équivalents flottants qui ne se chevauchaient pourtant pas, comme s’ils étaient soigneusement entretenus par la main de l’homme. Comme tout ce qu’elle avait pu voir avant d’en arriver là.

Enfin, la main de l’homme. Celle d’un robot devait bien faire l’affaire elle aussi, visiblement. Ca, c’est ce qu’elle comprit lorsqu’elle aperçut les silhouettes de cinq robots humanoïdes, dont l’une s’avança précautionneusement d’elle en lui adressant de grands signes de paix.

-Aussi, permettez-moi de vous féliciter et de mettre en exergue les qualités dont vous avez fait preuve pour parvenir jusqu’ici. En particulier pour avoir déployé des trésors de courage, d’astuce et d’habileté, employées à gravir les montagnes mortelles de Raijin Island pour plonger au fond de la source tonnante pour trouver l’indice. Mais aussi pour avoir eu l’intelligence de consulter les archives Marijoannes de la famille Maselfush, et d’avoir gagné la confiance de son personnel pour qu’il vous guide sur les premiers pas de cette fantastique chasse au trésor organisée par notre défunt seigneur. Malgré votre statut d’aventurière, vous avez su démontrer votre tempérance en renonçant à emporter les trésors enfouis dans la pyramide d'Ankh-Similikartoon d'Alabasta, y compris le fruit du démon placé en plein milieu de votre chemin, tout en gardant la tête froide pour évoluer dans les successions d’énigmes mortelles qui clairsemaient la pyramide.

Eeeeet. Il continua un moment, Haylor restant sans l’interrompre à froncer les sourcils en comprenant sans l’accepter ce qu’il lui arrivait. Elle était entrée dans ce qui devait être la dernière étape d’une chasse au trésor particulièrement complexe organisée par un dragon céleste, et qui menait visiblement à son tombeau. L’épaisse pyramide qui lui faisait face.

Dont elle n’avait jamais entendu parler.

Sur un pur coup de chance.

Le verbiage du robot allait trop rapidement pour qu’elle puisse se souvenir de chacun des étapes mentionnées, mais elle en compta neuf. Toutes aussi ridiculement dangereuses les unes que les autres, à en croire ce que le robot disait.

-Et enfin, tout du long de votre aventure, ou plutôt de l'Odyssée qui compilera l'ensemble des aventures que vous avez vécues pour parvenir jusqu'à cette tombe, vous avez su garder intacte la plus précieuse des vertus, l'espoir, celle la même que notre Saint Maître Maselfush respectait au plus haut point et souhaitait cultiver dans son entourage, celle que son humble et magnificiente figure peinait à maintenir face aux aléas qui ont frappé sa vie. Savez-vous pourquoi Saint Mikhael a créé cette chasse au trésor et a défié le monde de l’accomplir ?
-Euh…

Elle se gifla mentalement. Cela faisait cinq bonnes minutes que le robot lui servait son monologue pendant qu’elle le regardait avec des yeux de poisson mort et que ses neurones s’étaient tous avachis sur eux-mêmes. Répondre, bon sang.

-Eh bien, je vais peut-être vous sembler idiote, mais… tout au long de mon parcours, j’ai finalement décidé d’admettre que je n’étais pas capable de distinguer les nobles intentions de Saint Maître Maselfush. J’ai cru trouver la réponse à certaines occasions, mais ne l’ai jamais… euh…

Et la voilà qui s’emmêlait les pinceaux à essayer de broder davantage. Idiote, idiote. Mais le robot sembla accepter sa réponse.

-C’est bien sage de votre part. Eh bien Madame, ce qu’il souhaitait, c’était d’offrir au monde une alternative à la quête que lui a proposé Gold Roger quelques années plus tôt. Ce qui correspond malheureusement à un peu plus d’un siècle, maintenant. Si le roi des pirates, l’un des pires fléaux du globe, trouve le moyen d’y diffuser un rêve pour faire vibrer les espoirs, il est tout naturel qu’un dragon céleste, sur lequel repose la stabilité de l’ensemble du système qui assure la paix dans le monde, soit capable d’en faire de même. N’est-ce pas ?
-Evidemment. Je comprends mieux.

A ceci près qu’elle n’avait absolument jamais entendu parler d’une histoire de ce genre. Et qu’elle avait le nez pour s’intéresser à ce genre de bizarreries distrayantes. Il y avait un problème. Mais une chose à la fois.

-Et donc… en ce qui concerne le trésor ?
-Oui Madame Haylor. Le don de Maître Maselfush. Au sein de son tombeau, vous trouverez d’abondants vergers de huit espèces différentes, entretenus par mes collègues et moi-même depuis la fondation de ce tombeau, ainsi que les huit fruits du démon correspondant à chacun de ces plants. Ainsi que les quatre meitou qui ont fait la réputation des bretteurs Maselfush, et suffisamment de dizaines de milliards de berries sous forme d’or et de pierreries pour acheter un droit de palace à Marijoa.

Elle devait rêver. Elle devait forcément rêver.

-Et vous avez parlé de dernières épreuves à passer. Est-ce qu’elles sont nombreuses ? Présentent-elles un danger ? Mortel?
-Ces épreuves ne seront pas plus mortelles que celles que vous avez déjà affrontées pour parvenir jusqu'ici, Madame. Pour ne rien vous cacher, il s'agit exclusivement de reprises des tâches et énigmes que vous avez déjà rencontrées dans les précédentes étapes de cette chasse au trésor. Une ultime mesure de précaution afin de nous assurer que le trésor ne pourrait être acquis que par un aventurier qui aurait parcouru l'intégralité du parcours. Mais pour vous, celles-ci seront faciles. Après tout, il est strictement impossible pour quiconque d’entrer ici sans avoir obtenu les coordonnées en récupérant l’ensemble des indices.
-…

Évidemment, ça ne pouvait pas être simple.

-Je souhaiterais ajourner l'épreuve, répondit-elle enfin. J'ai besoin de me reposer et de me préparer pour ce dernier segment. Revenir plus tard. Est-ce que c’est possible ?
-Aucun problème. En attendant ce moment, souhaitez-vous vous recueillir auprès de la tombe de Sainte Svetlana Tchekov, amirale canonisée par Maître Mikhail lui-même pour la dévotion avec laquelle elle a servi le gouvernement mondial et l'intérêt des dragons célestes de son vivant, et continue encore de les protéger dans l'au-delà?
-Euh... cela ne m'engage à rien par rapport aux épreuves et je conserve mon droit de repli, nous sommes bien d'accord ?
-Absolument.
-Alors… certainement, oui. Merci.

Elle ne savait pas quand est-ce qu'elle aurait l'occasion de revenir, après tout. Peut-être même et même probablement qu'elle ne trouverait jamais cette occasion. Alors autant en profiter tant qu'elle était ici. Non ?

Tant pis pour Elie, Kalem, ses insultes, sa mauvaise conscience et tout le reste. Ça ne tenait pas qu'à elle, après tout. Pas à dix, vingt ou soixante minutes près. Et si c'était le cas, c'est que ça n'était pas elle, le problème.

Des milliards et des milliards de…

Est-ce qu’elle ne ferait pas mieux de s’attaquer à la pyramide à grands coups de boules de feu pour en faire fondre les murs et rentrer dedans de force ?

Mais elle avait affaire à des pacifistas. Protocolaires évidemment, mais peut-être pas que. C’avait l’air dangereux.

Mais quand même. Des milliards et des milliards de berries. Elle avait beau déjà être riche à en vomir et ne plus se consacrer qu’à des choses qui lui plairaient si l’envie lui venait, ça restait…

-Je peux également vous faire visiter la galerie de la division personnelle de Saint Maselfush, enterrée à ses cotés le jour de son inhumation. Mes collègues et moi en prenons encore grand soin et sommes particulièrement fiers de ce que la nature nous a aidé à faire, en particulier au niveau du mémorial central. Vous pourrez vous recueillir devant la stèle et célébrer le nom de chacun des trois milles hommes de la 154ème division, régiment Aigle, qui servaient directement Maître Saint Mikhael dans sa lutte contre la piraterie sur le nouveau monde.
-Trois mille…?

Soldats tombés au champ d’honneur ? Il avait parlé d’une amirale, également. D’un nom qu’elle ne connaissait pas. Svetlana Tchekov. Enterrée ici.

Sûrement des détails.

-Ah, une dernière chose, Madame. Après de vaines recherches, mes compagnons ont opté pour vous amener directement quelques fruits du verger de Saint Maselfush. J’espère que vous nous pardonnerez cette piètre collation.
-Hmhm…


*
* *
*


-C’est marrant mais quand elle dort elle a l’air vachement plus agréable qu’en vrai. Où elle est salement détestable. Alors que là l’est toute calme, elle bouge pas, elle ronfle pas… ça serait chouette que ma miss fasse pareil…
-EST-CE QUE TU CROIS QU’ELLE VA BIENTOT SE REVEILLER ?
-Euh, parle un peu moins fort, je suis pas spécialement pressé qu’elle…

Par pur automatisme, guidée par son instinct et les pulsions meurtrières qui la possédaient comme à chaque fois qu’elle Elie entendait l’infâme CAPSLOCK gueuler comme un animal de basse-cour, la jeune femme se redressa brutalement. Les bras tendus devant elle, tâtant l’espace en se rejoignant du bout des doigts comme si elle essayait d’attraper quelque chose. Ou de l’écraser, en l’état.

-… se réveille. Bonjour et bienvenu au village des hommes poissons de la flaque ! On est prisonniers et ils veulent nous manger. Tu vas bien ?
-Sigurd ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
-Ah ouais c’était pas une blague c’t’histoire d’extinction de voix. Je crois que je préfère comme ça en fait. On pourrait même bien s’entendre finalement. Enfin, bien s’entendre… mwarharharh… nan en vrai j’entends rien. Ah bah comme c’est dommaaaaaaage.
-Je te jure que je vais te faire assassiner par un de mes corsaires un de ces jours.
-ALLONS, ELIE, VOUS NE DEVRIEZ PAS DIRE C…
-ET TOI, TAIS TOI ESPECE DE SINGE D’OPERETTE QUI M’A VOLE MA VOIX.
-AH, MAIS JE NE…oh pardon.
-Woooh, tu comprends ce qu’elle dit ?
-Oui ?
-Ah. Ok. Elle a dit quoi ?
-Depuis le début : « Sigurd ? Qu’est-ce que tu fais ici ? », « Je te jure que je vais te faire assassiner par un de mes corsaires un de ces jours. », et… euh… elle m’a demandé d’arrêter de crier pour la dernière.
-Je n’ai pas besoin d’un traducteur, je voudrais que…
-« Je n’ai pas besoin d’un traducteur, je voudrais que… »
-Huhu, apprécia Sigurd sur un sourire moqueur.

Elie ferma les yeux pour pouvoir se les frotter, et en profita pour reprendre posément ses esprits. Elle puait le sel et sentait la morsure de l’eau de mer à la fois sur sa peau et sur ses cheveux. Et ses vêtements étaient atrocement rêches et désagréables à porter. Mais elle était au sec.

Dans un lit pas très confortable, de ce que ses muscles lui expliquaient.

Allongée dans un coin de caverne éclairée par un grand champignon luminescent suspendu au plafond et surmonté d’un abat-jour pour en atténuer la lumière.

Le problème, c’est qu’elle était toujours ensevelie sous l’épais filet avec lequel elle avait été capturée, et toujours associée au fauteuil que lui avait prêté Alberich Melodius. En d’autres termes, elle dormait en position assise sur le dos, harnachée à un fauteuil.

A mieux y regarder, CAPSLOCK et Sigurd étaient eux aussi entravés par des filets lestés qu’ils n’avaient pas eu la chance de retirer depuis leur réveil.

Ce qui était également le cas de tous les membres de l’équipage du corsaire, capturés en même temps qu’elle. Elle reconnut également la figure timorée d’Edwin Marlowe, de la marine, ainsi que plusieurs pirates du capitaine Fiers-Petons, et… Fiers-Petons lui-même, dont elle pouvait apercevoir le orteils au travers des barreaux qui parachevaient leur vaste cellule. Le géant était fermement ligoté et cloué au sol par de lourdes chaînes encastrées dans la roche.

Aucune trace de soldats des navires de Luvneel qui les accompagnaient, par contre.

-Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Qu’est-ce qui nous est arrivé ?
-« -Qu’est-ce que tu fais là ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Qu’est-ce qui nous est arrivé ? »
-Euh… bah on a retrouvé Gros-Petons coincé dans un lac dont il bouchait le trou, donc on a essayé de le libérer. Sauf qu’on a essayé de faire ça avec des explosifs et… qu’on était pas très loin d’un village d’hommes poissons chez qui on aurait causé de sacrés soucis si les bombinettes avaient boomé. Ca en plus de la classique « Vous violez notre territoire, humains, jusque dans les confins de la terre dans des endroits absolument inhabitables pour votre espèce. Vous faîtes exprès c’est pas possible, nous ne vous ferons pas de cadeau. » Mais je comprends qu’ils veulent surtout nous faire peur pour qu’on dise aux autres humains de pas venir. Je sais pas, c’est assez bizarre. Ils discutent de notre cas et reviendront pour nous voir. Donc euh… voilà, hein ?
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« PAW PAW PAW PAW HEURGH PAW BANDE DE CHIENS PAW CLIC BRIDGET PASSE MOI LES RECHARGES JE VAIS BIENTÔT ÊTRE A COURS PAW PAW PAW COMMENT CA Y EN A PLUS PAW PAW PAW ATTENDEZ TOUT NE VA PAS S’ARRÊTER SUBITEMENT FACE A CE PETIT ESCADRON PARCE QUE PAW JE SUIS A COURS DE MUNITIONS ! PAW PAW CLIC CLIC CLIC C’EST FINI LE MIEUX A FAIRE C’EST DE PRIER POUR QU’ILS VISENT MAL ET QU’ILS SOIENT BIENTÔT A COURT EH MAIS QUI C’EST CE TYPE QUI NOUS OBSERVE SUS A L’ENNEMI
-Merci pour votre rapport soldat, y a-t-il plus de précisions à avoir ?
-Non Commandante, a priori c’est tout ce que j’ai entendu avant mon retrait stratégique.
-Y a vraiment que les couillons de la Marine pour utiliser un vocabulaire militaire même quand ils ont décampé la queue entre les jambes...
-Et sur le visuel ? Ils avaient l’air de quoi ? Continua Rachel sans se soucier des remarques acerbes du nabot.
-Pas de très bonne compagnie. Surtout qu’ils se faisaient canarder par des collègues.
-Ah mais il fallait le dire plus tôt. Vous voyez bien que c’était sans danger, c’est la Marine.
-Vous avez une confiance en vos coreligionnaires, c’est à en gerber...
-Krrr krrr.
-Je suis bien d’accord, allons voir de quoi il retourne l’ami ! Se décida Gros Thon. C’est pas une petite bataille qui va nous arêter !
-Krrr krrr, pouffa le bro’crabe à la blague orthographique de son pote.
-Pourquoi faut-il toujours que les types qui commandent ne fassent fonctionner leur cerveau qu’après leurs muscles? »

Sans plus attendre, le capitaine poisson fit donner l’ordre de laisser glisser son navire plus loin dans la grotte. La scène de bataille leur apparut bientôt sous un jour nouveau. D’un côté un petit escadron aux couleurs de la Marine scientifique en bien piètre état, de l’autre, un navire sans pavillon apparent qui ne semblait pas jouir d’une meilleure santé. La pluie de balles s’était arrêtée, les deux camps étant vraisemblablement à court de munitions. Rachel attrapa le mescargophone de poche que lui tendait son subalterne le plus proche et se décida à parler. L’effet fut cacophonique, les vibrations de l’engin résonnaient dans toute la grotte et même la voix douce et ferme de la commandante albinos ne parvenaient pas à compenser le boucan produit.

« PAR PITIÉ, ON SE REND, ON SE REND MAIS PAR PITIÉ, ARRÊTEZ-CA !
-C’est entendu, déclinez votre identité et on pourra parvenir à un arrangement, répondit Rachel après avoir vite rendu le mescargophone de peur qu’il ne recommence son tintamarre.
-Ellis Lussé, journaliste chez Révolution Permanente.
-Révolution?
-J’ai ma carte de presse si vous le désirez !
-Et la personne qui vous accompagne ?
-Bridget Jaune, rédactrice au courrier des lecteurs et reporter-photographe en formation. J’aime également les pulls de Nowel et les glaces dans le canapé.
-Pas sûr qu’ils aient besoin de ce genre d’informations Bridget...
-C’est juste pour leur prouver qu’on est des humains, pas des terroristes assoiffés de sang.
-Ça ne prouve rien du tout, j’ai connu des très bons copains incendiaires qui adoraient les sucreries...
-Ça ne coûte rien de tenter... Nous nous sommes fait attaquer par ce Navire de la Marine alors que nous étions en plein reportage. Vu le pavillon qui flotte sur votre mât, nous pourrions trouver un arrangement ! Vous nous protégez et en échange, je vous fais un super article.
-Rachel Syracuse, commandante de la Marine. Excusez-moi je ne m’étais pas présentée. Venez à bord, nous serons ravis de vous accueillir, nous pourrons éclaircir tout ça. Vous avez une chaloupe pour nous rejoindre ? Ou faut-il que nous venions vous chercher ?
-Nan, mais c’est pas possible, c’est réellement comme ça que vous procédez à vos arrestations ? Y a vraiment des baffes qui se perdent.
-Je vais les chercher si vous voulez, proposa Gros Thon. Avec le bro’, on s’est dit qu’on serait les mieux placer pour ferrer ce genre de poisson.
-Krrr krrr.
-L’humour en général me fout la gerbe, mais l’humour qui pue la rascasse, ça a le don de me faire câbler... Juste une question commandante : À votre avis, comment vont réagir les troufions décérébrés de la Marine quand ils vont vous voir accueillir leurs adversaires du moment à bord ?
-Le plus naturellement du monde. Nous avons des protocoles de sommation dans la Marine, afin d’éviter les bavures.
-Protocoles de raclures de bidet que vous êtes certainement la seule à suivre...
-Du coup, on a discuté avec Bridget, et il nous faudrait des garanties !
-Quelles sont elles ?
-De la glace au chocolat !
-Bridget!
-C’est que j’ai sacrément les pétoches et la glace ça me rassure...
-On peut voir ce qu’on a en stock, mais on fera de notre mieux. C’est bon de notre côté, on arrive donc pour vous chercher.
-J’ai le feu vert ?
-Oui capitaine Gros Thon.
-Allez copain, en avant ! »

***

Pendant ce temps sur le navire de sauvetage du G-0

« Dois-je changer de direction mon lieutenant ?
-Non non c’est tout droit, continuez... »

***

PULUPULUPULUPULUP

PULUPULUPULUPULUP

« Allo ? Voui ? C’est Maman ?
-Ta Maman n’est pas avec toi ?
-Ben noon banane, pfff. Tu vois bien.
-Ça m’embête un peu, le corsaire insiste pour savoir s’il peut se permettre le Dragomard ou non et il devient un peu pénible avec nos services.
-Elle revient quand Maman ?
-Je ne sais pas ma petite, mais quand elle revient, tu pourras lui demander pour le Dragomard ?
-Le quoi ?
-Le Dragomard.
-C’est quoiiii ?
-Un Dragon-homard ?
-UN DRAGON ! J’EN VEUX UN !
-Ta maman est d’accord ?
-Oui ma maman elle en veut un pour elle aussi ! Comme ça on les appelle choupi et choupa. On leur fait des caresses et on leur donne du poisson à manger !
-Donc, je leur dit d’accord pour deux Dragomard ?
-Vouiiiii ! Trop bien ! Elle va être trop contente maman. Et monsieur K il va râler, mais ça sera drôle, parce que quand il râle il fait des super grimaces et ça me fait beaucoup rire.
-Très bien très bien. Je vais raccrocher ma petite.
-Raccrocher quoi ?
-L’escargophone ?
-C’est quoi ?
-Ce que tu as dans les mains.
-Ah, l’escargot rigolo qui parle avec une drôle de voix pas très agréable ?
-Une drôle de… Mais ma voix n’a rien de...
CLIC »

Chloé leva les yeux, autour d’elle, seul Bruno avait encore conscience de sa présence. La baronne de Tintoret avait quitté les lieux pour aller faire une petite sieste dans sa cabine, Yaombé discutait avec ses perroquets et le reste de l’équipage du Stentor semblait en grande agitation. Depuis que l’on savait qu’on allait être secourus, il fallait que tout soit impeccable. Les Marines de la commandante Syracuse avaient lustré trois fois le pont et tout l’équipage de Capslock était prêt à naviguer dans la direction qu’on leur donnerait. Seul Jürgen semblait partager l’inquiétude de la petite concernant leurs diverses équipes de recherche.

***

Pendant ce temps sur le navire de sauvetage du G-0

« Dois-je changer de direction mon lieutenant ?
-Non non c’est tout droit, continuez... »

***

Rien n’avait bougé dans le petit coin de caverne où étaient retenus prisonniers nos deux équipes de secours et ceux qu’ils étaient censés secourir. Le lumino-dial éclairait toujours faiblement les lieux, donnant une certaine majesté aux ombres des captifs, toujours pas débarrassés de leurs filets. L’attente était très longue et les discussions avaient fini par cesser, laissant place à un lourd silence.

« Eurêka !
-Gné ? Quoi ? Elie a retrouvé sa voix je crois...
-Je pensais bien être la seule à pouvoir nous sortir de ce mauvais pas.
-Rassurez-moi Capslock, nous sommes bien d’accord qu’elle avait la grosse tête avant de réfléchir à des plans d’évasion allongée sur le dos et les jambes en l’air.
-Parlez moins fort, elle pourrait entendre vos remarques acerbes.
-Je crois que je ne risque rien, elle me déteste déjà suffisamment pour ne pas tenir compte de mes blagounettes.
-Sigurd, Capslock, arrêtez de marmonner dans votre coin, je vais avoir besoin de votre aide.
-Donc quand tu disais que tu étais la seule...
-Capslock, frappez-le, immédiatement !
-Les filets m’en empêchent...
-Parce que vous l’auriez fait???
-Elle l’a ordonné...
-Vous n’êtes pas censé être un ex-héros de la Marine?
-Capitaine Mélodius, je vais avoir également besoin de vos talents, continua la comédienne.
-Je vous écoute, tout ce qui pourrait me rapprocher de ma chère et tendre, je le ferai.
-Capitaine Fiers-Petons, vous m’entendez ?
-…
-…
-…
-Je peux transmettre si vous le désirez…
-Non monsieur Capslock, j’ai besoin d’un minimum de discrétion. Monsieur Ravioli ?
-Oui Capitaine Barbara ?
-Vous prendrez mes ordres pour le capitaine Fiers-Petons et vous trouverez un moyen de faire parvenir ceux-ci jusqu’à ses oreilles de façon discrète.
-Très bien Capitaine.
-Je reprends, capitaine Mélodius, venez me débarrasser de ces filets.
-Okay, ouf, j’ai eu peur pendant un instant qu’elle ait une véritable solution mais il est attaché comme...
-Tout de suite !
-Il était pas dans un filet lui? Boah, plus rien ne m’étonne... »

Comme l’avait bien cerné Elie, le capitaine Mélodius s’était défait de ses liens peu de temps après avoir été déposé captif au centre de cette cavité. Elle se félicita d’avoir engagé un magicien. Toujours une aubaine de posséder un maître de l’évasion dans ses rangs. Elle fit également libérer Edwin, puis le mit dans la confidence de son diabolique plan d’évasion. Sigurd protesta de ne pas en être informé, mais il n’eut en retour que des ricanements. Elie alla même jusqu’à laisser entendre qu’il serait abandonné sur place et que peut-être ça le ferait réfléchir à sa façon de faire la même chose aux autres. Ses protestations se firent encore plus grandes quand elle fit libérer de leurs entraves tous les autres captifs, corsaires et autres membres de l’expédition à l’exception du blondinet avec pour mot d’ordre de ne pas le libérer sous peine de mort. La vengeance est un plat qui se mange glacé.

***

Pendant ce temps sur le navire de sauvetage du G-0

« Dois-je changer de direction mon lieutenant ?
-Non non, continuez, c’est tout droit...»

***

Le navire de la Marine scientifique n’avait pas suivi le protocole. Ils avaient fait feu sur le crabe aussitôt celui-ci apparu dans leur champ de vision. Fort heureusement, les circonstances étaient telles qu’il n’y avait pas eu grand-chose à craindre. L’unité scientifique ne comprenait désormais plus que trois soldats, l’un d’entre eux avait besoin de soins, les deux autres ne savaient pas vraiment viser et de plus ils n’avaient plus de munitions en stock, aussi le bro’crabe ne fut visé que par quelques paires de bottes et une fourchette. Réflexe défensif de la bête oblige, il avait plongé. Les bottes n’avaient pas franchi le huitième de la distance qui séparait les Mouettes du crustacé, mais les histoires de pêche au crabe et de dîner mondains racontées par ses parents étant petit, avaient suffi à lui transmettre une phobie des bottes et des fourchettes. Le réflexe s’avéra malheureux. Surtout pour le capitaine Gros Thon, perché sur son dos, qui n’eut pas d’autre choix que de boire la tasse, paralysé par le démon.

Ni une, ni deux, la commandante plongea. Utilisant son grand corps athlétique pour franchir les quelques mètres qui la séparaient de l’homme-poisson. Elle n’aurait jamais cru avoir sauver de la noyade un thon en pleine santé, mais son devoir passait avant son incrédulité.

Seulement, à un mètre à peine d’atteindre sa cible, elle fut projetée en arrière par un mouvement de paniqué du crustacé, ayant cru voir les bottes dériver dans sa direction. Elle perdit de vue sa cible, dût faire quelques mouvements de brasse pour se dégager du tourbillon dans lequel l’emportait le géant animal et quand elle revint le chercher, le Capitaine Gros Thon avait tout bonnement disparu.

« Vous le voyez ? Héla-t-elle en direction du navire.
-Je ne vois qu’un gros thon qui nage, c’est toi la morue.
-Monsieur Kalem, ce n’est pas le moment de plaisanter, il est dans l’incapacité de nager, si je ne le sauve pas, il va se noyer !
-Ça fera un pirate de moins, tu devrais être contente, non ?
-Bon, aidez-moi à remonter à bord, peut-être qu’un peu de hauteur de vue nous aidera à y voir plus clair.
-Eh, les gugusses, y a votre baleine de patronne qui aimerait bien une échelle ! »

Une petite minute plus tard, la commandante Syracuse, mouillée des pieds à la tête était de nouveau sur le pont. Bien entendu, pas de traces du corsaire. Elle s’en voulut terriblement. Comment avait-elle pu ne pas réussir à sauver ce pauvre homme ? Kalem la regardait d’en bas, complètement saoulé de s’être encore fait embarquer dans une aventure plus dangereuse qu’intelligente. D’une grimace il lui indiqua le crabe qui regardait l’eau avec angoisse, par crainte d’une nouvelle attaque de bottes.

« Monsieur le crabe ? Nan, mais il ne va jamais comprendre ce que je dis, c’est un crabe...
-Selon toute vraissemblance, le pouvoir de l’amitié est souvent plus fort que la logique dans ce genre de scénarios, faites lui tirer la corde sensible, il a sans doute un coeur derrière cette carapace.
-Monsieur le crabe, il faut absolument que vous partiez à la recherche du capitaine Gros Thon. Vous savez, votre ami, votre bro’, il est en train de se noyer ! Il est perdu sans vous. J’ai vraiment l’impression d’être une gourde...
-Tu veux dire plus que d’habitude?
-Il ne réagit pas…
-Tu croyais vraiment que j’allais te donner un conseil efficace ? Moi ça me faisait juste marrer de te voir essayer. Tu peux tenter de parler le crabe tant que t’y es...
-Krrr krrr ?
-Krrr krrr.
-Krrr krrr krrr !
-Okay, donc quand il s’agit de sauver des gens et qu’elle n’a plus de solutions, elle débloque complet, on n’est pas sortis de l’auberge... »

Une lueur de panique s’alluma pourtant dans les yeux de la bestiole géante, comme s’il venait subitement de comprendre ce qui venait de se passer et en un éclair, il plongea sous la surface de l’eau, provoquant des remous dans toute cette partie de la grotte. Quelques secondes plus tard, tout était redevenu calme.

« J’espère que ça a marché. J’aurais fait mon possible.
-Si ça marche, je promets de raconter la légende de la baleine qui parlait aux crabes pour aller sauver des thons.
-Dites, vous allez venir nous chercher ou on vous dérange, héla Ellis. On continue de se faire attaquer !
-Tiens, je les avais oubliés ceux-là… On les laisse crever à coups de bottes?
-Nous mettons à flot notre chaloupe, répondit Rachel, reprenant ses responsabilités en même temps que ses esprits. Je vais également de ce pas demander un cesser le feu aux collègues, ainsi qu’une demande de pourparlers. Heureusement que j’ai pensé à prendre ma cape de la justice... »

***

Pendant ce temps sur le navire de sauvetage du G-0

« Dois-je changer de direction mon lieutenant ?
-MAIS PUISQUE JE VOUS DIT QUE C’EST TOUT DROIT ! Y A PAS MILLE DIRECTIONS DANS CE BORDEL, FAUDRAIT VRAIMENT ÊTRE LA PIRE DES ANDOUILLES POUR S’Y PERDRE ! »

***

« BANDE DE VEINARDS, DÉGAGEZ L’BAZAR ET VOUS ALLEZ VOIR C’QUE VOUS ALLEZ VOIR, VENEZ APPLAUDIR ACCLAMER LA SUPERSTAR !

FÊTEZ CE GRAND JOUR,
CLOCHETTES ET TAMBOURS,
VENEZ ADORER L’IDOLE

REINE ELIE, SA SEIGNEURIE
ELIE BARBARA !
A GENOUX PROSTERNEZ VOUS SOYEZ RAVIS.
PAS DE PANIQUE ON SE CALME
CRIEZ VIVE ELIE, SALAM
VENEZ VOIR LE PLUS BEAU SPECTACLE DE VOTRE VIE !
-D’habitude, c’est moi les bonus musicaux… J’ai la bizarre impression de m’être fait voler ma place… Fit Sigurd, songeur, toujours dans son filet.
-J’avoue que je suis plutôt content d’avoir été choisi comme technicien, lui glissa Edwin, je n’envie absolument pas la place de Capslock
-Boah, en vérité, c’est de la déconne, il va sans doute s’en souvenir comme d’un super moment.
-Heureusement qu’il a une voix qui porte...
-Je suis d’ailleurs très étonné qu’Elie l’ait autorisé à taper de la majuscule. Beau baryton cela dit...
-Je persiste à penser que ça aurait été mieux avec la fanfare... »

Bien entendu, la comédienne avait fait du mieux qu’elle pouvait. Avec un unique lumino-dial pour projecteur, des danseurs qui n’étaient pas très coordonnés, un soliste, qui, malgré sa voix, n’arrivait pas à garder de rythme et des chœurs qui avaient une peine folle à ne pas perdre son tempo, le résultat atteignait à peine le quart de ce qu’elle estimait décent pour une représentation d’amateurs jouée par des enfants de sept ans à la kermesse annuelle de Tanuki.

« Dites ? Interrompirent les Hommes-poissons médusés. Qu’est-ce que vous faites ?
-On répète, ça ne se voit pas ? Fit Elie, glaçante.
-C’est un spectacle ?
-Oui.
-Mais c’est nul.
-C’est pour ça qu’on répète.
-Vous allez le représenter devant qui ?
-Trois rois, un amiral de la Marine et deux dragons-célestes.
-…
-Qu’est-ce que veulent dire ces sourires ?
-Je crois que vous laisser partir constituerait sans doute une bonne forme de vengeance, pour nous et notre peuple.
-Ah, vous entendez enfin nous laisser quitter les lieux ?
-Non non, ce n’est pas ce que nous avons dit. Personne n’est aussi inhumain. Nous allons plutôt vous garder quelques temps en prison, pour vous punir du dérangement commis sur notre communauté.
-C’est votre décision ?
-C’est notre décision.
-Elle est très mauvaise.
-Ah oui Madame ? Et pourquoi donc ? Parce que quand les saletés d’Hommes-Poissons prennent une décision elle est forcément mauvaise ? Alors que quand les humains décident des mêmes choses ils sont merveilleux ?
-Non, parce qu’imaginez que nous ne nous présentions pas en temps et en heure devant le public qui nous attend, que vont ils faire à votre avis ?
-Rien, ils ne savent pas où vous êtes…
-À votre avis, pourquoi je garde ce pauvre ahuri attaché ?
-[size=9]C’est une question que je me pose également, mais j’imagine que la réponse que tu vas leur donner n’est pas la même que celle que j’ai en tête...

-Et pourquoi donc ? Dites le moi Madame.
-Parce que c’est notre radio émetteur. Et que s’il disparaît de mon champ de vision, les chances qu’on vienne nous chercher se réduisent drastiquement.
-Sur ce point là, elle n’a pas tort. Il y a de fortes probabilités pour que j’attire les emmerdes au kilomètre carré et ce, totalement malgré moi… Donc quelque-chose de pire finira bien par nous arriver dans la gueule...
-Et donc, monsieur, il se pourrait que l’on soit d’ores et déjà à notre recherche ! »

PLOUFCHE KRRR KRRR KRRR KOF KOF KOF.

« Vous voyez, qu’est-ce que je disais ? Notre Homme-Poisson de compétition, sur le dos de son… Crabe de combat.
-J’avais pas pensé à lui comme roue de secours… Mais peut-être bien qu’il fera l’affaire. Par contre, je suis inquiet pour ma miss… Même la narration n’en a pas parlé depuis un moment.
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